Un ballon pour la route, par GéOd’AM

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[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

Le ballon oscille doucement.

La brise est légère dans le soleil d’un printemps naissant.

Il me berce avec lenteur, comme les bras d’une maman pour endormir l’enfançon. Il me vient un murmure mélodique pour ensorceler ce moment.

Bientôt, il va être lâché et il s’élèvera, porté par l’air, avec douceur.

Des souvenirs m’assaillent.

« Que voudras-tu faire plus tard, quand tu seras grand ? »

« Je voudrais devenir écrivain… » Mais je tais cette ambition démesurée. On (les grands, justement) m’aurait répliqué de « gagner d’abord ma vie, avant de faire de la philosophie ». Alors j’ai gardé ce rêve en moi.

Le ballon oscille doucement.

Le vent l’a pris dans le duvet de ses ailes, comme soulevé par des mains jointes pour donner à l’oiseau libéré l’élan vers le ciel.

J’ai posé sur le papier les histoires que je me racontais, les graffitis qui hantaient le labyrinthe de ma tête, j’ai peuplé le dédale de mon imagination de tant d’amis plus fidèles que des chiens, au point que je ne me sentais jamais seul avec moi-même.

J’ai convié à mes jeux des copains d’ateliers d’écriture pour des fous-rires ou des songes partagés, des voyages incroyables, des rêves impossibles, des rencontres improbables. J’ai rempli mes tiroirs d’aventures inédites, de pays de Candy, de mélodies inavouées, de musiques secrètes, de sourires échangés.

Le ballon oscille doucement.

Au gré des courants, il va baguenauder vers la cime des arbres. Les feuillages juste sortis des bourgeons sont presque blancs, à peine verts pâles, comme une nuance transparente dans les branches encore noircies par l’hiver. Un chant d’oiseau salue son passage à travers la frondaison.

Il est des douleurs, des peurs, des terreurs, des horreurs… J’ai eu ma part comme presque tout le monde, pas une overdose, seulement de quoi réfléchir, pleurer, puis repartir.

Il en est suffisamment sur terre pour que je n’en rajoute pas avec des mots inventés, je laisse à ceux qui subissent ces maux le droit d’en parler, c’est leur devoir de témoignage et ils sont les seuls à dire la vérité. Devant eux, je m’incline.

Le ballon oscille doucement.

Au sol, des regards qui se lèvent pour le suivre, des yeux qui brillent d’une eau saline, entre envie et rêve triste, une prière l’accompagne pour le guider vers la voûte céleste. L’éclat blanc d’un mouchoir comme un au-revoir : rendez-vous plus tard, quand il sera temps.

Le relais est transmis, la course se poursuivra jusqu’au prochain passage de témoin, à l’infini, sauf si… Je ne serai plus là pour le vivre, mais je prie pour qu’aucun ultime atome ne vienne pulvériser ce que j’ai tant aimé, qu’aucune folie humaine ne vienne détruire cette mère nature qui nous a permis de vivre… et parfois nous a soufflé le dernier instant.

Petite turbulence, le ballon frémit et vire sur lui-même.

Au-dessus de la canopée, une impression océane de vagues translucides où se berce la fantaisie du vent. La surface du ballon vibre imperceptiblement d’un trou d’ozone qui lui intime un tour de valse. Il danse dans le ressac invisible des courants de l’air.

« Je voudrais être danseur étoile ». Encore un rêve inavoué, longtemps caressé dans le secret, à l’abri des moqueries, des rejets, des blâmes.

« Ou bien fleuriste, artiste… anarchiste… » pauvre petit rebelle de papier, qui ne dit un mot plus haut que l’autre, qui n’ose seulement avouer un journal intime, caché au creux d’un livre de mathématiques. Parfois, un rêve rédigé au matin, en se disant… plus tard, peut-être…

Le ballon oscille à nouveau doucement.

L’altitude n’est pas encore vertigineuse.

Vu d’en haut, le paysage semble une maquette avec ces routes qui serpentent entre les champs, les prés et les bois, ces rails sur lesquels fonce à toute allure un train à grande vitesse, ces maisons isolées qui se multiplient jusqu’à devenir une ville. Un monde miniature, tel un jouet, où des personnages s’agitent, vont et viennent, marchent, pédalent, conduisent, pilotent, vivent !

Je voudrais encore les connaître, les reconnaître, qu’ils deviennent des amis même si c’est difficile de les perdre lorsque vient le grand départ. Devenir plus riche de leur amitié, de leur chaleur, de leurs rires et de leurs baisers. Et leur donner le meilleur de moi-même, maintenant et à jamais.

Le ballon s’échappe dans un courant ascensionnel.

Un détour au-dessus des neiges éternelles d’un glacier désertique puis l’horizon s’élargit sur l’infini de l’océan qui s’arrondit en une courbe régulière. Là, de majuscules cargos croisent les ailes des voiliers minuscules. Quelques bulles d’écume signalent le passage des baleines, les icebergs sont des glaçons dans un verre de menthe glaciale.

Vu d’en haut, tout semble idyllique. Peut-être parce que la voie empruntée est une voie libre des malheurs du monde, des fumées de l’incendie gigantesque qui détruit tout sur son passage, des crachats brûlants du volcan en colère, des haleines mortelles des bombes inventées par les humains, espèce dont j’aurais pu, parfois, avoir honte de faire partie si je n’avais refusé d’avoir honte pour les autres.

Le ballon va et vient, vire doucement.

De cumulus en cirrus, il suit la traînée de condensation laissée par un avion, rails éphémères dans le ciel. Du givre s’étoile sur sa peau blanche, tendue par l’hélium.

Il me fait penser à ces gros malabars qui emplissaient nos bouches d’enfants puis, gonflés jusqu’à l’éclatement sur nos lèvres rieuses, en un masque étoilé et collant sur nos visages. J’en garde encore le goût sucré dans ma mémoire.

D’autres souvenirs goûteux : des caramels mous au chocolat noir, les fraises encore chaudes de soleil chipées dans le jardin, l’ivresse douce du jus de raisin à peine sorti du grain noir, la douceur de ses lèvres sur les miennes, la tendresse de la joue des enfants et leur parfum incomparable.

Mon bagage est lourd de tout ce que j’ai aimé.

Le ballon frissonne.

Le froid commence à se ressentir. A l’horizon, la boule bleue s’arrondit. Sur cette sphère, quelques nuages s’étalent, virgules blanches comme des mouchoirs d’adieu. Pas de retour en arrière possible. Vers la voie tracée vers les étoiles, à travers une voûte devenue presque marine, le voyage est sans retour.

Ai-je peur ? Je ne crois pas. Je vais vers l’inconnu, à l’infini et indéfiniment. Mais je sais que je retrouverai des gens aimés, trop tôt partis, jamais oubliés.

Poussière tu redeviendras poussière… J’avais fait de la poussière mon amie, éphémère et fragile carbone où j’imprimais ma vie, traces de doigts, objets déplacés, misère cachée. J’en ai fait ma destination dernière. Ainsi soit-il.

Le ballon tremble.

Dans sa géode blanche, poudre d’améthyste, je porte le demi-deuil précieux de ce que je ne serais plus, de ce que je ne suis déjà plus.

Poussière dans la stratosphère, une dernière fois s’envoyer en l’air, pour de vrai et pour rire aussi. Poudre d’étoile dispersée en artifices, par les bons soins d’un passeur d’étoiles, dans un arc-en-ciel d’hélium.

Il est temps, allons-y.

Le ballon va éclater. Maintenant…

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5 thoughts on “Un ballon pour la route, par GéOd’AM

  1. Très poétique, un voyage qu’on aimerait poursuivre. C’était trop court !

  2. C’est un très joli texte sur les rêves qu’on étouffe…
    « je porte le demi-deuil précieux de ce que je ne serais plus, de ce que je ne suis déjà plus. » m’a marquée 🙂

  3. Très triste et très poétique, j’ai aimé suivre cette ascension, riche en images et en sentiments forts.

  4. Ligne de vie aux tracés langoureux, aux rêves incertains, aux envies raisonnées telles les perles d’un collier.
    Merci pour le partage.

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