Train de nuit, par Virginie Buisson-Delandre

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[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

— Nous ne devrions pas déjà être arrivés ?

Le ton trop vif du jeune homme élégant trahit son agacement. Plus que son agacement, son énervement qui grandit et ne va pas tarder à déborder, à se déverser sur la pauvre hôtesse. Regard compatissant.

Après tout, elle n’y est pour rien. Ce n’est pas elle qui se trouve aux commandes.

— Monsieur, je vous prie de bien vouloir regagner votre siège, déclare-t-elle d’un ton ferme. Rester dans la travée ne changera rien et perturbe l’arrivée des autres voyageurs.

Le visage anguleux à la mâchoire carrée se contracte. Ses lèvres minces s’étirent en un rictus amer. Il a déjà entendu la rengaine plusieurs fois depuis le départ.

—C’est un TGV oui ou non ? hurle-t-il. Nancy-Paris, normalement, il faut quoi ? Deux heures, deux heures et demi, au maximum, non ?

En réalité, il faut bien moins de temps que cela.

Imperturbable et professionnelle, la jeune femme en uniforme blanc moulant lui désigne son siège en souriant. Une grande tranquillité se dégage d’elle.

— Vous désirez peut-être boire ou manger quelque chose ?

Du coin de l’œil, j’observe les tics nerveux qui agitent le bras de l’homme au costume impeccable. Visiblement, la voix apaisante de son interlocutrice le fait hésiter. Je fais semblant de dormir mais je n’en rate pas une miette. Va-t-il abandonner ? Il ferait mieux.

L’hôtesse, imperturbable, lui indique où se rasseoir.

— Ok, ok. Je m’installe. Mais mon billet indiquait…

— Monsieur, ne vous en faites pas. Tout va bien, tout est sous contrôle. L’horaire ne changera pas beaucoup.

— Mais j’ai un rendez-vous très important…

— Tenez, le coupe-t-elle en lui tendant un verre. Pour vous calmer. Vous arriverez à votre rendez-vous dans les temps. Ne vous inquiétez pas.

 

La nuit est déjà tombée dans le compartiment. La jeune femme regarde avec satisfaction le passager récalcitrant qui a fini par obtempérer. Et se calmer. Le breuvage semble faire son effet. Le jeune cadre soupire, tire de sa mallette quelques feuillets qu’il parcourt avec attention et finit, lui aussi, par somnoler. Comme nous tous.

De la fenêtre du wagon, j’observe le ciel bleu nuit piqueté d’étoiles. Il y en a des centaines qui ne rendent pas la nuit plus claire. Depuis quand fait-il aussi sombre ? Le trajet dure. J’ai perdu la notion du temps. La vitesse à laquelle nous avançons transforme les agglomérations traversées en longues lignes lumineuses et confuses. Je m’endors souvent. Un sommeil sans rêve. Parfois, les bruits d’une valise à roulettes me réveillent un peu. Ce sont les nouveaux. Ils entrent à intervalles irréguliers. Ils semblent hésiter quelques instants et choisissent finalement une place. L’hôtesse les accueille toujours avec la plus grande déférence et une infinie douceur.

Le voyageur énervé de tout à l’heure ne s’est plus manifesté. Il oscille entre l’éveil et le sommeil. Nous aurions dû arriver depuis longtemps déjà, me semble-t-il. Je ne me souviens pas avoir souhaité voyager de nuit. Pourtant, le wagon est plongé dans l’obscurité. Tout cela me paraît sans importance. D’un geste mou de la main, j’appelle celle qui s’occupe de nous avec une tendresse presque maternelle et je lui demande une nouvelle consommation. Elle me l’apporte rapidement. A moitié éveillé, je ne l’ai pas vue aller la chercher. J’ai l’impression que le verre surgit de nulle part. Drôle de voyage. D’ailleurs, je ne me souviens plus avec certitude du but de mon voyage. Je sais seulement qu’il faut que je reste tranquille.

Un coup d’œil sur le passager stressé m’indique qu’il n’est plus là. Est-il descendu pendant que je dormais ? Certainement. Depuis que j’occupe mon siège, je n’ai jamais vu personne descendre. Mais je dors beaucoup. Le train s’arrête régulièrement pour prendre de nouveau passagers. Le wagon ne se remplit jamais tout à fait. Une douleur sourde au creux de mon ventre me rappelle que je n’ai rien avalé depuis… combien de temps, déjà ? Je ne sais plus. Les têtes courbées des autres passagers m’indiquent qu’ils sont presque tous en train de dormir. Éveillé, j’éprouve soudain le sentiment de ne pas être à ma place. Le sourire de l’hôtesse constitue un point de repère apaisant. À côté de moi se trouve un homme d’âge mûr étrangement vêtu : il porte un pantalon en toile et une chemise à carreaux. Ses pieds sont chaussés de baskets souples. D’où me viennent ces mots ? Devant, une dame coiffée d’un chignon sombre semble sanglée dans une robe noire lui arrivant à mi-cuisses. Étrange. Je pose un regard incertain sur ma propre vêture. Personne ne semble s’inquiéter du fait que je détonne dans ce wagon. Tous les autres se ressemblent. Pas moi. Mon crâne chauve et ma combinaison contrastent.

— Tu te poses des questions, hein ?

Un bras gainé de plastipeau mordorée est apparu du siège de derrière. Une main très fine, aux ongles taillés en biseaux et teintés de bistre agrippe mon épaule.

— Heu, bonsoir ?

Je ne sais pas quoi ajouter. Deux immenses yeux sans cils ni sourcils, soulignés de Khôl phosphorescent, me fixent dans la nuit. Ils brillent comme en plein jour. Vision nocturne. Comme les miens.

— Séminarine. Ravie de rencontrer enfin quelqu’un qui ressemble à quelque chose !

Sa voix rieuse m’indique qu’elle n’a pas encore consommé de trop nombreux breuvages administrés pas l’hôtesse.

— Ravinshana. Content, moi aussi, de te voir. Mais…

— Tu t’es réveillé ici sans comprendre ?

— En quelque sorte. Mais parle moins fort !

Je me suis instinctivement mis à murmurer.

— Pourquoi ? s’étonne-t-elle.

— Si jamais ELLE nous voit… Mieux vaut ne pas se faire remarquer. Il y en a qui disparaissent…

— Qui ça ? me demande ma nouvelle compagne en fronçant les yeux.

Sans un mot, je désigne la jeune femme qui s’occupe des passagers. Elle ne fait pas attention à nous. Un nouvel occupant d’un siège assez éloigné des nôtres lui donne du fil à retordre. Une vieille dame qui veut absolument descendre car elle prétend avoir manqué son arrêt.

— L’infirmière ?

— Elle, là-bas ? Avec la blouse blanche ?

Je ne comprends pas. Elle me regarde avec indulgence.

— De qui crois-tu qu’on parle ?

— Ben, de l’hôtesse.

Je ne suis plus si sûr de moi.

— Ah, tu l’appelles comme ça, toi ? Jolie manière d’envisager les choses…

Sa main glacée attrape la mienne.

— Tu as raison. Il faut dédramatiser…

Un bruit énorme attire soudain notre attention au-dehors. Comme un long sifflement métallique. Nous allons croiser un autre engin. Nous nous déplaçons à pleine vitesse. Le wagon tangue. Les veilleuses s’éteignent toutes brutalement. Quelques passagers s’éveillent et se mettent à crier. Une illumination. Un énorme flash, un choc et puis, plus rien.

 

***

 

La file d’attente n’avance pas. À ce rythme-là, je n’attraperai jamais la navette pour Hypéricos. Le flux des passagers embarquant paraît sans fin, comme une rivière qui serpenterait au milieu d’une plaine immense, à perte de vue. Mes bagages ont déjà été inspectés par les drônes-contrôleurs et enregistrés. Les capteurs des hôtesses de prévol ne se sont d’ailleurs pas attardés sur mon attaché-case bourré de documents de travail. Nerveusement, j’appuie sur ma paupière pour consulter l’heure. Je ne crains pas de manquer le départ, tous les passagers enregistrés par le terminal doivent être présents pour le décollage ; mais je ne vois pas arriver Sem. Si elle ne se trouve pas avec moi pour entamer les négociations, je risque d’être privé d’un sérieux appui. C’est elle, la technicienne. Moi, je ne suis qu’un archéo-négociateur. Et les gars du consortium ne plaisantent pas. Elle est peut-être déjà à l’intérieur. Je tape son code sur mon écran visuel. Non. Le traceur m’indique qu’elle se trouve sur la route pour le jetport. Je ne peux pas partir sans elle. Je ne peux pas non plus ne pas y aller. Le flux de marée humaine s’accélère. Enfin ! Avec un support mental adapté, je pourrais de toute façon avoir accès aux données détenues par ma collaboratrice.

— Rav, tu es là ?

On dirait qu’elle a lu dans mes pensées. Pile au moment où j’allais tenter de la joindre.

— Oui, Sem. Tu es où ? On décolle dans quelques minutes, là !

— Je sais. J’arrive ! Je ne suis plus loin.

— Oui, mais tu as encore toute la procédure…

— Je sais ! Au pire, je te rejoindrai par la prochaine navette. Il y en a presque toutes les heures. Hypéricos n’est pas loin.

Contrarié, je coupe la communication. Quelle empotée ! Elle aurait pu faire attention, quand même. C’est une réunion importante !

L’embarquement est presque terminé. Et toujours pas de nouvelles de ma collègue !

 

En arrivant devant ma cabine, j’ai été accueilli par le sourire radieux d’un hologramme. Une femme conforme à mes goûts, en tous points. J’avoue qu’ils font bien leur travail, dans les compagnies de transport, pour être agréables aux passagers de première classe. La préparation du sommeil cryo n’a pas été longue. À peine le temps de s’allonger que déjà, mon agacement s’estompe. Mes dernières récriminations sont pour Sem. Mes données m’indiquent qu’elle manquera la navette. Une dernière sensation de piqûre au poignet et ma conscience s’éteint, brutalement, comme les interrupteurs des temps anciens.

 

***

Des éclairs lourds de menace zèbrent le ciel. Des explosions résonnent. Des tirs de mitraillettes. Des bruits de courses précipitées. Des cris. Une odeur de brûlé, de chair grillée, plus précisément. Et ces déflagrations si proches qui semblent ne venir de nulle part et de partout à la fois. Le camion avance aussi vite qu’il le peut. Je viens de me réveiller, en pleine confusion. Le gars en face de moi me regarde bizarrement.

— Arrête de claquer des dents comme ça ! Tu me rends nerveux !

Je ne sais pas quoi lui répondre. Je ne comprends même pas de quoi il parle.

— Où…

— T’as reçu un coup sur la tête ou quoi ?

Une casquette vissée sur sa tête solide, il me regarde, inquiet. Ses cheveux sont tellement courts qu’ils sont entièrement dissimulés par sa coiffe. En cela, il me ressemble un peu. Par contre, sa tenue est étrange. Je ne connais presque rien de ce qu’il porte. Un accoutrement singulier. Des chaussures épaisses en cuir, un pantalon de grosse toile, une chemise et une veste coupées dans des étoffes que je reconnais à peine. Il est d’une maigreur incroyable.

— Oui, sûrement…

Mieux vaut être prudent, aller dans son sens.

D’autant plus que notre conversation a attiré l’attention des autres voyageurs. Nous sommes une petite dizaine. Tous les regards convergent vers nous.

— Normal que tu sois nerveux, ajoute un grand escogriffe dont je distingue à peine le visage, dans le coin opposé au mien. Mais ne t’inquiètes pas, on va y arriver.

— Ouais, c’est vrai : on n’a pas vécu tout ça pour se faire prendre au dernier moment !

— Ouais, Bébert ! T’as raison ! On va la rejoindre, la zone libre.

Je ne saisis pas toutes les allusions mais dans le doute, j’acquiesce. Il vaut mieux ne pas se faire remarquer. Un moment trop ancien. Mes compétences ne vont pas aussi loin dans le passé.

Un jeune garçon me dévisage. Il a envie de dire quelque chose. Je vois bien qu’il n’ose pas. Son regard qui devrait être naïf mais qui est déjà empli de souffrance, me déstabilise.

— Eh, petit ! Quelque chose ne va pas ?

Ma question a sur lui l’effet d’une bombe. Il détourne les yeux et se met à trembler. J’entends des sanglots à peine étouffés. Une silhouette se penche vers l’enfant malingre et se serre contre lui pour tenter de le consoler.

Je la reconnais.

— Sem ?

Pas de réponse. La femme s’occupe du petit garçon. Vêtue comme un homme, la casquette vissée sur son crâne chauve, je ne l’avais pas remarquée.

— Tu dois te tromper : on ne se connaît pas, me déclare-t-elle.

Mais son regard dément ses paroles. Je la reconnais, il n’y a aucun doute. Je ne situe plus le contexte exact de notre rencontre mais son visage m’est familier. Elle tente de me faire signe le plus discrètement possible.

— Pardon… j’avais cru que …

— Pas de problème : tu n’es pas le seul à vouloir à tout prix reconnaître quelqu’un que tu as perdu, me rassure-t-elle. Tellement de familles ont été séparées.

Elle baisse les yeux vers le petit garçon qui pleure doucement et lui caresse tendrement la joue.

Elle rassure plutôt les autres, donne le change. Je ne saisis pas pleinement pour quelle raison elle feint de ne pas me reconnaître mais je sens qu’il est important pour moi d’entrer dans le jeu.

— On va où, au fait ? Je ne me souviens plus…

Au moins, cette assertion est sincère. J’ignore totalement ce que je fais là.

— Là où vous pourrez recommencer votre vie, me dit doucement une jeune femme vêtue de blanc. Vous avez la chance d’avoir été sauvé. Il en reste encore beaucoup trop, hélas… Sa voix se brise.

Elle porte un calot blanc orné d’une croix rouge. Elle me tend une gourde.

Au dehors, les déflagrations se sont un peu calmées. Cela ne me rassure pas. J’ai l’impression que notre voyage ne nous conduira pas là où nous serons en sécurité.

Plus personne ne dit un mot. Les cahots de la route nous secouent. Un silence lourd s’est installé. Il contraste avec l’agitation précédente. C’était il y a longtemps, il me semble. Depuis quand sommes-nous dans ce camion à la destination improbable ? L’expression de mon visage doit trahir ma confusion.

— Tenez, buvez. Cela va vous détendre un peu, tente de me rassurer la dame en blanc.

Le liquide épais et fort me calme en effet presque instantanément. Mon visage se décrispe. Mon voisin me tend la main. Les effets apaisants du breuvage ne tardent pas à détendre l’atmosphère. Comme je me trouve assis près de la bâche que les appels d’air soulèvent de temps en temps, je constate qu’il fait nuit. Une obscurité compacte. Nous roulons depuis des heures et pourtant, aucune aube n’est venue apporter son apaisement tranquille.

Les voyageurs réunis somnolent, mollement. Plus personne ne pose de question. Les yeux mi-clos, je constate que nous avançons à côté d’une voie ferrée. Un train avance doucement, à notre rythme, comme s’il nous accompagnait. C’est un train de marchandises. Les autres aussi l’ont vu. Leurs mines sombres le sont devenues encore plus. J’ai envie de poser des questions mais mon instinct me dicte de ne pas le faire. Un long frisson me parcourt la colonne vertébrale. Un courant d’air ? Non. Des cris. Des centaines de voix qui se sont mises à appeler au secours à la vue du camion. Les petites fenêtres des wagons à bestiaux sont grillagées mais je distingue des morceaux de visages émaciés et des mains qui se tendent. Effaré, je me tourne vers mes compagnons qui contemplent le sol. Des larmes coulent de leurs yeux bouleversés. Une émotion insoutenable m’étreint et soudain, un choc sourd, immense, éclatant dans une ultime explosion fait tout cesser.

 

***

 

Des larmes coulent le long de mon nez. J’ouvre doucement les yeux. Une vitre me révèle une l’obscurité tranquille d’un ciel étoilé. Un regard circulaire me fait voir les autres voyageurs. Ce ne sont plus les mêmes. J’ai dû m’endormir pendant un long moment. Nous ne sommes pas arrivés. Les transports à grande vitesse ne sont pas encore tout à fait au point. trangement, je ne me souviens plus de ma destination. Un non en « os ». De même, je ne me rappelle plus du motif de mon déplacement : vacances, travail, retrouvailles ? Je sais simplement que c’est très important. Une femme doit me rejoindre.

Il faut que je me réveille mieux que cela.

L’hôtesse au sourire impeccable me tend une boisson que je n’ai pas demandée. Machinalement, je porte le verre à mes lèvres. Un liquide épais et fort fait taire toutes les interrogations qui me tourmentaient. À la place, une douce quiétude se répand comme un sirop écoeurant. Je me souviens vaguement de cette femme qui devait absolument me rattraper. Je me retourne. Séminarine. Elle devrait être là. Avant de m’endormir, je lui ai parlé. Elle aussi trouvait ce voyage drôlement long.

— Mademoiselle ?

L’hôtesse s’approche de moi.

— La demoiselle qui se trouvait là, juste derrière moi. Est-ce qu’elle est descendue pendant que je dormais ?

— Oui. Elle a semblé vouloir vous parler avant de partir mais comme elle n’a pas réussi à vous réveiller… Elle est descendue juste à l’arrêt précédent. Vous l’avez manquée de peu. Navrée, monsieur. De toute façon, les visiteurs finissent toujours par descendre.

Son sourire entendu me gêne. Peut-être imagine-t-elle une romance avortée.

— Mais… je n’ai pas encore vu de passagers descendre. D’ailleurs, il n’y a pas de contrôleur dans ce train…

— Si, monsieur. Vous ne l’avez pas encore vu, c’est tout. Votre billet indique le terminus, alors, il a encore tout le temps de s’occuper de vous.

— Comment le savez-vous ?

Je suis interloqué. Jamais je ne lui ai présenté mon titre de transport.

— Et d’ailleurs, en parlant d’arrêt, voici le prochain.

Je commence à me lever. J’ai envie de descendre quelques minutes pour prendre l’air et me dégourdir les jambes.

Je remonte la travée à contresens. J’attends la réaction de l’hôtesse qui, selon mes estimations, devrait tenter de m’en empêcher, je ne sais pas pour quelle raison mais c’est une certitude. Mais rien de tel ne se produit. J’aperçois la porte du wagon. Elle est encore fermée. Plus que quelques pas et je n’aurai plus qu’à appuyer sur le bouton pour enclencher l’ouverture automatique. Je serai délivré. Je sais, cela a l’air stupide mais le fait de descendre immédiatement de ce train devient pour moi essentiel. Le fait que personne ne tente de m’en empêcher me rassure un peu et renforce ma détermination.

 

***

 

Lorsque Sem atteint enfin le terminal, il est trop tard. Sa carte d’embarquement ne peut pas être validée. Les procédures d’hyper sommeil ont déjà toutes été enclenchées et en démarrer une après les autres risque de tout perturber. Cette technique de transport est courante mais n’en demeure pas moins dangereuse quand elle est défectueuse. La jeune femme n’insiste pas. Elle prendra la prochaine navette.

Rav n’aura qu’à occuper les pontes du consortium pendant une petite heure de plus. Son partenaire en affaires trouvera sans doute de quoi les faire patienter. Il reste un brillant archéologue spécialiste du XXIe siècle avant d’être négociateur. Sur la question des transports, il est imbattable. Il réussira à maintenir son auditoire en haleine en leur exposant un panorama des modes de transport de la période. La valeureuse époque des pionniers. Celle où l’homme a commencé à envisager les distances de manière différente. Les progrès fulgurants de ce siècle ancien meubleront en attendant qu’elle vienne exposer la dernière technologie permettant à chacun d’envisager les déplacements sous un angle différent. Une nouvelle relation de l’espace au temps.

Une petite heure d’attente, et une autre pour le voyage. Ce n’est rien. Et pourtant, c’est long quand on attend. Surtout quand, après un hyper sommeil éprouvant, à l’arrivée sur Hypéricon, on vient vous annoncer que l’impossible s’est produit.

 

***

La porte s’ouvre enfin dans un chuintement étouffé. De l’air, enfin ! Je n’ai pas le temps d’atteindre le quai sur lequel je distingue furtivement Séminalide qui m’adresse de grands gestes désespérés. Elle me crie un message que je n’entends pas. Je lis sur ses lèvres « pris » et « temporel » mais je ne parviens pas à comprendre le sens global de la phrase qu’elle répète en boucle.

Malgré tous mes efforts, je suis repoussé dans le wagon par la foule qui entre et cherche des places vacantes. Il n’y en a presque plus. Je sens que la fin du voyage approche. Je n’ai plus le choix, je regagne mon siège. L’hôtesse ne fait plus attention à moi. Elle a d’autres préoccupations avec tous ces gens. Elle a prévu un plateau roulant entier de boissons à distribuer aux nouveaux arrivants.

Je ne pensais pas qu’il y en aurait autant.

Le premier groupe d’individus est important. Ils me semblent assez familiers. Des hommes et des femmes sans âge, à l’allure éternellement jeune, vêtus de plastipeau colorée, le crâne rasé, comme la mode et l’hygiène l’exigent. Ils sont tous munis de leur titre de transport et quelques uns portent des mallettes ultra- plates. La classe affaire. Comme moi. Brutalement, je me souviens.

La réunion, le consortium, la présentation, le retard de Sem… Je viens pourtant de la voir. Elle cherchait à me dire quelque chose d’important.

Pendant que le flot de passagers qui entre dans le train semble ne pas avoir de fin, je distingue quelques personnes habillées étrangement. Elles portent des bérets, de chapeaux, des vêtements anciens. Un prénom me revient : Bébert. Et un petit garçon qui n’a pas fini de pleurer.

Pas de trace de Sem, la consolatrice du gosse. C’est normal : je l’ai laissée sur le quai. Elle essayait de m’expliquer quelque chose. J’en aurai bien besoin. Quelle confusion ! Je ne sais plus QUAND je suis.

Des souvenirs d’explosion me reviennent. Des collisions mortelles.

À l’origine, un endormissement paisible et puis, toutes ces projections successives. Des accidents de transport… L’hyper sommeil qui devient éternel !

L’hôtesse me regarde gravement. Un petit calot blanc orné d’une croix rouge lui irait à ravir. D’un air compréhensif, elle me tend un énorme gobelet.

— Tenez, me déclare-t-elle, je crois que vous allez vraiment en avoir besoin. Vous venez de comprendre… vous en avez mis, du temps à accepter. La fin du voyage est imminente, pour vous. Le terminus vous attend.

Enfin.

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6 thoughts on “Train de nuit, par Virginie Buisson-Delandre

  1. Ah, voilà quelque chose d’intéressant ! J’ai été fasciné par ta capacité à nous faire glisser peu à peu dans cette ambiance de plus en plus bizarre, sans heurts, ni choc, tout en douceur. Ca fout les frissons. J’ai beaucoup moins aimé les scènes qui se passent dans le futur (même si elles sont indispensables pour comprendre l’histoire). Très belles images et beaucoup d’émotions. Bravo !

    • Merci pour ton commentaire, Alice. Ravie que tu aies été sensible à l’ambiance.
      C’est exactement l’effet que je cherchais à produire.
      à bientôt !

  2. présent, passé, futur, une seule boucle qui revient.
    Des phases glissant de l’une à l’autre comme une somnolence incontrôlée, la perte des repères de temps, d’espace.
    Un jeu cruel où l’on attrape un train en marche duquel on ne s’échappe jamais.
    Tranches d’humanité ou… de perte d’humanité.
    Merci pour le partage.

    • Merci pour ton commentaire, chère Karele.
      Tu as comme d’habitude été sensible au côté désespéré de la situation.
      Mais comme disait l’autre : « Les chants désespérés sont les chants les plus beaux »…
      Enfin, sans prétendre lui ressembler, j’espère que c’est un joli chant du cygne. 🙂

  3. Le texte est très bien écrit, j’arrive bien à saisir l’atmosphère générale et les moments de « révélation » ou de « tension ».
    Par contre, le texte est tellement dense que j’ai dû passer à côté de certaines choses, faudra que je relise.
    Bravo pour avoir rédigé une nouvelle pareille en 24h, c’est vraiment impressionnant !

    • Merci pour ton commentaire, Grégorio. Je suis flattée, vraiment. 🙂
      J’espère que moi, je ne suis pas passée à côté de certaines choses !:D

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