Pousse-pousse au pays des éléphants, par Ludwig Nham

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[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

Le printemps de Phnom Penh était un vrai régal pour Barnabé, notre vaillant employé d’import-export belge. Après avoir encore vécu de grandes aventures en Bolivie il y avait de cela quelques mois, celui que l’on surnommait là-bas « El Dañino » avait décidé de prendre un peu de vacances dans une ville amicale et exotique. Assisté de son jeune ami autochtone Bilboquet, il aimait se promener dans les marchés du centre-ville et tenter de débusquer quelque produit exotique en passant. Cette balade était aussi l’occasion d’éduquer le garçon qui était certes prometteur, mais tout de même encore un peu sauvage.
« Tu vois, mon fidèle compagnon, si tu veux faire comme moi carrière dans l’import-export, il ne suffit pas d’avoir de l’argent au départ. Il faut surtout avoir l’œil de l’aigle. Tu sais ce que c’est, un aigle, hein ? »
Le jeune garçon écoutait candidement notre héros. Bilboquet n’était évidemment pas son réel prénom. Il s’appelait Zhou, et lorsque Barnabé l’avait rencontré à Pékin alors qu’il résolvait l’Énigme de la montagne jaune, il avait trouvé plus judicieux de lui attribuer un surnom qui conviennait à sa tête trop ronde posée sur son corps trop mince.
« Après, c’est sûr que c’est toujours un avantage de travailler pour un employeur aussi riche que monsieur Hippolyte. »
Barnabé s’arrêta alors devant un étal qui avait attiré son attention. Il plongea sa main dans un sac de riz et en porta une poignée à son nez, puis à celui de Bilboquet.
« Ça, tu sens, ça c’est du bon riz. » Il leva un peu la tête, comme pour réfléchir, puis rejeta la poignée de riz dans le sac. « En fait non, j’en sais rien. Je suis nul en riz. Mais de toute façon, c’est pas moi qui paie ! » Il fit un clin d’œil à Bilboquet, se tourna vers le vendeur et s’adressa à lui, en français bien entendu. Mais alors que Barnabé demandait à son jeune ami de convertir les piastres en francs, il se tut soudain et posa sa main droite sur la bouche de Bilboquet, même si celui-ci n’avait pas forcément prévu de parler. Quelque chose n’allait pas, notre héros le sentait. Il se savait observé au milieu de la foule. Puis il comprit. Il poussa alors violemment le garçon par terre et recula lui-même de quelques centimètres, ce qui lui permit d’éviter un poignard qui se planta dans le montant de l’étal. Barnabé plissa les yeux comme pour regarder au loin et déclara, plus à lui-même qu’à quelqu’un d’autre : « Fan Huang… mon ennemi juré ! »
Le méprisable criminel était effectivement de l’autre côté de la place et lorsqu’il vit qu’il avait manqué sa cible, il vociféra de nombreuses insultes en chinois avant de prendre la fuite. Barnabé n’attendit pas une seconde et tira d’un coup sec le garçon.
« Bilboquet, mon fidèle compagnon ! Pas une seconde à perdre ! Il faut rattraper ce coquin ! »
Notre valeureux employé se lança ainsi à la poursuite de son ennemi de toujours en plein mileu des étals. Barnabé dut batailler pour rester à distance, enjambant de grands sacs de grains, renversant des cagettes de fruits et bousculant toutes les pauvres gens qui avaient le malheur d’être sur son passage. Le vil Fan Huang monta alors à l’arrière d’un pousse-pousse qui semblait l’avoir attendu à la sortie du marché.
« Vite, Bilboquet ! Prenons nous aussi une de ces vinaigrettes et suivons-le ! »
Et tandis que le premier pousse-pousse prenait quelques mètres d’avance, Barnabé et son jeune et fier compagnon montèrent tous les deux dans un des pousse-pousse qui stationnaient.
« En route, chauffeur ! Rattrappez cette vinaigrette ! »
Il fallut tout de même attendre que Bilboquet ne traduise cela au conducteur avant que celui-ci ne démarre. Mais Barnabé était tellement concentré sur sa cible qu’il ne le remarqua absolument pas. La rue longeant le couvent était encore large et les deux véhicules filaient à toute allure.
« Haha ! Quel pied, mon petit Bilboquet ! Ça me rappelle mes années en Afrique, lorsque je me faisais poursuivre par la bande de l’amiral Van Maarten lors de la Course au diamant bleu. »
Mais alors que le pousse-pousse de Fan Huang commençait à se faufiler dans des rues plus étroites ou plus fréquentées, Barnabé trouva que le pousseur avait bien trop de scrupules à foncer à toute vitesse sans réfléchir. Nom de nom, à ce train-là, Fan Huang allait filer et notre vaillant héros ne pourrait pas le mettre hors d’état de nuire. Allez savoir quel projet venimeux cet odieux malfrat pouvait encore planifier. Mais le temps n’était plus à la réflexion.
« Accroche-toi, Bilboquet, je prends le volant ! »
Barnabé sauta les deux pieds en avant, éjecta le conducteur du pousse-pousse et prit ainsi sa place.
« Désolé, l’ami, c’est à mon tour de pousser ! »
Le véhicule de Barnabé reprit peu à peu du terrain et tandis qu’ils tournaient à droite au niveau du consulat, il se retrouvèrent côte-à-côte. L’employé belge s’écarta légèrement sur la droite pour prendre un peu d’élan afin de revenir heurter le pousse-pousse du criminel qui se renversa sur le côté. Cependant, et l’on pouvait s’y attendre en connaissant la filouterie du bonhomme, le vil Fan Huang parvint à s’enfuir en courant. Ne perdant pas une seconde, Barnabé le suivit à grandes enjambées sans lâcher le pousse-pousse.
La course poursuite arriva rapidement sur le port fluvial sans que l’un ou l’autre se fasse la différence. Barnabé repensa alors à la fois où il avait mis à mal un trafic de drogue dans l’Affaire du jasmin doré de Karachi.
« Attention, Bilboquet, tiens-toi prêt ! »
Notre courageux héros freina soudainement devant un marchand de poisson, attrappa une des plus grosses pièces et la lança de toutes ses forces en avant. Le projectile toucha évidemment sa cible et fit chanceler Fan Huang. Comme prévu, des dizaines de mouettes se jetèrent au visage du vil escroc qui, aveuglé, se prit les pieds dans un nœud de cordes et tomba dans une caisse en contrebas sur laquelle était inscrite la destination : « Tombouctou ». Fan Huang était hors d’état de nuire. Barnabé chipa la casquette du marchand de poisson, l’enfila sur la tête et se tourna en direction de son ennemi juré.
« Et toc ! »
Alors que les dockers étaient en train d’embarquer la caisse contenant Fan Huang sur un navire et que l’on entendait encore celui-ci invectiver violemment l’employé d’import-export belge de l’intérieur, ce dernier frotta généreusement les cheveux de son jeune ami.
« Je sais ce que tu penses, mon cher Bilboquet, Fan Huang va sûrement corrompre la police locale et sera libre d’ici quelques jours.
« Mais alors, Branabé, » lui répondit le jeune garçon, « il va encore essayer de te tuer ? »
Barnabé rit à gorge déployée. Puis il retira sa nouvelle casquette et l’enfonça sans ménagement jusqu’aux yeux de son compagnon.
« Ça tu peux le dire, Bilboquet. Ça, tu peux le dire. »

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7 thoughts on “Pousse-pousse au pays des éléphants, par Ludwig Nham

  1. J’ai bien aimé cette course-poursuite en pousse-pousse 🙂 (ça m’a rappelé la grande époque de ces films d’aventure, type Le temple maudit – Indiana Jones, A la poursuite du diamant vert, où le dynamisme des Tribulations d’un chinois en Chine). Bravo pour ce texte !

  2. Wahou, que d’aventures, que d’émotions ! Mon cœur en palpite encore. Ce Barnabé doit en avoir des histoires à raconter !
    Cette course-poursuite me laisse sans voix ^^

  3. En lisant le titre, je m’imaginais plus un voyage asiatique. Aussi ce BELGE (gosh) en BOLIVIE m’a beaucoup surpris dans le bon sens du mot x’D
    C’est kitch au possible, c’est merveilleux. Que ca soit le méchant juré qui arrive de nul part pour poignarder le héros, la course poursuite ou même le duo improbable. Le vocabulaire aide beaucoup à cet aspect, avec les mots improbable. Par exemple, l’usage du mot « vinaigrette » m’a fait rire et j’approuve le fait d’avoir réussi à caser « Tombouctou ».
    Le héro est quand même un sacré connard et je me suis demandé à plusieurs reprise si le fait qu’il était Belge n’était pas une référence à Tintin.
    J’aime bien aussi les petits passages où tu te moques de lui en douce (genre quand il est surexcité à crier « Poursuivez cette vinaigrette » mais qu’en fait faut attendre que l’autre traduise pour que ça démarre).
    J’ai bien rit, j’ai été surprise, je m’attendais pas à ça. J’aime bien au final =D

  4. 😀 Un petit côté BD d’aventure très sympathique qui essouffle autant que le héros s’acharne à poursuivre l’assassin et ennemi juré.
    La dernière remarque de Bilboquet ferme un tableau mouvementé.
    très sympa moment de lecture.
    Merci

  5. Ha ha ha ! J’ai ri, oh que j’ai ri (mais je suis très bon public pour ce genre de choses). C’est drôle, enlevé, rythmé, sans une once de re-plat, loufoque à souhait. Un côté suranné aussi, où les romans (films, BD) n’avaient pas encore besoin de dégouliner de sang et que les courses poursuites ne finissaient pas en actes de barbarie. J’ai adoré ! Bravo.

    Seul point moyen-moyen, l’emploi consécutif du mot vinaigrette à une phrase d’intervalle. La première fois, c’est super drôle, la deuxième fois, ça fait retomber le soufflé.

  6. J’ai adoré cet esprit très cartoon, très film d’aventures des années 80. Et ça renouvelle bien ce qui a écrit jusque là ^^
    En bref, vraiment sympathique, j’ai passé un bon moment !

  7. Moi aussi j’ai vu dans ce texte une satire non seulement de Tintin mais de tous les romans populaires fin 19ème siècle, avec le colonialisme triomphant et sans états d’âme. C’était très drôle !

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