Tomber les voiles, par Marie Raphaello

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[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

     La mer se referma violemment sur eux, projetant des lambeaux d’écume sur leurs visages déjà très pâles. Ses griffes s’accrochaient à la coque du vaisseau, semblant vouloir le précipiter par le fond. Le vent la modelait, saisissant la moindre occasion de se glisser dans ses courbes pour mieux les sublimer.

     Les muscles saillants, tendus par l’effort, l’équipage s’affairait sur le pont. Le vacarme était trop assourdissant pour entendre quoi que ce soit, néanmoins chacun savait ce qu’il avait à faire, comme une vielle habitude. En plus des marins concentrés sur leur effort, le capitaine l’était sur le temps. Ses yeux perçaient la couche de nuage pour se poser sur le trou dans le ciel annonciateur du repos. Le jour commençait à poindre, et en même temps la tempête perdait de son intensité.

– Et voilà, réglée comme une horloge, remarqua le Cap’tain en tirant sa montre à gousset de sa veste. Le jour se lève et la tempête se calme.
– S’calme, s’calme… C’est quand même pas pareil qu’avant, répliqua un marin qui passait près de la barre. Plus violent j’dirais. Avant y avait pas tout ce bazar de la mer qui fait n’importe quoi la nuit. S’pas normal, Cap’tain, c’est pas normal. Une tempête ne se déclenche pas dès que le jour tombe et pis s’arrête quand il se lève.

       Le Cap’tain ne répondit pas. Il n’y avait rien à répondre. Il ne savait pas non plus ce qu’il se passait. D’après la documentation qu’il possédait, la mer sur laquelle ils naviguaient n’était pas réputée pour ses mouvements imprévus, même avant le traitement qu’elle avait subi. Il n’y avait donc aucune explication logique au phénomène. Ils ne pouvaient qu’essuyer le mauvais temps, nuit après nuit.
Cela dit, depuis qu’il avait calé les quarts de ses hommes sur ce rythme, ils avaient subi beaucoup moins durement les conséquences des fureurs nocturnes de la mer.

      Ils regardèrent le matin se lever sur une mer d’huile. Plus une ride sur la surface de l’eau, qui avait pris un aspect solide comme une pierre noire. Au loin le phare de la Borne projetait sa lumière verte sur la brume, donnant à l’ensemble une teinte sinistre. Le capitaine envoya une partie de son équipe dans les cales pour qu’elle puisse se restaurer et prendre du repos. Lui même restait vigilent, les traits tirés mais concentré sur sa veille. Il se faisait un devoir de ne pas négliger la mission qui lui était confiée depuis la quinzaine d’année qu’il arpentait ce bras de mer.
Cette partie du territoire était hautement sensible, et ils étaient missionnés par l’armée pour surveiller la principale infrastructure qui y était érigée. C’était une tour massive, qui avait l’aspect et une des fonctionnalité d’un phare, et dont la fonctionnalité principale était de transmettre des communications grâce à un réseau magnétique très développé. La défense de la côte du Territoire Souverain, auquel ils appartenaient, dépendait de la défense de la Borne. Pour le moment, malgré les quinze ans de guerre qui les opposaient au royaume voisin, elle n’avait pas été découverte. Mais il fallait rester vigilent.
Le capitaine se demandait d’ailleurs si les tempêtes que son vaisseau subissait chaque nuit depuis deux semaines n’étaient pas dues à la découverte de la Borne par les ennemis. Peut-être utilisaient-ils un brouilleur d’onde magnétique la nuit pour les affaiblir. Le vieil homme avait déjà envoyé plusieurs messages dans ce sens à sa hiérarchie mais n’avait aucunes nouvelles de leur part.
Il porta son regard jusqu’à la Borne. La tour était pourvue d’un phare projetant une lumière verte, signe de bon fonctionnement, dirigé uniquement vers le bateau chargé de la protéger et qui accompagnait sa révolution régulière autour de son île. Avec le temps et la crasse, le sel qui ronge, les algues qui s’infiltrent partout, le vert originellement vif était devenu lugubre, presque malsain. Les voiles du navire prenait un aspect décrépi voire moisi sous son sinistre regard.

      Un éclat métallique attira son œil. C’était une caisse qui filait sur l’eau plate. Cette malle, envoyée chaque mois à heure fixe par la terre et conduite à eux par le réseau de rail magnétique contenait la ration de nourriture mensuelle pour l’équipage. Derrière le Capt’ain, le cuisiner du vaisseau était déjà à son poste, prêt à la réceptionner. Quelques hommes l’accompagnaient pour lui prêter main forte. En soupesant l’arrivage, il tint à l’ouvrir directement pour vérifier son contenu.

– De moins en moins de vivres, grogna-t-il. À ce train là nous n’aurons plus de quoi assurer l’effort qu’on nous demande.
– Arrête donc de râler Aymeric, coupa la Seconde. S’il y a rien c’est peut-être parce qu’il n’y a rien. C’est comme ça la guerre. Ça fait des années que ça dure alors pas facile pour personne. Qui sait quelle est la situation sur terre ? Qui sait s’ils mangent à leur faim ?
– Vous pensez que le rail aurait pu être découvert et pillé, Capt’ain ? Demanda le dénommé Aymeric.

      Le vieil homme avait le visage tranché par une terrible ride qui lui descendait sur les sourcils. Ses yeux roulaient de droite à gauche dans leurs orbites. Il réfléchissait très vite. Depuis quelques semaines déjà que leur trajectoire avait légèrement dévié. Rien de flagrant, qui aurait pu alerter l’équipage, cependant lui, armé de ses instruments, dans sa cabine, avait pu constater que son navire n’était plus réellement sur l’orbite attendu.

– Bien sur que non, répondit le Cap’tain de son habituel ton bourru. Si le rail avait été coupé ou pillé nous ne recevrions plus rien, les ravitaillements ne pourraient pas nous parvenir, pourtant ils sont bien là.
Reprend ton travail Aymeric, et dis bien aux hommes qu’ils n’ont pas à s’en faire. Tant que nous voyons la Borne et rien d’autre à l’horizon, pas d’ennemis ni rien, alors c’est que tout va aussi bien que possible.
Fais ton travail de marin, je ferai celui de capitaine. En ce qui te concerne, il me semble qu’après une tempête de cette force, les hommes vont avoir besoin de se remonter le moral.

      Le visage d’Aymeric se crispa dans un tic presque imperceptible. Il inclina la tête, signe de compréhension. Cet ombre de soucis sur ses traits n’avait échappé ni au capitaine ni à sa seconde qui échangèrent un regard éloquent une fois que le marin se fut éloigné. Pas une parole pour traduire leurs angoisses. En quinze années de mission, ils avaient largement passé cette étape.
Au milieu de la mer, devant des paysages et des situations qui se passaient de mots, ils avaient compris depuis bien longtemps que l’incomplétude du langage ne pouvait que les desservir.

– Je vais appeler le commandement, la prévint le Cap’tain. Cela risque de prendre un petit peu de temps.
– Pas de problème. Il y a assez à faire sur le pont pour occuper tous les marins de quart. Pour le reste, un peu de repos ne leur fera pas de mal si nous avons fini avant la soirée.

      Son visage était tourné vers l’eau, mais son œil sembler vouloir percer la brume du destin. Elle ne termina pas sa phrase, il en connaissait la fin. « Qui sait ce que cette nuit nous réserve… »
Le Cap’tain descendit vers sa cabine. C’était dans cette petite pièce que se trouvait, en plus des cartes et des instruments de mesure, toute la batterie de communication qui servait à maintenir le lien avec la base sur terre. Il composa le code de la base de commandement du Territoire Souverain.

– Bataille 103 à la base, bataille 103 à la base, est-ce que vous m’entendez ?

      Il relâcha le bouton, dans l’attente d’une réponse. Ses yeux vitreux étaient fixés sur l’enceinte. Il guettait un retour de son, signe de communication. La lumière bleue au dessus du bloc montrait qu’il fonctionnait parfaitement.

– Bataille 103 à la base, bataille 103 à la base, est-ce que vous m’entendez ? Envoyons le rapport par voie magnétique, comme toujours. Si quelqu’un nous entend, le bateau continue de dévier imperceptiblement vers le large. Demandons renseignements sur l’état des rails. Le 103 est-il toujours raccordé au réseau souverain des rails ?

Il eut un crachotement dans la basse. Une voix éteinte s’éleva.

– Base à bataille 103. Rapport bien reçu.

Le crachotement s’interrompit et le silence emplit à nouveau la cabine. Le Cap’tain ne lâchait pas le bouton, le doigt crispé.

– Bataille 103 à base. Demandons des nouvelles du territoire Souverain.

      Encore une fois, il n’y eut pas de réponse. Le Cap’tain ne relâchait pas la pression. Il savait qu’il bloquait toute une ligne de communication tant qu’il gardait son doigt dans cette position. Les lignes de communication étaient précieuses pour la base, puisqu’elles leur servaient à contacter tous les navires éparpillés sur l’ensemble des frontières maritimes.

     Le vieil homme avait la mâchoire contractée, l’air sombre. Il n’aimait pas du tout ce qu’il était en train de faire. Son geste capricieux n’avait rien de la grandeur de ce qu’il devait afficher en tant que serviteur du Territoire Souverain, mais il le devait à ses hommes en tant que capitaine.

      Cela faisait maintenant quatorze ans qu’il voyageait avec son équipage, quatorze années de service dues au Territoire Souverain. Il ne s’en plaignait pas, aucun des marins de son vaisseau ne s’en plaignait. Ceux qui étaient ici l’avait choisi, ils savaient à quoi ils s’engageaient lorsqu’ils avaient signé leur contrat. Mais depuis deux ans, les relations autrefois régulières avec la base se faisaient de plus en plus rares. Le capitaine en était conscient, la guerre avait des raisons qui leur étaient inconnues, eux qui étaient si loin de la terre et qui n’y avaient pas mis les pieds depuis autant de temps que durait leur mission. Il était habitué au mépris de la hiérarchie, il connaissait assez le monde et les hautes sphères pour savoir que lorsqu’on en est parti depuis quelques temps, on en est comme mort pour elles. Quatorze ans, c’était assez d’années pour avoir vu au moins trois changements de dirigeant de l’armée et de politique.
Il n’aurait probablement pas autant insisté si autant de détails inquiétants ne s’étaient pas ajoutés au silence du commandement. La dérive progressive du bâtiment était l’un d’eux, mais il y avait également le ravitaillement de moins en moins fréquent et de moins en moins important, comme si le commandement comptait sur de moins en moins de membres d’équipage. Il y avait aussi ces curieuses tempêtes qui se déclenchaient la nuit et qui étaient d’autant plus violentes que le moral des membres de l’équipage s’effritait.

– Bataille 103 à la base. Vous m’entendez ? … … … Bataille 103 à la base ? Base, situation préoccupante en poste, merci de nous contacter au plus vite.

      Au bout d’une demi heure sans la moindre réponse que le bouton bleu affichant la connexion, le capitaine récupéra son doigt.

     Il parcourut des yeux la cabine. Le matériel, qui mangeait une part non négligeable de la pièce, ne lui laissant qu’une couche sommaire et quelques rangements pour des affaires personnelles maintenant élimées, était de première fraîcheur lorsqu’ils avaient quitté le port militaire de Harald. Il avait maintenant quatorze ans de plus qu’à cette période, comme n’importe qui ici, et le dernier argent venu pour son entretien avait posé les pieds sur le pont il y avait près de cinq ans. Parler d’obsolescence aurait donc était un sacré euphémisme. L’équipage devait donc s’estimer heureux qu’il ne soit pas encore tombé complètement en panne…

– Cap’tain ! S’exclama la Seconde en ouvrant la porte de la cabine à la volée. Il y a quelque chose que vous devez venir voir, je pense.

      Le Capitaine se redressa brusquement. Les traits de sa seconde affichaient une panique qu’il n’arrivait pas déchiffrer. Son cœur accéléra légèrement sa cadence. C’était peut-être le signal qu’il attendait, qu’ils attendaient tous. Après quatorze années en mer, l’ennemi était peut-être près de la Borne, prêt à attaquer. Enfin leur mission prenait du sens.
Nous n’avons pas attendu en vain, songea-t-il. Nous allons pouvoir payer notre dette au Territoire Souverain, montrer notre valeur et revenir auréolé de gloire, si certain d’entre nous ont encore quelqu’un qui les attend.
Il la suivi sur le pont où était déjà rassemblé ce qu’il restait de son équipage. Ses hommes s’écartèrent en le voyant arriver. La Seconde, pointa du doigt l’île où se trouvait la Borne.

Souverain tout puissant, murmura Cap’tain pour lui même. Se pourrait-il que l’ennemi soit déjà chez nous ? Mais cela lui sembla aussitôt impossible. Le trajet était prévu comme la révolution de la lune, pour tourner autour de cet axe majeur de communication. Ils l’auraient aperçu s’approcher si c’était le cas.

– Regardez Cap’tain, on dirait que la lumière de la Borne vacille. On dirait qu’elle sait plus très bien où elle doit se tourner.

      Le vieil homme avait le regard fixé sur le phare vert. Il clignotait, comme un feu sur le point de s’éteindre, un phare qui ne serait plus entretenu.

– Mais qu’est-ce qu’il se passe là bas ? Que fait le Gardien, murmura-t-il entre ses dents.
– Cap’tain, vous devriez peut-être contacter directement le Gardien, osa la Seconde.
– Ce n’est pas autorisé !
– Le commandement ne répond plus depuis un moment, observa la Seconde.

Elle avait raison, il le savait. Il redescendit rapidement, décidé à justifier son point de vue auprès du Gardien.L’instant était trop grave. La Borne ne devait pas s’éteindre.

– Attention ! Bataille 103 au Gardien, bataille 103 au Gardien. Demande l’autorisation de communiquer.

      Un grésillement lui répondit. Cap’tain pouvait sentir son angoisse dégouliner le long de ses tempes. Son doigt sur le bouton était moite, glissant, au point qu’il eut peur que la communication ne lui échappât, ou ne fut interrompu par le commandement. Au bout d’une petite minute, il entendit un souffle profond emplir l’enceinte. Celui ou celle qui lui répondait été essoufflé.

– Gardien à bataille 103. Mais qu’est-ce que vous faites les gars, vous êtes devenus fous ?
– Je suis le capitaine du bataille 103. J’ai du vous contacter personnellement suite à l’absence de réponse du commandement.

      Une respiration profonde lui répondit. Il ne sut dire si son interlocutrice tentait de reprendre son souffle ou si elle soupirait bruyamment. Le capitaine attendit qu’elle reprenne la parole.

– Cap’tain, je ne suis sans doute pas la mieux placée pour vous dire cela, mais le commandement a été démantelé il y a plus de deux ans, à la fin de la guerre. Ceux qui répondent ne font pas réellement partie de la partie active du nouveau commandement.
– Je ne peux pas croire que la guerre soit terminée, on me l’aurait dit… Balbutia le Cap’tain. C’est impossible.
– Je vous assure que la guerre a prit fin il y a maintenant deux ans
– Je ne vous crois pas. Pourquoi ne nous l’aurait-on pas dit ?

La voix hésita.

– Cap’tain… Je suis la dernière Gardienne, la Borne est sur le point d’être définitivement éteinte. Nous essayons depuis quelques jours de l’éteindre mais il y a trop d’interférences magnétiques que nous devons évacuer, cela prend du temps.
– Que voulez-vous dire ?
– Il faut bien comprendre que le système magnétique que nous avons mis en place il y a quinze ans avait de multiples fonctions : c’était principalement un pôle de communication important qui garantissait que les messages entre les patrouilles maritimes et le commandement circulent correctement. Abattre la Borne nous aurait porté un grand coup. Mais il servait aussi à garantir le bon fonctionnement des rails magnétiques construites sous l’eau qui guidaient les navires pour leur révolutions autour de leurs points de surveillance. Et enfin sa dernière fonction était de maintenir la mer dans un état de calme profond, afin que nous puissions y circuler sans encombres.
– Merci, grogna Cap’tain, je suis peut-être parti depuis plus de quatorze ans mais je me souviens encore de tout cela.
– Alors vous pouvez tirer les conséquences de votre situation…
– Nous avons toujours une mer calme. En ce moment je navigue sur une mer d’huile.
– Seulement le jour, je présume.
– Oui, effectivement. Comment cela est-il possible ?
– La borne est chargée d’un trop plein d’énergie. Un formidable trop plein d’énergie accumulé depuis sa mise en marche. Si nous l’avions éteins d’un coup, alors cette énergie se serait diffusée tout autour de nous, créant une tempête plus importante qu’aucune autre connue depuis bien longtemps. Les animaux seraient devenus rendus fous à cause des vibrations qui auraient troublé même les sens des hommes. Cela aurait été une catastrophe pour nos côtes. Depuis quelques temps nous essayons d’en évacuer une partie la nuit, lorsque nous sommes sûrs que personne ne se promène sur les plages du Territoire Souverain.
Mais nous avons reçu l’ordre de l’éteindre ce soir. Les plages ont été évacuées, il y a une alerte sur les côtes du Territoire, Personne ne doit circuler.
– Je vois… Gardien, il ne reste pour nous qu’une seule question. Nous la connaissons tout deux tout en l’évitant : qu’est-ce que notre navire de l’armée fait encore dans ces eaux ? En d’autres termes, pourquoi n’avons-nous pas été rapatrié à son port ? Pourquoi n’étions-nous pas au courant de la fin de la guerre ?

      La voix de la Gardienne se fit mi-grinçante mi-suppliante à l’autre bout de la communication.

– Tout comme nous connaissions la question, nous en connaissons aussi la réponse. Bonne chance Cap’tain, pour vous et pour vos hommes.
– Merci pour les informations, Gardienne. Vous n’étiez pas obligée…

      Le signal se coupa à l’autre bout du bras de mer. Le bouton au-dessus du moniteur passa du bleu au rouge, signe de l’interruption de la connexion, avant de s’éteindre complètement. Imperceptiblement, le capitaine sentit le bateau tanguer sur les vagues.
Il passa ses mains caleuses et ridée sur son visage. Le désespoir, ce froid lourd et saisissant, commença à l’étreindre, comme si les doigts de la mort se refermaient sur son corps. Il aurait plongé dans une mélancolie inconnue si sa Seconde n’était pas apparue dans son champs de vision. Contrairement à lui, elle avait l’air furieuse.

– J’ai tout entendu Cap’tain, déclara-t-elle sans pudeur, comme si la déclaration de la gardienne avait abolie toute notion de rang. Je n’arrive pas à croire qu’ils puissent nous laisser là après quinze ans de service !
– Ah, c’est toi. Le capitaine se redressa un peu. J’aurai du me douter que tu écoutais aux portes, sourit-il doucement.

     Il soupira à son tour, comme si en quelques mots la fardeau de la Gardienne avait été déplacé sur ses épaules.

– Je ne suis pas aussi surpris que toi, j’en ai peur, reprit-il doucement. Souviens toi, lorsque l’armée est venue se présenter à nous. Nous étions tous des détenus, condamnés à mort pour de multiples raisons. Te souviens-tu de ce qu’ils nous ont dit ?
– Il nous ont fait signé un contrat, se rappela la Seconde. Ils ont échangé un peu de nos années de mort contre des années de service.
– Et nous avons tous accepté ce contrat, compléta le capitaine. Nous arrivons maintenant à sa fin. Ils récupèrent leurs années de travail, et nous redonnent notre pourriture. Nous avions espéré autre chose, mais au fond nous le savions.
– Nos hommes espèrent toujours autre chose, lui rappela la Seconde. Comment les préparer à leur fin ?
– Nous ne pouvons pas leur dire que le Territoire Souverain a signé notre arrêt de mort, pas maintenant. Il faudra exciter leur rancœur, susciter une envie de vengeance, mais plus tard. Ce soir je leur présenterai le combat à venir comme une tentative de reconquête de notre liberté. Car ce sera bien cela : la liberté ou la mort…
– Je comprends, J suis avec vous.

      Ce fut ensemble qu’ils remontèrent de la cabine du capitaine jusqu’au pont. Les quelques minutes passées avec la Gardienne de la Borne n’avait fait qu’attirer encore plus de monde à l’extérieur. La lumière verte s’était éteinte. On aurait dit que leur soleil venait de mourir. Leurs voiles avaient retrouvé leur couleur linceul.

     Au loin, les nuages s’amoncelaient, signe qu’une prochaine tempête magnétique allait bientôt s’effondrer sur l’océan. Et sur eux. Autour du navire, la faune marine semblait prise d’un sombre énervement. Des thons argentés à queues plates se jetaient contre la coque, comme s’ils n’avaient pas vu qu’elle était sur leur chemin. Même sans savoir ce qu’il était en train de se jouer à cet instant, les marins reconnaissaient les signes funestes d’une fin du monde.

Le Cap’tain prit une voix aussi forte que possible pour essayer de couvrir le vent qui se levait.

– Mes amis, voilà une quinzaine d’année que nous naviguons sur cette mer. Nous avons choisi cette vie triste et monotone en payement de notre dette à la société. Nous avons le droit de vivre tant que nous pouvons servir le Territoire Souverain. Mais, mes frères, notre dette ne semble pas avoir de fin. Elle nous semble si longue que l’on peut se demander si ce n’est pas pour les portes de l’enfer que nous avons signé. Et j’en viens à me prendre pour Charon, nous conduisant tous vers un sombre ailleurs.
Je viens d’avoir la Borne et le commandement, ils nous annoncent une tempête telle qu’ils n’en ont jamais vu. Ils ne croient pas en nous pour la surmonter, mais moi je dis : Profitons-en !
L’orage est déjà en train de briser la connexion magnétique, vous le voyez. Le bateau sort de ses rails. Si nous survivons à la tempête du siècle, nous serons libérés du Territoire Souverain. Nous ne lui devrons plus rien, ils ne sauront même pas que nous existons encore. Nous pourrons alors devenir ce que nous voulons, laisser tomber nos voiles comme autant de chaînes pour reprendre notre liberté ! Battons-nous !

      À ces mots, il sentit le corps quasi-céleste d’une baleine désorientée venir percuter la coque, les projetant au milieu d’un combat de titan. Le formidable hurlement des marins lui répondit, comme un défi lancé à l’océan.

FIN

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5 thoughts on “Tomber les voiles, par Marie Raphaello

  1. Originale histoire où la prison n’est qu’une forme différente quoique similaire. Mur de pierre ou mur d’eau, était-ce préférable ? Sans doute pour eux car au moins ils restaient actifs.
    L’oubli de l’absence les renvoie à leur destin initial.
    Mourir debout en quelque sorte et rester vaillant jusqu’au bout.
    Quelques coquilles mais qui ne gêne en rien la lecture.
    Peut-être exploiter plus avant cet univers
    Merci pour ce moment de lecture

    • Merci pour ce commentaire très poétique !
      J’avoue avoir publié au dernier moment, et il doit effectivement rester quelques fautes d’orthographe… Cela dit je suis contente que l’esprit général du texte parvienne au lecteur. C’est l’histoire de tout auteur, comment concilier la clarté du récit, sa brièveté, son originalité, tout en sauvegardant son imaginaire ?

  2. Bonjour, j’ai beaucoup aimé cet univers. On a vraiment envie d’en savoir plus et on se laisse bien porter par l’histoire.
    C’est un très joli texte.

  3. J’ai adoré, tout passe très bien, le traitement du monde marin est particulièrement bon ! Très jolie incursion dans le monde maritime, j’espère que ce capitaine saura motiver dans ses troupes (dans une autre nouvelle peut-être ?)… Merci pour ce texte 🙂

  4. Merci pour ces commentaires, ils me font très plaisir. Je suis ravie que le texte vous plaise !
    N’hésitez pas à signaler les passages qui ne fonctionnent pas ou les défauts du texte, je suis toujours avide de critiques constructives pour m’améliorer ^^

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