Puisque je me tue à vous le dire, par François Delmoor

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[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

Beam me up, before you go go. Kiki&Sésé Prod.

Ça, je ne l’ai pas vu venir. Et pourtant, je l’ai dit, écrit, chanté, hurlé, que ça finira mal. Mais comme ça ? Maintenant, voilà que j’assiste à ma propre fin.

Besoin d’un flash-back ? OK. Au point où j’en suis… Pour ceux qui ne me connaissent pas (il en reste ?), je suis Philippe Péripas, le mec qui dézingue la téléportation. Vous m’avez sûrement vu sur l’holojournal. Selon le fichier général, je suis technosociologue. En pratique, je pousse à bout les choses et les gens. Et je suis plutôt bon à ce jeu-là. Le débat sur le contrôle des intelligences artificielles (et la loi qui a suivi) ? C’est moi. La fin de l’holoéducation, qui changeait nos gosses en zombies ? Encore moi. La suppression des synthétiseurs vocaux pour animaux, qui leur permettaient de devenir enfin compréhensibles et encore plus désagréables ? Presque moi (mon chat m’a beaucoup aidé, avant de succomber lors de l’opération de retrait de l’implant). Bref, je peux affirmer sans trop d’orgueil que je suis écouté et que mon avis compte.

Mais la téléportation, je n’ai rien pu y faire. Débats, essai, tribunes, chansons et même recueil de nouvelles (J’y pense, donc j’y suis, éd. Absence de Passé)… J’aurais pu aussi bien me soulager en public sur une Fender Telecaster du XXe siècle. Il faut croire que cette société gavée de science-fiction, excédée par des temps de transports à rallonge et conduite à l’asphyxie par ses véhicules à moteurs thermiques, a tant besoin d’une solution providentielle qu’elle a tout bonnement renoncé à réfléchir.

J’ai pourtant démontré sans contestation possible que la téléportation va provoquer une crise sociale sans précédent. Changer d’environnement trop rapidement est un traumatisme pour le corps et l’esprit (ceux qui ont pris l’avion le savent bien) ; les entreprises ne manqueront pas de profiter de cette nouvelle disponibilité maximale de leurs salariés ; et l’absence d’effort pour réaliser le déplacement va faire la joie des vendeurs de régimes. J’ai aussi prophétisé l’immanquable crise économique (adieu pétrole et tout ce qui tient dessus) que cette révolution du voyage implique. Je me suis également prononcé au sujet des risques liés à une maintenance routinière et approximative sur l’intégrité des usagers. Et je pensais avoir donné le coup de grâce à cette innovation en soulignant son impact irréversible sur la créativité. En effet, dès lors qu’un grand nombre de destinations seraient immédiatement accessibles, qui aurait envie (voire l’idée) d’aller se perdre ailleurs et, par conséquent, qui aurait envie de voir autre chose ?

C’est pourquoi l’appel de Christoph Luzt, l’autre jour, était pour le moins déroutant. Cet imbécile franco-allemand est le chef de l’équipe qui a rendu la téléportation possible pour autre chose que des particules. S’il ne se prenait pas pour Dieu, ce type grassouillet et toujours souriant serait tout à fait fréquentable. Mais même si nous avions déjà débattu à plusieurs reprises, fermement, mais poliment, je ne m’attendais pas à voir son visage sur mon module :

« Bonsoir Philippe.

– Oh.

– Je comprends votre surprise. Aussi, j’irai droit au but. Nous allons entamer l’industrialisation de la téléportation.

– Merde.

– C’est bien pour cela que je vous appelle. Il faut que vous veniez essayer notre nouvel appareil. Je vous invite à vous faire téléporter dans nos locaux. Que diriez-vous de mardi ?

– Vous vous moquez de moi ?

– Au contraire, je suis très sérieux. Si je vous convaincs des avantages de la machine, alors mes employeurs n’auront aucun mal à convaincre les autres réticents. Et je sais que vous tenez à tester vous-même les limites des systèmes. »

Il a su trouver l’argument pour me convaincre. Alors, je suis venu. A pied, pour le principe. Un peu essoufflé par la balade, j’ai contemplé le fier bâtiment de SiriusTech avant d’y entrer. Cette structure de verre noir est franchement tape-à-l’œil. Et tout sauf rassurante. Il faudra songer à revoir cet aspect pour vraiment me mettre en confiance.

Luzt m’attendait dans son laboratoire au 37e étage.

« Merci d’être venu. Le transport est programmé sur une courte distance : de cet étage au 3sous-sol du bâtiment.

– Vous savez que vous avez aussi un ascenseur ? »

Sans relever mon intervention, Luzt m’invite à me rapprocher pour me montrer le téléporteur. « Nous avons réduit les commandes au strict minimum, afin de les rendre accessibles au grand public, commence-t-il. Je vous montre : on entre dans la cabine, on s’identifie et on dit où on veut aller. » Il joint le geste à la parole : « Christoph Luzt, je vais au 3e sous-sol du siège de SiriusTech. » Et disparaît aussitôt…

… pour réapparaître sur un écran holographique. « Vous me rejoignez ? » me défie-t-il.

Je passe une main timide à l’intérieur de l’engin, puis le reste du corps. « Philippe Péripas, je vais au 3e sous-sol du siège de SiriusTech… »

… Décidément, le sourire niais de Luzt m’énerve. Mais j’ai fait le voyage sans encombre. Je dois reconnaître que la machine est aussi simple qu’efficace. Et indolore.

« Venez, nous allons remonter par l’ascenseur, annonce le scientifique.

– On ne reprend pas la machine ?

– C’est assez d’émotions pour le moment, non ? »

Je suis Luzt dans le couloir, analysant silencieusement ce qui vient de m’arriver et préparant ma contre-attaque. Mais c’est lui qui, une fois la porte de l’ascenseur fermée, prend la parole en premier :

« Savez-vous comment fonctionne notre téléporteur ?

– Pour ce que j’en sais, le système mémorise ce qui est introduit dans la cabine, le supprime, puis le reproduit à l’identique à l’intérieur de la cabine de destination.

– C’était notre piste de travail initiale, inspirée des premières téléportations de particules au début des années 2000. Mais la stabilité du transport nous posait problème. Comment aurions-nous pu vraiment garantir que l’individu transporté était le même d’un bout à l’autre de la chaîne ? Nous avons finalement opté pour un chemin de traverse bien plus fécond. Connaissez-vous les travaux de Béchir al-Murur ?

– Ce fou qui essaie de manipuler le temps ?

– Pas si fou. Il a réussi. Et sa découverte a complété nos équations. Nous ne tentons plus de déplacer de la matière ; nous déplaçons des portions de temps ! »

Alors que nous quittons l’ascenseur, une sensation de déjà-vu me tire de ma perplexité. Là, derrière la vitre, un autre moi est en train de passer sa main dans le téléporteur. Avant que je ne puisse réagir, il disparaît. « Fascinant, non ? observe Luzt en actionnant un paralyseur. Nous nous trouvons quatre minutes dans votre passé. Une petite tricherie de ma part dans la programmation. Personne ne pensera à venir vous chercher ici et maintenant, quand on constatera votre disparition. Je vous laisse ruminer dans cette petite bulle temporelle : j’ai un téléporteur à prendre. »

Villepinte, les 29 et 30 avril 2017

6720 signes

FIN

L’auteur : Journaliste présumé né en 1977. Ecrit une nouvelle par an et pas mal de bêtises chaque jour (mais c’est pour gagner sa vie). A fait vœu de silence sur Twitter (@FrançoisDelmoor).

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8 thoughts on “Puisque je me tue à vous le dire, par François Delmoor

  1. Très sympa, bien écrit, mais je ne suis pas sûre d’avoir bien compris le plan du méchant. Même s’il le paralyse dans le passé, il l’a toujours sur les bras ? Que va-t-il en faire ? Un agréable moment de lecture, en tout cas, bravo !

    • Oui, il y a quelque chose de foiré dans la fin. Je passe un doctorat de physique quantique et je reviens arranger ça. L’idée, ce serait que le méchant laisse l’agaçant coincé dans cette bulle temporelle et s’en revienne vivre au présent en ayant beaucoup d’actionnaires.

  2. J’adore les détails de cette histoire, l’histoire derrière, mais j’ai un peu été laissé sur ma faim pour la fin, assez brève. Belle utilisation tout de même de la contrainte, et très, mais alors très jolie écriture 🙂

  3. Bonjour,

    Une lecture fluide et agréable pour une contrainte respectée de manière originale.
    La fin est peut-être un poil trop brusque, mais je chipote.

    Merci pour la lecture.

  4. Bonjour,

    Très bon travail avec une fin surprenante.
    Je trouve le personnage principal clair, bien développé
    J’ai juste du mal à m’imaginer la bulle temporelle, est-ce que le narrateur est dans une autre timeline ? Il me semble que la fin gagnerait à être un peu explicité (pas beaucoup bien sur, sans mystère pas de plaisir ^^)

  5. Oui, on est tous d’accord que la fin aurait pu être mieux ficelée. C’est une histoire que je voulais écrire depuis plusieurs années. Et j’aurais dû attendre de la faire mûrir encore. Mais pour une fois que la contrainte que je propose est tirée au sort…
    Je suis quand même content d’avoir enfin réussi à caractériser des personnages. On fera mieux l’année prochaine. Merci pour ces commentaires encourageants.

  6. Un petit côté arroseur arrosé ou empêcheur de tourner en rond bêtement piégé.
    L’histoire se lit d’une traite et j’ai, pour ma part, un petit goût amer quand à ce lanceur d’alerte qui se voit finalement réduit au silence. Les industriels déshumanisés doivent-ils toujours gagner ?
    Merci pour ce bon moment de lecture.

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