Un Black Cab particulier, par ALB

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[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

Clément raccrocha. Dix minutes. Il lui restait dix minutes avec elle, avant que le taxi n’arrive. Il regarda douloureusement la valise à peine visible sous la console dans l’entrée.

La veille, Éva était rentrée tard. Sans doute ne l’avait-elle pas vue.

Il avait fait mine de dormir alors qu’elle pénétrait d’un pas léger dans la chambre. Sur sa joue, le frémissement de ses lèvres dans un « je t’aime » à peine perceptible. Il avait entendu son sourire. Elle ne se doutait de rien. Très vite, son souffle régulier signala un sommeil calme qu’il ne parvint pas à imiter. Il allait lui briser le cœur, tandis que le sien battait la chamade, marquant chaque seconde, chaque minute, chaque heure jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus et se lève. Il était cinq heures trente-quatre.

Il avait alors tourné en rond, s’arrêtant souvent devant la chambre. Hésitant à se déshabiller pour se glisser contre elle. Pour inhaler son parfum toujours persistant dans ses boucles brunes. Mais non. Il devait la quitter. Ils étaient si différents. Trop différents.

Ses parents avaient raison. Les mariages avec un tel écart de fortune, une telle différence de culture ne se terminaient que par un divorce. Autant faire en sorte qu’elle puisse reconstruire sa vie de suite, tout comme lui. Ils étaient jeunes encore, ça sera plus facile. Éva était belle et intelligente, elle retrouverait vite un homme à sa mesure.

Il jeta un coup d’œil à son cadran. Huit heures quarante. Dans une demi-heure, il serait dans le train pour Genève. Réprimant un afflux de tristesse qui voulait s’emparer de lui, il retira d’une main tremblante d’émotion le bracelet de cuir. Il posa sa montre sur la commode avant d’enfiler la Rolex que sa mère lui avait offerte à Noël. Il caressa du regard une dernière fois le cadeau d’Éva. CLEF. Leurs initiales. La porte se referma, délicatement. Sans bruit.

Devant l’immeuble, une Black Cab rutilante ronronnait doucement sur la chaussée. Un taxi anglais dans sa ville… L’homme, un vieux monsieur moustachu à l’air sympathique lui sourit.

– Je vous en prie, déclara-t-il cérémonieusement en ouvrant la portière.

Clément s’installa tandis que le frêle chauffeur se saisit de sa valise. Il la souleva comme si elle ne pesait pas plus lourd qu’une plume avant de la déposer dans le coffre. Presque toutes ses affaires s’y trouvaient. Il lui laissait les meubles. C’était le moins qu’il puisse faire.

L’intérieur était spacieux. Les sièges noirs, parsemés de bandes jaunes le renvoyèrent un an en arrière. Un petit voyage surprise qu’il avait offert à Éva à Londres. Son regard émerveillé devant les monuments, devant Big Ben puis devant Camden Market alors qu’elle observait les dernières tendances du monde de la nuit.

Ils étaient trop différents.

Une fragrance agréable flottait sans qu’il parvienne à la déterminer. Fermant les yeux, il inspira profondément. Il connaissait cette odeur.

– Bienvenue à bord de ma petite Quantique. Vous vous rendez à la gare, c’est cela ?

– Oui.

– C’est donc parti.

La voiture s’engagea doucement pour s’arrêter aussitôt au feu. Sur le trottoir, un jeune chien. L’épagneul caracolait, tentant dans un jappement joyeux d’écraser sous sa patte une feuille que le vent chassait devant lui. Son manège décrocha un sourire à Clément que le chauffeur remarqua.

– Il est beau, n’est-ce pas ? Quel dommage que son maître le batte ! Il finira par en mourir, le pauvre.

– Vous le connaissez ? Pourquoi ne pas lui retirer l’animal ?

– L’homme qui devait s’en charger n’a pas pu venir, malheureusement pour lui…

– Ça n’a aucun sens ! Quelqu’un d’autre ne peut-il pas s’en occuper à sa place ?

– Vous savez, parfois, lorsqu’une personne s’en va, elle n’est pas remplaçable. C’est le cas pour cette pauvre bête. Tenez, voilà son maître. Il la déteste. Un héritage inopportun. Il le donnerait, j’en suis sûr, si seulement on le lui proposait.

Clément observa le cinquantenaire au regard mauvais. Sa démarche trop chaloupée que l’excès de graisse rendait difficile. Le balancement de ses bras trop gros le long de son ventre bedonnant. Sa moue. Tout marquait son intention. L’animal avait dû se sauver. Il allait le frapper. Clément hésita à arrêter le taxi. Mais que ferait-il d’un chien ?

La Black Cab poursuivit sa route.

– Excusez-moi, mais… est-ce vraiment le chemin le plus court ?

– Il y a des travaux sur l’avenue, cet itinéraire nous fera gagner du temps. Et il est vrai que j’ai une chose à faire par là. Mais ne vous inquiétez pas, je la déduirai du prix de la course.

Clément ne se plaignit pas plus. Ils arrivaient dans la rue des Lilas. Celle qu’il préférait. Comme son nom l’indiquait, l’arbre odorant bordait l’ensemble de l’allée. L’effluve floral emplit l’habitacle. Remplaçant momentanément le parfum qu’il n’avait pas encore identifié, mais qui lui remuait le ventre.

– Il y a des travaux ici également ? demanda-t-il en voyant une tractopelle s’activer.

– Une ancienne maison sera détruite. Personne ne l’a rachetée à la mort de l’octogénaire. Ils vont faire un supermarché.

– Un supermarché ! Mais ça défigurera le quartier !

– Je ne vous le fais pas dire…

Au centre de la rue, une centaine de mètres plus loin, le chauffeur s’arrêta.

– Rassurez-vous, je n’en ai pas pour long, glissa-t-il avant de sortir sans attendre la réponse de son client.

Sur le trottoir, le vieil homme s’approcha d’une fillette qui tentait vainement de faire de la trottinette. Elle devait avoir quatre ou cinq ans. Une petite brune toute mignonne au sourire angélique. Elle pirouetta tout à coup vers lui dans un éclat de rire, ses yeux bleus se fichant dans les siens. Elle lui fit de grands signes de la main avant de se tourner vers le chauffeur qu’elle embrassa sur la joue. Alors que le conducteur rentrait dans la voiture, il constata avec étonnement que la fillette le fixait toujours, captivée.

– C’est votre petite fille ?

– Non, pas du tout. Mais je lui avais promis quelque chose.

– Elle a un regard magnifique.

– Oui, ajouta-t-il seulement en bougeant le rétroviseur vers son passager.

Des yeux bleus s’y reflétaient. Comme les siens. L’enfant lui rappelait étrangement sa sœur. Si ce n’est que Séraphine était blonde, tout comme lui.

– Que lui avez-vous promis ?

– Oh, un rêve… la pauvre petite va bientôt mourir, malheureusement. Elle voulait connaître son père qui l’a abandonnée.

– Et vous lui…

– Oui. Elle m’a parlé de vos yeux. Bleus. Comme les siens.

– Mais…

– Elle va mourir ! blâma le vieil homme en insistant sur chacun des mots. Ce que je lui ai dit changera-t-il votre vie ? Au moins, elle sera heureuse de vous avoir vu.

Clément préféra ignorer le conducteur le reste de la course. La pauvre enfant succomberait en pensant que c’était lui qui l’avait abandonnée. C’est son image, son visage qu’elle emporterait avec elle.

Le monde entier lui sembla tout à coup injuste. Il ne connaissait pas la petite. Mais savoir que sa fin était proche, elle, si jeune, le révoltait.

– Nous y voilà presque, lança le vieil homme sans se départir de son éternel sourire.

La Black Cab ralentissait déjà. Sur le trottoir, un couple de personnes âgées avançaient bras dessus, bras dessous. Ils se maintenaient l’un l’autre. Une main sillonnée par le temps frotta délicatement l’épaule de l’octogénaire qui se tourna vers sa compagne. Son enjouement, son regard plein de tendresse, ses rides même marquaient le bonheur d’une vie de gaité. La voiture les dépassa, Clément les suivit puis la Quantique s’arrêta.

– Terminus, M. Lothors. Nous y voilà.

Clément ne bougea pas. Les saisons avaient eu raison de leur corps. Pas de leurs sentiments. Les yeux bleus de l’homme usés par l’âge lui rappelèrent la jeune enfant.

– Qu’a-t-elle la petite de tout à l’heure ? Ne pouvons-nous rien pour elle ?

– Elle souffre d’un mal de cœur. Bientôt, il cessera de battre. Une peine terrible.

Le couple s’approchait dans leur direction. La vieille dame toute de noir vêtue agrippait la main de son compagnon. À leur poignet, une montre. CLEF. Une marque inconnue. Leur marque. Éva leur avait acheté sur un marché. Deux cadrans ébène sur lesquels transparaissaient leurs initiales. Cela l’avait fait rire. L’octogénaire le regarda, attendrie. Dans sa chevelure blanche, quelques boucles encore brunes. Des yeux noisette. Ses yeux noisette. Et ce sourire que le temps n’avait pas modifié.

– Mais…

L’odeur se fit plus forte à leur approche. Cette fragrance. Celle qu’elle portait à leur rencontre et qu’il avait ensuite remplacée par un parfum onéreux d’une grande marque.

– Oui, ce couple aussi va s’éteindre. Vous avez compris maintenant, tout ce que vous êtes en train de détruire, n’est-ce pas ?

– Mais… C’est impossible… Qui êtes-vous donc ?

– Monsieur ? Monsieur ?

Clément sentit comme un vertige. Des petites étoiles traversaient son champ de vision.

– Monsieur ?

Face à lui, un homme d’une cinquantaine d’années, son air peu amène transparaissait sous le masque de l’inquiétude.

– Vous êtes sûr que vous voulez aller à la gare ?

Clément tenta de rassembler ses esprits. Tournant la tête, il vit la porte de son immeuble.

– Connaissez-vous la bijouterie du centre ?

– Bilquet ? Bien sûr.

– C’est là que je me rends, j’ai une bague à acheter… Et au fait… ajouta-t-il en observant de plus près le chauffeur, je cherche un épagneul. Savez-vous où je pourrais en trouver un ?

– C’est votre jour de chance ! sourit le cinquantenaire. Et le mien aussi. J’en ai justement un qui ne demande qu’à me quitter.

FIN

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6 thoughts on “Un Black Cab particulier, par ALB

  1. Dès lors que j’ai vu Quantique, je me suis dit c’est bon, on aura un voyage dans le temps ou approchant. J’ai pas été déçu ! Très jolie nouvelle, j’ai bien aimé 🙂

  2. Tu m’as bien promené ! Je me suis demandée un long moment où tu cherchais à nous emmener, et je n’ai compris que très tardivement (enfin, je crois). C’était hyper plaisant, ça a éveillé ma curiosité, j’avais hâte de savoir où tu allais en venir. Et j’ai pas été déçue. Cette chute est émouvante. Je ne suis pourtant pas sûre d’avoir compris qui était la petite fille !

    • Merci pour votre commentaire. L’enfant est la fille qu’il pourrait avoir s’il ne quitte pas Eva.^^

  3. Merci pour ce doux voyage dans le temps lorsque le coeur est enfin écouté plus que la raison… des autres.
    Un joli moment de partage.

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