Premier soupçon, par Nolwenn Prod’homme

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[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

Paterne savoure avec délice sa bouchée de watché. Sèyidè a toujours eu  un don pour préparer ce plat à base de riz et de haricots. Le meilleur étant sans nul doute les morceaux de piment frits.

En temps, normal, Djimon raffole aussi de ce repas, mais cette fois-ci, il se contente de jouer avec les morceaux de poisson, la tête basse. Paterne réprime un soupir. Cela fait près de deux mois qu’ils sont arrivés à Banikoara, dans le nord du Bénin, et son fils n’arrive toujours pas à s’y faire. Il a dû dire adieu à ses copains, ses professeurs, sa chambre… Ses chances de remettre un jour les pieds à Parakou sont infimes – et même Paterne est bien forcé de reconnaître que la petite ville de Banikoara fait bien triste mine à côté de la capitale. Il échange un regard inquiet avec Sèyidè, et demande d’une voix douce :

— Alors, Dji, ta journée d’école s’est bien passée ?

Le garçon hausse les épaules.

— Ça va.

Pas très convaincant…

— Et tes amis ?

Djimon soupire.

— Je crois que Marco ne m’aime pas. Mais je sais pas pourquoi. Il…

Il s’interrompt deux secondes, puis reprend d’une seule traite :

— Cet après-midi, Sossou et Phiné ont dit que quand les pluies seraient terminées ils me montreraient un truc, mais lui, il n’a fait que bouder après ça. Il ne veut pas de moi dans la bande.

Paterne le sent au bord des larmes. Dès le premier jour, Djimon s’est senti attiré par ce Marco, au tempérament bien plus calme que ses camarades, et avec lequel il partage une passion pour les animaux. Mais alors qu’il croyait avoir peut-être trouvé un ami, l’autre n’a eu de cesse de rejeter chacune de ses tentatives pour se rapprocher. Sans doute influencé par le discours assez négatif de bon nombre d’habitants contre les Gardiens. On sent bien qu’ils n’ont pas souvent eu à pleurer des êtres chers tués lors d’attaques des soi-disant Résistants – des terroristes, ni plus ni moins.

Paterne cherche un instant les mots pour consoler son fils, mais la sonnerie du téléphone l’interrompt. Il jette un coup d’œil au nom qui apparaît sur l’écran de son portable et soupire. Le labo. Ces idiots ont encore dû laisser un lion s’échapper de la cage.

Il s’excuse et se rend dans son bureau pour décrocher.

— Paterne Moussa, j’écoute.

— Codjo Takpara… Je, heu…

Paterne retient un soupir agacé. Takpara est censé assurer la sécurité du laboratoire depuis sa création, mais ce n’est qu’un amateur. Il a fallu qu’il menace de faire appel a une plus haute autorité pour le convaincre de vérifier le bon fonctionnement des alarmes extérieurs – et constater à l’occasion qu’une bonne moitié était en panne. Ils comptent bien trop sur le manque d’intérêt de Banikoara aux yeux des terroristes. Cette stratégie ne peut guère marcher que le temps qu’ils découvrent l’existence du laboratoire – si ce n’est déjà fait.

— Que s’est-il passé ? finit-il par demander, comme son interlocuteur reste silencieux.

— Les lions, ils… heu…

— Quoi, les lions ?

— Ils sont partis.

Paterne se crispe en écoutant le récit de l’évasion des félins. Il leur avait pourtant dit d’augmenter la sécurité, après l’escapade de Papa l’autre jour. Que croyaient-ils ? Ces animaux ont été modifiés pour être plus intelligents, évidemment qu’ils allaient tenter de fuir après avoir découvert la mort de l’un des leurs !

Il raccroche cinq minutes plus tard et passe dans sa chambre pour renfiler son uniforme de Gardien. Quand il reparaît dans la pièce de vie, Sèyidè et Djimon le fixent, inquiets.

— Une urgence, je dois y aller, explique Paterne avec un ton navré.

Dji pâlit aussitôt.

— Des terroristes ?

Paterne s’approche et le serre contre lui pour le rassurer. Le garçon n’a pas oublié l’attaque brutale qui a coûté la vie à son grand-père, quelques années plus tôt.

— Non, bonhomme. Ne t’inquiète pas, tu es en sécurité.

Il a une pensée reconnaissante pour le Mur qui encercle la ville, maintenant la population sous contrôle et empêchant du même coup les félins de s’approcher trop près.

Sur une dernière parole de réconfort, il sort et monte dans la Jeep garée à côté de la maison. Il traverse la ville avec difficulté – les pluies diluviennes de ces dernières semaines ont rendu les rues presque impraticables. Évidemment, la ville ne dispose pas des mêmes moyens que Parakou pour les réparer. C’est aussi pour cette raison que la moitié des lampadaires est hors service. Ça, et le je-m’en-foutisme des dirigeants locaux.

Il se gare près de la Porte – l’unique ouverture découpée dans le Mur d’enceinte. De là, il devra terminer le voyage en héliavion. Aucune route ne doit trahir l’emplacement du laboratoire. Ordre du Bien-Aimé Président en personne.

Quelques minutes plus tard, Codjo Takpara l’accueille à l’entrée du complexe et entreprend de lui refaire en détails le récit de l’évasion.

— Qu’avez-vous mis en place pour les retrouver ? l’interrompt Paterne.

— Mis en place ? Heu…

Paterne soupire. Quand on l’a affecté à Banikoara avec la mission de « ramener la sécurité à un niveau correct », il ne se doutait pas que la tâche serait aussi difficile.

— Faites des équipes. Je veux que tous les héliavions décollent dans la demi-heure, qu’ils sillonnent toute la zone. Quand on les aura repérés, qu’on leur tire dessus avec des fléchettes de Dormicidine. Je les veux de retour au labo avant la fin de la nuit.

Avec un peu de chance, il sera rentré à temps pour prendre le petit-déjeuner avec Djimon. Il ne peut pas s’empêcher de penser que le garçon serait très déçu s’il apprenait que son père a passé la nuit à chasser le lion.

*

— Alors, ta journée, Dji ?

— Marco était encore absent.

Paterne sourit pour tenter de le rassurer.

— Il faut une bonne semaine pour se remettre de la dengue, tu sais. Il ne faut pas t’inquiéter. Ça ira vite mieux.

— Sa mère a encore refusé de me laisser entrer.

— Il doit être très fatigué.

— Oui, sûrement…

Paterne devine à son ton qu’il n’est pas convaincu. Depuis le premier jour de maladie du petit Marco, Djimon est allé chaque jour chez lui pour lui apporter ses devoirs, mais on ne l’a jamais laissé le voir. Il est convaincu que c’est une autre manifestation du rejet du garçon. Paterne lui-même soupçonne qu’il n’y a pas que la maladie en jeu – la dengue n’est pas contagieuse, il n’y a pas vraiment de motif à refuser une courte visite. Il compte bien en toucher deux mots aux parents du garçon quand il sera remis. Qu’ils aient une dent contre les Gardiens, il peut à la rigueur le comprendre – les privilèges dont ils jouissent en contrepartie de leur engagement suscitent souvent des jalousies – mais il ne supporte pas l’idée que son fils en fasse les frais.

Une sonnerie le détourne de ses pensées. Il consulte rapidement le message qu’il vient de recevoir.

« EQ. 3 rentrée. Fausse alerte. Lions sauvages. C.T. »

Paterne pousse un soupir résigné. Cela fait plus de dix jours que les lions se sont échappés du laboratoire, et toujours aucune trace d’eux. A deux reprises déjà – trois maintenant –, ils ont cru les avoir retrouvés, mais ce n’étaient en fait que des lions ordinaires.

Il revoit encore Codjo Takpara lui assurer que les félins reviendront d’eux-mêmes au bout de quelques jours, affamés, parce qu’ils ne savent pas chasser. Ils ne savent même pas faire le lien entre animal et nourriture, d’après les soigneurs. On y a veillé.

De toute évidence, ils sont plus malins que prévu. Plus autonomes, en tout cas. Ou ils ont trouvé de l’aide.

Demain, il prendra place dans un des héliavions chargés de la recherche, comme presque chaque jour depuis l’évasion. Il n’y croit plus vraiment, mais quel autre choix a-t-il ?

*

Le nez collé à la vitre de l’héliavion, Paterne observe le sol. La savane s’étend sous lui, parsemée de buissons et de petits bosquets. Tellement de cachettes. Si toutefois les lions sont encore dans les parages.

Dans l’habitacle règne un silence étonnant, surtout quand on sait que de l’autre côté de la paroi les hélices font un bruit assourdissant. Parfois, il se demande s’ils ne devraient pas faire les recherches au sol, à pied. Le bruit doit avertir les lions longtemps à l’avance et leur donner le temps de se cacher. Seulement, il ne donne pas cher de sa peau ni de celle des Gardiens qui l’accompagneraient s’ils se retrouvent nez à nez avec un groupe de lions en colère.

— Attendez, j’ai vu quelque chose ! s’exclame brusquement le copilote.

Fébrile, Paterne regarde dans la direction qu’il pointe. Ce sont bien des lions. Leurs lions ?

Ils les ont entendus. Au lieu de s’enfuir, comme le ferait n’importe quel groupe d’animaux face à un danger, ils se terrent au milieu des herbes hautes – comme si cela pouvait les cacher aux yeux d’un observateur venu du ciel. Ce sont eux. Forcément.

Paterne laisse échapper une exclamation étranglée. Est-ce que ce n’est pas un enfant qu’il a vu au milieu du groupe ? Il se tourne vers ses compagnons, mais aucun ne semble l’avoir remarqué.

— Ils croient qu’on ne les voit pas, ces idiots ! s’esclaffe le pilote.

Lorsque Paterne regarde à nouveau par la vitre, l’enfant a disparu, mais il est certain de l’avoir vu. Que fait-il ici, hors de la ville ? Il n’y a guère qu’une explication possible : les lions ont rencontré un groupe de terroristes. Ceci étant, ils doivent avoir du mal à les nourrir, les félins lui paraissent bien amaigris.

— On les tire ? demande un des Gardiens en brandissant son fusil à fléchettes.

Paterne hésite. La Dormicidine est un anesthésique surpuissant, très efficace pour les lions, mais aussi mortel pour les humains. Dans le cas de terroristes, les ordres sont clairs : les éliminer, sans sommation, théoriquement ce n’est donc pas un problème. Paterne est un Gardien consciencieux, il a toujours mis un point d’honneur à obéir scrupuleusement aux ordres. Mais c’est aussi un père. Si vraiment il y a un enfant là-dessous… Le visage de Djimon s’impose à lui. Il ne veut pas avoir ça sur la conscience.

— Notez l’emplacement, s’entend-il dire. Il en manque. On va leur tendre un piège pour les prendre en une seule fois.

Même si les autres sont surpris, personne ne conteste ses ordres. Il ne reste plus qu’à espérer qu’il ne fait pas une erreur, que l’enfant n’est pas en danger au milieu des lions, et que le piège fonctionnera. Sinon, il risque fort d’en prendre pour son grade.

Pendant que l’héliavion retourne en direction du laboratoire, il ne peut empêcher une idée saugrenue de s’imprimer dans son esprit.

Il n’a vu le gamin qu’une seconde, et de loin, mais il aurait juré qu’il ressemblait au petit Marco.

FIN

 

NB : Cette nouvelle se déroule dans l’univers de mon roman de SF jeunesse en cours, L’enfant des lions ; elle retrace quelques évènements du point de vue d’un personnage appartenant à « l’autre camp ». Retrouvez plus d’informations sur ce roman sur mon blog.

Image : Pixabay

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16 thoughts on “Premier soupçon, par Nolwenn Prod’homme

  1. L’écriture est agréable à lire, mais je comprends mieux ma difficulté à comprendre le contexte en lisant la note en fin d’article. Tout au long du récit, on se demande un peu c’est quoi cette histoire de lions et de terroriste, il manque un peu d’éclairage là dessus pour profiter pleinement de la nouvelle.

    • Merci 🙂 Oui, c’est ce que je craignais un peu pour le contexte :/ (Et j’ai malheureusement manqué de temps pour bien travailler cet aspect-là.)

  2. Bon alors, dès le début en voyant ton nom, je savais que cela allait être de qualité et je n’ai pas été décue.
    Le point fort du récit, c’est le contexte évidemment. Il est superbe, travaillé et en voyant le N.B en bas de page, j’ai réalisé pourquoi. Tu étais vraiment en terrain connu. Même si j’aurais aimé avoir l’information un peu avant.
    Reconstituer l’action à partir des indices par ci par là ne m’a pas vraiment gêné. Au contraire, je trouvais ça amusant.
    Les personnages sont super bien faits. Certes, les noms sont perturbants au début et j’avoue que j’ai lu « Digimon » au lieu de « Dijmon » tout le long, honte à moi. Mais ils sont attachants, réalistes et même le Gardien, qu’on devine très vite être du côté d’un dictateur, tu parviens à nous le rendre humain. On le voit vraiment en bon père de famille, en travailleur dévoué (ce qui était très marrant à voir quand il a des problèmes avec ses collègues) et le petit est mignon sans être une caricature.
    Côté écriture, c’est parfait, c’est fluide, c’est bien écrit.
    En somme, j’ai beaucoup aimé mais maintenant, j’ai vraiment envie de lire L’enfant des lions, surtout pour voir le point de vue de Marco !

    • Merci beaucoup 🙂 Je suis flattée ! Et je suis très contente que cet aspect du personnage de Paterne ressorte, c’est vraiment le but que je voulais atteindre.
      Bon, ben il va falloir que je termine mes corrections du roman, alors ^^

  3. Je ne doute pas d’une belle histoire d’amour entre fauves et gamin.
    Elle me ramène à d’autres, une surtout qui a baignée mon enfance en me faisant découvrir le Kenya, les Maasaï.
    La famille, coincée entre devoir et réinstallation, le père mal épaulé dans ses tâches, et cette traque sur fond d’hostilité, se fondent sur une image fugace d’un enfant au milieu de lions.
    Un beau livre sans aucun doute.
    Merci pour cette découverte 😀

      • Le Lion de Joseph Kessel, une histoire hors du commun pour un lien hors du commun.

        • Je me souviens de ce roman 🙂 Je l’ai lu au collège ! Il m’a beaucoup marquée – mais la fin est trop triste :'(
          (A cette époque, j’avais déjà commencé à écrire L’enfant des lions, même si ça a beaucoup changé depuis ; j’avais demandé à mon documentaliste des idées de lectures sur les lions pour mes « recherches », et il ma conseillé celui-là 🙂 )

  4. Dès les premières lignes on est emporté par ton histoire. J’ai pu très vite me glisser dans la peau de Paterne et ressentir ses émotions, ses conflits intérieurs. En très peu de mots, tu nous embarque dans un univers fascinant, à la fois étrange avec ce mur et ce labo et finalement très réaliste, dans une savane africaine, la corruption, les petits arrangements entre amis.

    Ta nouvelle peut parfaitement être prise hors contexte de ton roman. Je trouve qu’elle a une unité et même une chute (ouverte) qui est parfaitement légitime. Elle est clairement compréhensible sans autre adjonction.

    Mais en tout cas, ça m’a vraiment donné envie de lire ton roman 🙂 Bravo !

    • Merci 🙂 Je suis contente si ça marche quand même tout seul, j’avais peur que tout le monde passe à côté. C’est difficile quand on connaît l’univers sur le bout des doigts de se rendre compte si un néophyte est en mesure de saisir les enjeux…

      • Pour l’avoir fait plus d’une fois c’est effectivement un exercice assez casse-gueule, entre le risque de ne pas en dire assez et celui d’en dire trop, mais tu as trouvé un parfait dosage ! Le texte se lit très bien, un peu frustrant sur la fin parce qu’il donne envie d’en savoir plus sur la présence de Marco parmi les lions mais très agréable.

  5. Je rejoins les autres, j’aurai voulu connaître la suite, car on sent qu’il y a probablement une histoire cachée (et la note de fin le confirme), MAIS en même temps l’univers est maîtrisé, le personnage principal donne un excellent point de vue, et la fin PEUT être une chute (que j’aurai préféré approfondie, mais bon, les 24h, le fait d’écrire « un autre point de vue », etc…)
    Quoi qu’il en soit, pour cette nouvelle, félin-citations (ok je sors) !

  6. Ma foi, je vois mal ce que je pourrais ajouter au commentaire de Gregorio Cept qui résume tout à fait mon point de vue. Moi aussi j’ai beaucoup aimé ce récit, la façon dont tu présentes les personnages, ton style très fluide, l’originalité et la vraisemblance en même temps du contexte, mais, comme pour une autre nouvelle, j’ai été un peu frustrée à la fin, avec le sentiment d’être au début d’un roman, et comme pour cette autre nouvelle, j’ai en lisant les commentaires compris pourquoi !

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