Pas de fantôme dans cette machine-là, par Romain Jolly

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[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

La tour des bureaux de be-G dominait la ville fantôme comme un gardien paternaliste armé d’un tromblon. Un mélange d’archaïsme et d’autorité absolue. Les dirigeants de la firme G prônaient le progrès technologique, le transhumanisme et autres moyens de s’élever au-dessus du commun des mortels. Mais toute recherche d’un pouvoir totale était un archaïsme indépassable, aux yeux d’un prêtre du moins.

Prio pénétra dans le hall aux murs lambrissés d’écrans et de miroirs, montage censé illustrer l’illusion du monde sensible, de cette réalité consensuelle. Il connaissait la rhétorique de l’ennemi, de ces incroyants qui le regardaient de haut en s’arrêtant à son apparence. Prio était un prêtre de l’âme humaine et des machines, et il n’aimait pas les êtres dont l’âme étroite les coupait de leurs semblables.

Il n’était pas à l’aise dans la soutane aux engrenages, il avait sans cesse envie de desserrer le col. Il ne la portait que depuis quelques mois, et se voyait toujours comme un usurpateur.

Derrière le comptoir, deux jumeaux androgynes lui retournèrent un sourire à dix dents étincelantes. L’un prit sa puce d’identité et la scanna d’un geste machinal. Il n’avait rien d’autre à faire, la reconnaissance biométrique étant entièrement automatisée.

« Bienvenue, père Prio. Veuillez me suivre. »

Il le guida dans des couloirs aux courbes soulignées par des lumières design. Prio ne put s’empêcher de trouver cet étalage d’énergie obscène, quand les rues de la ville étaient abandonnées à l’obscurité. Les sous-sols de l’immeuble devaient déborder de générateurs autonomes, technologie jalousement préservée et entretenue alors que le reste du monde tombait dans les ruines.

Et pourtant, ils avaient besoin de lui. Enfin, pour être exacts, ils avaient besoin d’un prêtre, quel qu’il soit. Auraient-ils découvert les limites de leur absence de foi ?

Ils arrivèrent dans une pièce gigantesque qui transformait le moindre son en une source d’échos prompts à donner des frissons. Au centre, le véhicule avait été immobilisée à l’aide de cales vissées au sol et des câbles branchés sur chaque connectique, ou bien directement sur la carrosserie, mesuraient les forces qui le parcouraient. Cela ressemblait à une installation médicale dans une prison de haute sécurité, mais pour une voiture de sport couleur écarlate. Le moteur tournait au ralenti. L’effet était assez ridicule.

Plusieurs gardes patrouillaient en périphérie, dans l’ombre dégagée par les projecteurs dirigés vers le centre de la pièce. Seule une femme se tenait proche du bolide, derrière le pupitre. Ses cheveux noirs tombaient droit, raides comme des pendus, semblant suivre ses mouvements avec un temps de retard hypnotisant. Elle portait une blouse blanche par-dessus un tailleur.

L’androgyne qui conduisait Prio lui fit signe de s’avancer seul, manifestement peu désireux de prolonger sa présence dans cet endroit.

« Vous êtes le prêtre, » énonça la femme d’une voix légèrement stridente.

Un badge bordé de rouge indiquait sobrement Sylvie et un numéro à rallonge.

Il attendit la suite, subissant son examen le dos bien droit, talons joints. Il décelait en elle des tensions qui menaçaient d’exploser, mais ses perceptions étaient faussées par la taille de la pièce, les échos et l’ensemble de la mise en scène. Il n’était pas à sa place dans ce cadre, et cela diminuait sa capacité à sentir l’invisible.

« On nous a dit que vous étiez le meilleur, fit-elle remarquer d’un air ouvertement dubitatif. Je ne vous imaginais pas si jeune.

— Le talent n’attend pas l’âge, répliqua-t-il.

— Mais sans expérience, serez-vous capable d’effectuer le travail que nous avons à vous confier ? »

Il prit un air vexé et s’efforça de réagir avec l’ego démesuré qu’affichaient les prêtres expérimentés.

« Puisque vous doutez de mes pouvoirs, femme, je ferais mieux de partir et vous laisser vous débrouiller seule. »

Il fit demi-tour et se dirigea vers la sortie. Puisqu’ils avaient assez besoin de lui pour le faire venir après lui avoir versé une avance confortable, ils pouvaient bien lui montrer du respect. Et peut-être également augmenter le prix à payer pour ses services.

Mais contrairement à ce qu’il avait cru, elle ne le retint pas. Ce fut à lui de s’arrêter sur le pas de la porte, la main sur le chambranle. S’il partait, il n’aurait aucune chance de toucher le salaire promis, ce pactole qui lui donnerait la possibilité de quitter cette ville morte pour aller là où la lumière ne puait pas la décadence. Il se retourna finalement, les épaules rentrées et les joues écarlates. Il avait trop besoin de ce travail.

Alors seulement, la femme reprit la parole, et elle eut la décence de parler doucement, sans moquerie excessive.

« Nous avons fait appel à vous pour un exorcisme. Si vous réussissez, vous serez payé rubis sur l’ongle. Et si vous échouez… »

Elle haussa les épaules, comme si la réponse allait de soi. Prio se racla la gorge et cracha sur sa paume. Puis, voyant que la femme ne faisait pas de même et ne tendait même pas sa main gauche, comme le voulait la tradition des ombres, il s’approcha de la voiture et s’essuya sur la carrosserie.

Le véhicule rugit. Les instruments branchés déclamèrent des données d’une voix artificielle monocorde bientôt noyée sous des alarmes.

« Pourquoi avez-vous fait cela ? demanda la femme, un pas derrière lui, à distance prudente.

— Chaque prêtre à sa méthode, » éluda Prio.

Le moteur se calma finalement, et dans les sursauts qui l’agitaient, Prio crut entendre un rire. Et aussi ce qui ressemblait à une supplique.

« Montez à bord, ordonna-t-il sans quitter le véhicule du regard.

— Je ne suis pas habilitée à… »

Il se tourna brusquement vers elle et poursuivit en la fixant d’un regard brûlant :

« Si vous voulez que je puisse faire quelque chose, vous devez me faire confiance.

— Je ne vous fais pas confiance, rétorqua-t-elle de but en blanc.

— Je le sais bien. Tout comme je sais que c’est vous qui avez conçu cette machine, qui avez programmé son comportement. Vous êtes liée à son destin, je peux le sentir. C’est bien pour cela que c’est vous qui êtes ici, avec moi, n’est-ce pas ? Vous êtes responsable, vous devez trouver une solution ou votre création sera détruite et votre carrière s’achèvera. Vous êtes si désespérée que vous avez même fait appel, dans un élan irraisonné, à un prêtre. Je suis ici. Laissez-moi vous aider. »

Elle garda la bouche entrouverte sur une réplique acerbe qui ne venait pas. Prio lui trouva soudain l’air joli, les yeux légèrement écarquillés et sans la moindre moue méprisante. Et silencieuse.

« Nous n’avons pas le droit de la déplacer, répondit-elle enfin. Faites votre truc ici même !

— Je ne peux pas. Il s’agit d’une voiture, elle doit rouler pour s’exprimer et que je puisse la comprendre, expliqua-t-il calmement.

— Mais elle a tué tous ses passagers, à chaque fois ! »

Son ton frôlait l’hystérie. Prio lui prit la tête entre ses deux mains, doucement, et plongea son regard dans le sien.

« Ayez confiance en moi.

— Je n’ai pas… »

La portière de la voiture s’ouvrit toute seule. Sans hésiter, Prio asséna un coup de tête à la femme et plongea dans l’habitacle en l’entraînant avec lui. Ils s’échouèrent sur la banquette arrière et la portière se referma sur eux. Le moteur rugit. Les roues se dégagèrent des cales dans une fumée âcre, laissant derrière elle des traces de pneus, comme autant de cicatrices sur le sol.

Les gardes tirèrent pour tenter d’arrêter le bolide, mais ils ne purent l’empêcher de se ruer sur la porte, l’arrachant de ses gonds pour sortir à l’air libre, puis mettre à bas le moindre obstacle entre elle et la liberté. Après chaque impact, la voiture se régénérait pour redevenir comme neuve et prête à affronter la suite.

Lorsqu’ils arrivèrent sur une route rectiligne, le moteur s’emballa avec un cri de plaisir et prit de la vitesse, couchant ses deux passages contre le dossier de la banquette arrière. Il n’y avait pas de ceintures de sécurité.

*

Le tableau de bord regorgeait d’instruments, de cadrans et d’écran. Le poste de conduite manuelle paraissait inutile, perdu dans cet amas d’automatismes. Prio se glissa derrière le volant et posa les pieds sur les pédales, qui s’activaient toutes seules tandis que le véhicule bondissait sans avoir besoin d’un pilote. Les commandes manuelles ne devaient exister qu’en cas d’incident avec l’intelligence artificielle, à moins que ce soit l’inverse.

« Puis-je prendre les commandes ? » demanda-t-il d’une voix hésitante.

Il se sentait stupide de s’adresser ainsi à une voiture, mais voir la route défiler et le volant tourner sans personne pour le tenir, faisait oublier ce genre de détail. Il tendit son attention vers le véhicule lui-même, comme quand il avait entendu le rire derrière le bruit du moteur, mais ne perçut rien. Pourtant, la vitesse ralentit et le volant devint libre de ses mouvements entre ses mains. Il le manoeuvra doucement dans un sens, puis l’autre, et le bolide obéit sagement.

La carte affichée au centre du tableau de bord indiquait qu’ils avaient parcouru assez de distance pour échapper temporairement à la surveillance de be-G. Sur une autoroute déserte, dont les bas-côtés étaient occupés par des carcasses de voitures datant de la grande pénurie, Prio roulait au pas en réfléchissant sur ce qu’il devait faire. Il n’y avait pas de fantôme à exorciser dans cette machine, mais il percevait des affects non maîtrisés, un potentiel inexploité qui demandait résolution. Cependant, le plus urgent était qu’il pourrait être accusé de vol et d’enlèvement. À l’arrière, la scientifique ne faisait pas un geste, apathique. Il ne l’avait pas frappée fort, ce n’était pas cela. Dès qu’elle s’était retrouvée dans la voiture, elle avait semblé se recroqueviller en elle-même, en proie à un torrent d’émotions que dominait un désespoir profond.

Il devait faire quelque chose pour la femme. Si elle l’accusait d’enlèvement, il était coincé, il ne pourrait pas se défendre en disant qu’il ne faisait que ce pour quoi il avait été engagé.

Prio se dirigea sur une voie de sortie et prit la route de chez lui. Les puissants phares illuminaient les alentours d’une lueur crue. Une fois éloignés du quartier de la tour be-G, les bâtiments se montraient le plus souvent à l’abandon, les murs lézardés et les vitres brisées. L’absence d’éclairage public en bon état de fonctionnement rendait ces deux faisceaux lumineux incongrus, de véritables intrus dans une nuit habituée à une obscurité sans partage.

« Pourquoi est-ce que vous me faites ça ? » demanda Sylvia d’une toute petite voix.

Prio se tourna brièvement pour la regarder, avant de reporter son attention sur la route. Elle restait prostrée sur un bout de la banquette arrière, la joue contre la vitre. Sur son front, la peau s’assombrissait déjà. Elle aurait un gros hématome.

« Je suis désolé de vous avoir frappée, mais il fallait que vous montiez avec moi.

— Pourquoi ? Qu’est-ce que vous voulez de moi ?

— Moi, rien. C’est le véhicule qui semble avoir besoin de vous, pour une raison que j’ignore. Peut-être parce que vous êtes sa créatrice, et que vous seule pouvez l’aider. »

Elle garda le silence, vibrant d’un désespoir qui emplissait l’habitacle et surchargeait les perceptions du prêtre au point qu’il devait se faire violence pour ne pas plonger dans un abîme semblable.

« Je suis un simple prêtre, reprit-il en cherchant à la faire parler. Pourquoi avoir fait appel à moi et pas à des spécialistes en intelligences artificielles ?

— Il n’y a pas de problème dans la programmation de l’intelligence artificielle. Nous avons effectué toutes les vérifications nécessaires, j’ai passé près d’un an plongé sur ce problème, tout ça pour rien ! À chaque nouveau test, le véhicule se détruit dans un accident avant de se reconstruire en réorganisant sa structure de nanomachines.

— Combien de morts y a-t-il eu ?

— Trois. »

Il sentit une fêlure dans sa voix et dans son aura lorsqu’elle dit cela.

« Avec nous, cela fera cinq, ajouta-t-elle d’une voix lugubre.

— Vous êtes persuadée que nous allons mourir.

— Bien sûr ! À chaque test, cela se passe de la même manière. Le véhicule fonce droit sur un mur, soudainement, et ne laisse aucune chance aux occupants. Cette maudite voiture tue ses passagers sciemment !

— Mais nous sommes encore vivants, alors que nous avons croisé beaucoup de murs où elle aurait pu nous tuer.

— Elle prend son temps, la belle affaire ! Vous devriez en profiter pour exorciser le démon qui hante cette machine ! »

Il haussa les épaules.

« Il n’y a pas de démon à exorciser, pas de fantôme dans la machine.

— Mais je l’ai pourtant entendu… »

Elle se tut brusquement, avec l’air de regretter d’en avoir trop dit. Prio n’insista pas, et se concentra sur la conduite. L’intelligence autonome du véhicule le laissait piloter, n’intervenant qu’à de rares moments pour corriger une trajectoire ou lui faire éviter un trou dans la chaussée. Il parvenait presque à oublier qu’il se trouvait aux commandes d’une voiture qui pouvait, d’une décision incompréhensible, le précipiter contre un mur pour le réduire en bouillie.

Ils roulaient en silence, bercés par le bruit du moteur. Le désespoir de la femme ne faiblissait pas. Cela ne semblait pas être une simple peur de mourir, il y avait quelque chose d’autre. Prio ne percevait rien en provenance du véhicule qui ne soit un reflet déformé de ce que ressentait la scientifique. Qu’il s’agisse d’un effet de résonance ou une projection inconsciente, il ne voyait là rien qui nécessite un exorcisme.

Il n’y a aucun fantôme dans cette machine, songea-t-il, mais cela ne signifie pas qu’il n’y ait aucun fantôme. Ma présence ici était requise, oui, mais pas pour les raisons exprimées.

*

Les enfants de son quartier sortirent de leurs cachettes nocturnes pour regarder la voiture défiler dans des rues habituellement royaume des bicyclettes ou, exceptionnellement, d’un scooter rapiécé. Prio conduisit doucement jusqu’à se garer devant l’ancienne usine qui hébergeait son église, lieu d’asile et de foi pour les déshérités.

Il actionna la commande de la portière, mais il ne se passa rien.

« Je sors chercher un thé, puis je reviens, » murmura-t-il en luttant contre la panique qu’il éprouvait à l’idée de rester enfermé pour toujours.

La portière s’ouvrit avec un chuintement qui fit écho à son soupir de soulagement. Il sortit dans l’air frais, et leva aussitôt les yeux au ciel pour admirer les étoiles. Derrière lui, l’accès se referma brusquement pour empêcher Sylvie de s’échapper également. Elle hurla, les yeux exorbités, frappant des poings contre la vitre. Prio ne pouvait rien faire pour l’aider, il ne pouvait pas contraindre la voiture à lui obéir. Il s’éloigna avec un geste d’excuse.

Il pensait que le véhicule disparaitrait avec un rugissement triomphant, enfin seul avec sa cible, avec celle qu’il convoitait. Mais il n’en fit rien. Il resta garé sagement, semblant attendre le retour de son conducteur.

« Jolie caisse, lança un des enfants dont il avait la charge spirituelle. On la démonte ?

— Non, je suis en mission. Ne touchez ni à la caisse ni à la femme. Je reviens de suite. »

Le gamin le regarda comme s’il était fou. Une telle voiture pouvait rapporter gros au marché noir, même en pièces détachées. L’usage voulait que ce qui tombait entre les mains des déshérités était un cadeau de Dieu dont il convenait de tirer le maximum. Pas de le laisser repartir sur ses quatre roues.

Prio disparut dans le long bâtiment, puis revint avec deux tasses de thé chaud. Ils en conservaient toujours de prêt, tout au long de la nuit, pour éloigner le grand froid.

Il se présenta devant la porte, mais elle resta fermée, le laissant debout dans le froid, ses deux tasses ébréchées dans les mains. Derrière lui, il entendait les murmures des enfants, qui ne comprenaient pas ce qu’il faisait, et pourquoi ils n’auraient pas le droit de s’emparer de ce butin. Il résista à l’envie de rentrer la tête dans les épaules, imaginant trop bien les pierres commencer à voler.

Sylvie restait collée contre la portière, actionnant le bouton d’un geste machinal. Elle gardait les yeux levés vers lui en une supplique muette de ne pas la laisser là, prisonnière, seule. Prio lui fit signe de reculer, de se remettre à sa place initiale, dans le coin opposé. Elle obéit avec une réticence visible, et alors seulement la porte s’ouvrit. Quand Sylvie fit mine de se précipiter, elle se referma aussitôt. Puis la femme s’éloigna, et resta prostrée, vaincue. Prio entra avec ses deux tasses et lui en tendit une.

« Buvez. Ça vous fera du bien. »

Elle se saisit de la tasse et projeta aussitôt son contenu brûlant sur le tableau de bord, la bouche déformée par un rictus de rage, les yeux pleins de larmes. La voiture répondit en faisant rugir son moteur. Sans pouvoir l’expliquer, Prio crut ressentir de la tendresse dans cette réaction. Il tendit la seconde tasse à la femme, qui l’accepta, tête baissée. Sa colère l’abandonnait et la laissait abattue. Elle but à petites gorgées, sans rien dire sur le goût. Le thé des déshérités mélangeait différentes plantes sauvages ou élevées dans de petites serres construites sous les toits. Le résultat réchauffait et grisait juste ce qu’il fallait pour affronter le monde en surmontant le désespoir.

« Parlez-moi de vous, » demanda-t-il.

Elle était la clef de tout ceci, et sa propre clef de sortie. Mais elle resta silencieuse, sans paraître avoir entendu sa question.

« Est-ce que vous vivez seule ? »

Cette fois, elle tressaillit. La voiture, elle, fit gronder son moteur, et une première pierre percuta le pare-brise. Prio aperçut un groupe d’enfants, les mains chargées de munitions. Ils hésitaient encore à s’approcher, mais déjà un second projectile venait étoiler la vitre côté passager. Le verre se reconstitua aussitôt, et le bolide s’élança en avant. Elle fit un dérapage qui souleva un nuage de poussière et fit face à la horde de gamins faméliques. Ses phares découpaient violemment les silhouettes et traçaient des ombres étirées sur le sol.

Un coup de feu fit exploser le pneu avant droit. Les enfants s’égaillèrent, rejoignant la sécurité de l’obscurité, tandis que la voiture accélérait, régénérant son pneu à mesure qu’elle prenait de la vitesse. Elle fit un brusque écart lorsqu’un second tir retentit, sans dégât perceptible. Prio se dévissa le cou pour tenter d’apercevoir qui les attaquait. Le véhicule répondit à son interrogation muette en projetant sur l’écran central l’image d’un hélicoptère qui se découpait sur le ciel étoilé. Sur son flanc, le logo de be-G affichait ses couleurs design.

Un sourire dément défigurait Sylvie.

« C’est fini, cracha-t-elle. Ils vont te réduire en cendre, nanomachines ou pas, et ça sera fini. Plus de morts, plus de larmes, plus rien ! »

Elle avait beau cracher sa rage et sa joie méchante, ses joues baignées de larmes et son aura trahissait sa profonde tristesse. La voiture accéléra jusqu’à ce que les vitres tremblent et que le bruit du moteur devienne douloureux. La route défilait si rapidement que le paysage se résumait à un amas informe, fouillis d’images étirées hors de proportions. Devant eux, la bouche d’entrée d’un tunnel grossissait à vue d’œil, semblant se précipiter pour les engloutir. Un nouveau coup de feu retentit, et le bolide partit à droite, puis à gauche, puis les directions n’eurent plus aucun sens alors que le monde tournait en une spirale infinie.

*

« Est-ce que je suis enfin morte ? » demanda Sylvie.

Prio ouvrit les yeux. Il se redressa avec une grimace de souffrance. Il avait l’impression d’avoir été passé à tabac. Il était avachi sur le siège conducteur, qui était en parfait état bien qu’il se rappelât clairement avoir été comprimé contre le volant jusqu’à perdre connaissance. Il se toucha la poitrine d’une main tremblante. Chaque respiration était douloureuse, et des points de lumière dansaient en périphérie de sa vision.

« Est-ce que c’est enfin terminé ? » reprit Sylvie.

Prio tourna la tête pour l’apercevoir, allongée sur le sol devant la banquette arrière. Elle gardait les yeux fermés, mais il ne vit aucune blessure. Et elle parlait clairement, à défaut de tenir des propos sensés.

« Nous sommes vivants, » répondit-il, le souffle court.

Elle ne dit plus rien, mais des sanglots silencieux la secouèrent lorsque le moteur démarra et que la voiture se mit en route. Ils étaient dans le tunnel. Cela les avait sans doute sauvés de l’hélicoptère. Le véhicule ne conservait aucune trace d’un affrontement ou d’un quelconque accident. Seuls ses passagers portaient les stigmates de la violence écoulée. De la même manière que pour les précédents, ceux qui avaient péri. Cette reconstruction mécanique niait les conséquences des actes passés, là où la chair devait payer le prix sans possibilité de retour, sans pouvoir y échapper.

Ils roulaient à un rythme calme, comme si la voiture respectait leur douleur et leur besoin d’un moment paisible. Comme si elle les invitait à parler, à laisser s’exprimer ce trouble qui les agitait. Sylvie se hissa sur la banquette arrière et reprit sa position d’attente.

« Pourquoi souhaitez-vous mourir ? demanda Prio.

— Il y a eu tant de morts. Pourquoi suis-je, moi, encore vivante ?

— Vous vous sentez responsable de ces morts.

— Non ! se révolta-t-elle dans un élan de peur. Je n’y suis pour rien ! Je vous l’ai dit, j’ai effectué toutes les vérifications, j’ai tout repris à zéro. Il n’y a pas d’erreur de programmation, de conception, rien du tout ! C’est… c’est cette maudite machine, c’est… »

Sa voix s’éteignit d’elle-même, sans force.

« Qui est le fantôme que vous vouliez que j’exorcise ? » demanda-t-il de son ton le plus doux.

Elle se rejeta en arrière et conserva son regard fixé sur le dehors, sur les ténèbres du tunnel et leurs propres reflets. Elle garda le silence, et Prio n’insista pas.

Le retour à l’air libre leur montra un pont majestueux qui s’élançait vers le haut, enjambant un précipice insondable pour se plonger dans les nuages et ne plus en redescendre. Le ciel bas donnait cette impression d’infini, mais il ne s’agissait que de l’illusion née d’une vision tronquée.

La femme sortit de sa léthargie et porta un regard effrayé sur la route. Le véhicule prit de la vitesse, la pédale de l’accélérateur plaquée au sol. Ils s’élancèrent sur le pont, droit vers le ciel. Soudain, il se dirigea vers un trou dans le parapet, stigmate laissé par un ancien accident ou délabrement naturel. Sylvie hurla et un freinage brutal les projeta vers l’avant. Quand ils s’immobilisèrent, ils étaient au bord du gouffre. Le pare-brise offrait une vue terrifiante vers le vide.

Sylvia appuya sur le bouton de la porte, qui, cette fois, s’ouvrit. Elle s’élança dehors et courut pour s’éloigner. Ses jambes la trahirent au bout de quelques pas, et elle s’effondra en pleurant. Prio la rejoignit prudemment.

« Pourquoi ? cria-t-elle. Pourquoi ici ? »

Sa voix se cassa sur le dernier mot.

« Qu’est-ce que cet endroit a de particulier ? demanda Prio d’une voix apaisante.

— C’est le lieu de son premier meurtre ! Il a foncé hors du pont pour venir s’écraser…

— Vous n’aviez pas dit qu’elle tuait en fonçant dans des murs ? »

Elle secoua la tête sans répondre, sans confronter son regard. Elle avait atteint un point de rupture.

« Je n’étais pas là, je n’y suis pour rien… Je ne pouvais pas savoir… Cette putain de machine l’a tué !

— Qui est mort ici ? Qui a été la première victime ?

— Mon… mon mari… »

Elle pleurait, ses épaules soulevées par les sanglots tandis qu’elle lâchait tout ce qu’elle avait retenu pendant un an, une longue année à se noyer dans son travail, dans la recherche frénétique d’une faille dans le code ou de quoi que ce soit qui expliquerait l’accident et qui pourrait lui donner l’occasion d’agir, comme pour réparer quelque chose, à défaut de ce qui comptait réellement et qu’elle avait perdu.

Prio s’agenouilla aux côtés de Sylvie, qui s’agrippa à lui. Il ne dit rien. Elle savait que son mari s’était tué. Le véhicule ne l’avait pas conduite ici pour l’en informer, mais pour la faire franchir cette barrière qu’elle avait érigée en elle-même et qui était en train de la détruire, de la même manière qu’elle empêchait l’intelligence artificielle de surmonter la marque de mort qu’avait imprimée en elle le suicide de son premier utilisateur. La créatrice avait ignoré tant son traumatisme que celui de sa création, et l’absence de deuil creusait en elles des abysses délétères.

À leurs côtés, la voiture demeurait immobile, son moteur enfin éteint.

FIN

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4 thoughts on “Pas de fantôme dans cette machine-là, par Romain Jolly

  1. Je sens comme un coup de mou sur la fin, mais c’est un très bon texte ! Partir sur une idée de voiture hantée c’était culotté 😀

  2. Excellent ! En voilà une idée vraiment originale. Une voiture douée d’empathie, une voiture qui se laisse imprégner par sa créatrice. J’ai beaucoup aimé la description de l’environnement, par touches discrètes. J’ai beaucoup aimé l’évolution de Sylvie tout au long de la nouvelle. C’est entraînant, c’est rondement mené. Bravo !

  3. Je retrouve un petit côté « Christine » mais dont le comportement n’est que l’expression d’une souffrance autre, d’un déni.
    Un univers bien triste entre trop et trop peu
    au milieu la machine et Sylvie.
    Le prête devient l’intermédiaire, le fil conducteur qui permettra de dénouer l’intrigue.
    Un texte bien sympathique.
    Merci de ce partage

  4. Tiens, j’ai également pensé à Christine 😀
    Très bon univers, avec une idée très originale et une résolution que j’ai trouvée excellente. Encore bravo pour cette nouvelle très particulière et maîtrisée !

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