Un Songe de garrigue, par Lilie Bagage

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[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

À travers la longue-vue des humains, Pamprelune observait la colline avec envie.

Le premier soleil de printemps éclairait le vallon récemment incendié. Seule cette lointaine butte était encore verte ; le reste n’était qu’une forêt de charbon plantée dans un sol gris.

L’autre point vert du vallon manquait d’âme… Quand les flammes les avaient chassés de leur garrigue chérie, Pamprelune et ses dix-huit cousins s’étaient réfugiés dans un petit jardin fabriqué par des humains. Aujourd’hui, les gouttes de rosée étincelaient sur chaque plant de tomate et chaque feuille de scarole. Un rosier grimpant prenait naissance juste au-dessus de son terrier et s’épanchait sur la maison. Des tapis de jonquilles, tout à fait prétentieuses, venaient d’éclore juste devant le seuil en pierre blanche. Et même les fraises, dans l’ombre d’un cerisier en fleurs, commençaient à pointer le bout de leur nez, toutes fières de leur précocité.

Mais tout ce faste artificiel ennuyait la lutine.

Elle rêvait de mauve sauvage, de bleuets poussant au milieu de l’herbe drue, du piquant des buissons d’asperges et de la passion écarlate des coquelicots. D’accord, les tomates et les fraises étaient rouges, elles aussi, et elles étaient admirablement sucrées. Mais que lui importait cette douceur, si facile à conquérir, quand elle savait l’existence du romarin et du thym ? Leur parfum lui manquait tant… Et les dompter était un véritable défi qui seyait mieux à une aventurière comme elle. Un jardinet bien rangé ne faisait que lui rappeler ce qu’elle avait perdu dans les flammes, deux saisons plus tôt. Sa mère, ses sœurs, sa liberté.

Pamprelune poussa un soupir, le millième sans doute depuis le lever du jour, ce qui fit ronchonner Cerfeuil, le troisième cousin de sa lignée forestière.

— Ne me dis pas que tu penses encore à notre prairie ! fait le lutin en essayant de discipliner tant bien que mal ses bouclettes rousses.

— J’y penserai chaque jour et chaque nuit, jusqu’à la fin de ma vie.

Cerfeuil roula des yeux ; il attrapa une limace et l’écrasa sur sa tignasse moutonneuse. La bave fit un excellent gel et il se retrouva vite avec des cheveux raidis, au lieu de frisettes.

— Et si on déménageait ? lança Pamprelune.

— Encore ?

La jeune lutine bondit devant son cousin et le darda de ses grands yeux verts :

— Nous pourrions peut-être nous installer sur un flanc du vallon, où la garrigue n’a pas été détruite.

— Ma chère, il n’y a que toi qui sembles ne pas te satisfaire de ce que nous avons là. Vigne et Ciboule font du mieux qu’ils peuvent afin d’arranger notre nouveau terrier, et tout le monde s’accorde pour dire que ce jardin est bien meilleur que le maquis. Nous allons tous pouvoir couler une vie paisible, loin des complications du monde sauvage.

Cerfeuil s’approcha d’un des plants de tomate et inclina une des feuilles pour en siroter la goutte de rosée. Pamprelune baissa la tête de désespoir ; elle souffla pour chasser la boucle noire qui venait de s’échapper de sa coiffe de brindilles.

— Crois-moi, Pamprelune : tu souffrirais moins si tu cessais de fantasmer cette garrigue qui n’existe plus. Les flammes ont eu raison d’elle depuis longtemps.

Une fois son petit déjeuner pris, Cerfeuil rentra de nouveau dans le terrier. Pamprelune serra les poings : la garrigue n’était pas morte, elle le savait ; elle l’avait aperçue dans la lunette des humains. Si ses cousins ne souhaitaient pas l’accompagner, alors elle se débrouillerait sans eux. Mais elle ne resterait pas un automne de plus dans ce jardin-prison, où ses rêves se fanent tout aussi vite que les fleurs.

Pamprelune parcourut en détails les vieilles feuilles de Chou-rave, son cousin le plus âgé. Car Chou-rave, malgré sa frilosité à propos des grands voyages et sa peur panique des humains, avait beaucoup étudié leurs moyens de locomotion. Il était passionné par tout ce qui pouvait rouler, voler, ou naviguer sur les rivières et avait pris des notes sur la façon dont les humains s’y prenaient pour se déplacer sur terre, dans les airs ou sur l’eau. D’ailleurs, dans la chambre de son terrier, il collectionnait ce que l’enfant d’humain appelait « tuture », sortes de morceaux de plastique colorés avec quatre rondelles de gomme noire pour la faire rouler. Il était clair qu’il manquait quelque chose à ces « tutures » pour qu’elles deviennent de véritables moyens de locomotion. Les feuilles de Chou-rave parlaient d’un « moteur » marchant avec de « l’essence », et Pamprelune en conclut que c’était une forme d’énergie magique, comme l’éther, l’eau ou la féérine, qui donnait vie au véhicule. Quand la lutine demanda à Chou-rave de lui prêter une de ses « tutures », le vieux cousin refusa tout net, craignant qu’elle ne l’abîme avec des idées bizarres.

Pamprelune ne se découragea pas. Elle recopia certains schémas de Chou-rave et attendit que le printemps prenne ses aises ; que les tomates, framboises, fraises, roquettes et courgettes sortent de terre. Que les légumes du jardinet grossissent et que les cerises bien noires attirent les moineaux. Alors, seulement elle affûta ses outils.

Elle voulut d’abord attirer un oiseau dans une cage de bois qu’elle confectionna elle-même, en y plaçant des fruits rouges. Mais le rouge-gorge qu’elle prit au piège avait un sale caractère et, sitôt qu’elle eut grimpé sur son dos, il secoua ses plumes pour l’envoyer valser dans les salades.

Elle s’empara d’une aubergine et l’ouvrit en deux grâce à des paillettes de silex. Elle creusa ensuite l’intérieur du gros légume pour en faire une coque violette et offrit le reste à ses cousins. Grâce à elle, la famille mangea de la chair d’aubergine pendant tout le reste de la saison. Pamprelune planta alors une large feuille de cerisier au centre de la coque, qu’elle découpa en triangle. Puis elle tira son voilier improvisé jusqu’au ruisselet qui s’écoulait derrière la maison des humains. Elle espérait fort que ce cours d’eau, si modeste fut-il, la rapprocherait assez de son rêve. Hélas, le ruisselet était farci de pierres et Pamprelune ne put aller bien loin : l’aubergine, à force d’être éraflée, creva au bout de quelques pas pour ne plus jamais naviguer.

Un jour qu’elle réfléchissait allongée au soleil, elle surprit Cerfeuil en train de dévaler l’allée des carottes après un croche-pattes amical de Ciboule ; la scène la fit repenser aux « tutures ». Jusque-là, elle n’avait pas remarqué que le terrain des humains était en pente. Peut-être qu’il lui suffirait d’une simple poussée initiale pour, elle aussi, dévaler la sente… jusqu’à la colline suivante.

Ragaillardie par cette idée, Pamprelune se remit au travail. Elle jeta son dévolu sur une courgette de bonne taille et en creusa la chair pour pouvoir s’y asseoir confortablement. Elle ramassa ensuite deux grandes brindilles dont elle tailla les extrémités et les utilisa pour percer  quatre cerises mûres à point, puis fixa une paire à l’avant et une paire à l’arrière de la courgette.

Pamprelune supplia Cerfeuil de bien vouloir la pousser, elle et sa « tuture » végétale, une fois qu’elle y aurait pris place. La bouche pleine de purée d’aubergine, le cousin accepta de lui donner un coup de main. Elle et Cerfeuil tirèrent la courgette roulante tout en haut du sentier de sable, avant d’ouvrir le portillon à l’autre bout du jardin. La jeune lutine s’installa ensuite dans son bolide :

— Vas-y, Cerfeuil ! s’exclama-t-elle. Aussi fort que tu peux !

Le cousin plaqua ses mains à l’arrière de la courgette. Il se mit d’abord à marcher au pas, puis à trotter, puis à courir en poussant sur le véhicule. Les cerises jouèrent leur rôle de roulettes, elles se mirent à tourner sur leurs essieux de bois. La pente du jardin fit prendre de la vitesse au légume et Cerfeuil, plus assez rapide pour suivre l’allure, lâcha prise à mi-parcours. Pamprelune s’agrippa aux flancs de la courgette en plantant ses ongles dans le rebord végétal. Avec la vitesse, sa couronne de brindilles lui faussa compagnie et ses boucles noires s’envolèrent au vent. La sensation de liberté et d’aventure lui arracha un sourire :

— Yipeee ! s’écria la lutine en levant les bras au ciel.

Sa courgette était enfin sur les routes. Elle dépassa le portillon du jardinet et Pamprelune fit un au revoir de la main aux cousins, aux fraises, aux tomates bien sages et aux moineaux dans l’arbre fruitier. Promis, elle dirait bonjour de leur part aux boutons d’or et aux pissenlits ! Elle s’assoupirait en pensant à eux, la tête posée sur les cailloux de mousse fraîche ou dans l’herbe humide des prairies… et grignoterait les arbouses et les mûres de la fin de l’été. Sa garrigue, pleine de secrets, d’aventures et de charmes l’attendait, elle lui tendait les bras ! Même sans la lunette des humains, elle la devinait à l’horizon, courbe verdoyante au milieu d’un océan de noir fumée.

Pamprelune ne savait pas encore comment elle allait gravir la colline ; peut-être devrait-elle le faire à pieds, mais sa courgettomobile lui aurait fait gagner un temps considérable. Un peu d’escalade ne lui faisait pas peur, si c’était pour rejoindre un paradis de verdure sauvage comme elle en rêve depuis des mois !

Son bolide se mit soudain à cahoter. Pamprelune entendit comme un sifflement et regarda sur le côté. Oh non ! Les deux roues de gauche avaient crevé ! Du jus pourpre s’éparpilla sur le sol, tandis que la cerise à l’avant se délitait par petits bouts et que la pente du sentier forcissait encore. La courgettomobile devint capricieuse. Pamprelune s’agrippa de nouveau au rebord de son bolide pour ne pas être éjectée. Les deux cerises à gauche, ou ce qu’il en restait, se détachèrent brutalement des essieux. Le bois frotta sur le sol, la courgettomobile bascula sur le flanc et la vitesse fut telle qu’elle partit en tonneaux ; elle dégringola la pente avec sa passagère. La pauvre Pamprelune eut à peine le temps de pousser un cri : quelque chose l’assomma et elle perdit connaissance.

La jeune lutine se réveilla des heures plus tard non loin du sentier, contre un arbre noirci par le récent incendie. Le crépuscule approchait et avec lui, les grillons préparaient leurs chants du soir. Avant de se préoccuper d’elle-même, Pamprelune chercha sa courgettomobile des yeux. Le légume gisait à une centaine de pas, sur un parterre de cendres froides ; ne restait plus que les essieux plantés dans son habitacle rayé. Les quatre roues-cerises avaient disparu, réduites en bouillie ou bien mangées par des oiseaux. Pamprelune se frotta le front ; elle sentit une énorme bosse sous ses doigts, douloureuse si elle appuyait dessus. Elle se redressa afin d’épousseter les pans de sa tunique de lierre que sa mère, paix à son âme, lui avait fabriquée avant l’incendie.

En voyant le bord de sa tunique déchirée, les larmes lui montèrent aux yeux. Pamprelune ne savait pas où elle se trouvait. La courgettomobile l’avait menée bien loin du jardinet, mais pas assez près de la colline pour qu’elle puisse la rejoindre en une seule promenade. Elle se sentit soudain très bête et très seule, et se mit à pleurer sans se cacher. Deux araignées, très mélancoliques, vinrent pleurnicher à ses côtés, et les grillons entonnèrent des chants tristes dès la nuit tombée.

Plusieurs lucioles, attirés par le concert, s’assirent près de Pamprelune. Leur chaleur et leur lumière douce rassurèrent la lutine. Comme ils la bombardaient de questions, elle leur expliqua tout de A à Z : ce qu’elle avait perdu à cause des flammes, sa mère, ses sœurs, sa garrigue et ses parfums. Elle leur confia aussi ce qui ne lui plaisait pas dans le jardinet des humains et son envie de le quitter pour cette colline lointaine, dont elle ne savait pas grand-chose mais dont elle rêvait sans cesse.

Après l’incendie, les insectes avaient été les premiers à revenir dans les prés et les bois morts. Leurs familles étaient nombreuses et liées, elles se soutenaient pour que la vie reprenne ses droits.

Les lucioles s’entre-regardèrent, attendries par le récit de Pamprelune. Les grillons, impressionnés par son courage, abandonnèrent leurs oraisons funèbres pour se lancer dans des chansons épiques. Et les araignées séchèrent leurs larmes avant de détaler très vite.

Pamprelune dormit au pied de l’arbre mort et, pendant ce temps, le bouche à oreilles fit son office chez ses nouveaux amis.

La nuit passa.

Au réveil, une surprise vrombissante et bourdonnante accueillit la lutine : les familles d’insectes s’étaient donné rendez-vous près de sa courgettomobile. Les araignées avaient tissé une grande toile toute douce à l’intérieur du légume. Des papillons aux couleurs chatoyantes de rouge et de jaune battaient des ailes en rythme, de part et d’autre du véhicule. Les bourdons se chargeaient de l’arrière et de l’avant.

D’un commun accord, les ailés se coordonnèrent. Ils firent décoller la courgette devant le regard ébahi de Pamprelune, qui en aurait pleuré une seconde fois si la soif d’aventure n’avait pas déjà chassé ce trop plein d’émotion. Avec délicatesse, les insectes déposèrent la courgettomobile près d’elle pour l’inviter à monter.

La lutine ne se fit pas prier.

Une fois qu’elle fut bien installée, les papillons et les bourdons s’envolèrent avec elle pour un vol magnifique. Le noir fut remplacé par le bleu du ciel, l’odeur de cendres fut remplacée par celle, plus lointaine, plus discrète, des herbes de printemps. Un soupçon de thym et de pin fit son apparition dans le parfum de l’air. En un clin d’œil la courgette, devenue nacelle de dirigeable, traversa les plaines grises. Pamprelune laissa derrière elle les forêts de bois mort. Les insectes la portèrent jusqu’à la dernière garrigue qui eut survécu, tout en haut de la colline qu’elle désirait tant rejoindre : la colline des Espoirs. Et Pamprelune, reconnaissante pour cette aide providentielle, promit alors une chose à ses nouveaux amis : comme eux, elle continuerait de vivre. De vivre et de rêver.

orchidee-garrigue

Image libre de droit (Pixabay)

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13 thoughts on “Un Songe de garrigue, par Lilie Bagage

    • C’est gentil <3 dans l'idéal, il faudrait lancer un appel à illustrations pour toutes les nouvelles des 24h, ce serait génial !!! 😀

  1. Oooh, c’est tellement mignon et adorable.
    La première chose que j’ai pensé en lisant le début c’était « oh chouette, ce n’est pas des humains, c’est autre chose. » Le fait que ce soit une lutine qui parle m’a surpris et en même temps beaucoup plu. Ca change totalement la donne de l’histoire comparé aux autres, cela te place dans un décor et un univers bien à toi et que tu décris avec beaucoup d’habilité.
    J’aime beaucoup les tentatives de construction de véhicules qui étaient très amusantes. L’idée de faire une « tuture » en légume par exemple.
    L’héroine est attendrissante et tout de suite très sympathique. Les noms sont bien trouvés d’ailleurs !
    Et la fin est juste adorable.
    Ton texte m’a beaucoup plu.

  2. C’est tout mignon ! Je plussoie beaucoup le commentaire de Nariel pour les illustrations. Et celui de James pour le nom des personnages et les constructions de véhicule. C’est tout frais et tout plein de positivité et de couleurs, c’est vachement agréable.
    Merci pour la lecture !

  3. Une très jolie nouvelle ! Pamprelune est attendrissante, et j’ai beaucoup aimé la courgettomobile ! J’aime beaucoup la douceur qui se dégage de cette nouvelle très positive. Merci pour cette belle lecture !

    • Merci Nolwenn <3 Je tenais à ce que la douceur et la bonne humeur de mes vacances se perçoivent dans le texte 🙂 a priori c'est réussi 🙂

  4. D’ordinaire, j’évite de lire la fantasy, surtout s’il y a des lutins. Mais là, je me suis laissée embobinée par ta très jolie écriture et la bonne humeur rafraichissante que tu as su déployer tout au long de ton texte. Pas une seule longueur, tout y est gai et chatoyant. Un vrai plaisir, un moment de bonheur jouissif. J’ai adoré.

    Mais bon, la jardinière provençale qui prend beaucoup de place en moi, m’a poussé du coude : la totale liberté fantaisiste que tu as prise dans la saison des floraisons et des fructifications m’a un peu perturbée. Quant à comparer la garrigue à une prairie humide, ah non, ça non !

    • Hihi 🙂 Mea culpa pour les libertés prises, je ne suis absolument pas une jardinière (au point que la menthe sur mon balcon menace déjà de faner !). Je prends note pour les corrections sur ce texte 🙂

      Je suis contente si j’ai réussi à t’embobiner assez pour te faire aimer, le temps d’une nouvelle, la fantasy et les lutins <3 Merci pour ce retour !!

  5. J’ADORE !
    C’est mignon ce récit du petit peuple, c’est de la belle poésie, c’est bien réfléchi, c’est attendrissant. Un de mes coups de coeur, bravo à toi 🙂

  6. Que grands et petits se rassemblent ce soir à la veillée.
    Que les uns lisent quand les autres écoutent l’histoire de Pamprelune et de sa garrigue envolée.
    Que l’on soupire comme elle sur l’inconscience humaine à laisser des brandons traîner.
    Que l’on pleure avec elle sur tout ce qui alors disparaît.
    Que l’on cherche aussi les moyens de revenir aux jours heureux.
    Que l’on profite enfin de l’instant présent pour un avenir radieux.
    Merci pour ce tendre moment de lecture 😀

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