Paf le Chien, par Fabrice Liégeois

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[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

Les vérités ne sont jamais là où elles se trouvent en général. Parfois, elles se présentent par hasard, comme ici, dans le cimetière communal d’une ville. Sous le bec des corneilles nichées à la cime d’une branche de marronnier, en cette fin de journée d’avril, le 29, parmi les allées silencieuses de gravier séparant les tombes, un homme est agenouillé sur la grève de l’une d’elles.

Alain Patient est son nom. Le même qui est inscrit sur le marbre mais aussi sur le badge qu’il porte sur le revers droit de ses habits de couleur anthracite, bien propre sur lui. Un étrange comportement qui aurait interrogé quiconque à moins que…

Quelle urgence méritait de ne pas avoir pris le temps d’enlever cet insigne et ce, au cours des dernières heures de son périple qui prend fin ici ? D’ailleurs, quelles raisons aurait poussé une personne à faire halte dans un tel endroit ?

Un choix inexpliqué pour l’heure. La teneur de ces choix incombant à la discrétion du bien curieux personnage.Hasardeux seraient-ils même considérés par le plus grand nombre.

Pas vraiment…

Sans fortune ni gloire. Sans prétention. Un simple moment de vie s’exprimait. Tout porte à le croire au moment où l’individu s’est senti écrasé par des puissances inconnues pour la plupart. Un effondrement témoigné par des gémissements, des gestes scabreux, des cris, des pleurs, des larmes qui coulent en rivières discontinues sur chacune de ses joues. Ses mains portées à son visage et devenues impuissantes devant le flot qui ne désire pas s’arrêter ni faiblir.

Triste spectacle d’un larmoiement auquel personne n’y peut rien ou pas grand chose si ce n’est peut-être faire preuve d’empathie devant pareil spectacle. Cette calamité qui accable. Cette fatalité qui assaille de toute part, qui inonde la chair et foudroie les idées devant l’inacceptable. Il est un homme perdu. Un esprit tourmenté par les regrets face à l’épitaphe destinée à l’être disparu :

À ma maman chérie…

Oui, demain, c’est la fête des mères. Il s’en souvient de cette date, celle où le malheur n’a d’égal qu’avec celles et ceux qui l’ont vécu. Lui, il le traverse. Encore. Encore une fois… Toujours la même rengaine. Qu’importe. L’amour éternel d’un fils porté à sa mère, à ce qu’il en est dit, est tout aussi déchirant.

Face à lui, sa chère et tendre regrettée repose  : Justine Terdy épouse Patient, décédée d’une mort douce, comme on l’appelle. Celle qui prend les âmes durant la nuit, pendant le sommeil.

― Une chance ! lui avait confessé Madame Reboux au moment où on lui certifiait la mort de sa matriarche.

Il connaissait déjà tout de la triste réalité mais pourtant, la voisine avait été la première sur les lieux. C’est bien elle au contraire de lui qui avait été prise d’un malaise au moment de la découverte du corps. D’ailleurs, elle ne se remettrait pas de si tôt de cette expérience. La mort avait belle et bien rodé tout autour d’elle.

Elle l’avait sentie », d’après ses dires.

― Une autre siphonnée du bulbe, auraient commenté l’un des infirmiers du SAMU occupé à lui demander de prendre des tranquillisants.

Les nombreuses tranches de ses livres ésotériques dans la bibliothèque de son appartement ne plaidaient pas en sa faveur. Son questionnement sur ce qui attend chacun après la vie au lieu de répondre aux questions. Le personnel rendu sur place comprenait le choc dont elle avait été victime. Pourtant, elle s’était aussi convaincue qu’elle n’avait pas été folle lors de cette ambiance vécue, presque irréelle. Ce silence prenant et flottant dans l’appartement de la richissime, celle qui ne désirait plus être en contact avec les gens de son temps. Du genre de l’espèce de la vieille bique de fonctionnaire avec ses habitudes de travailleur consciencieux, ce que sa mère n’avait jamais été.

Obligée de vivre parmi les exténués de leur condition de travail alors que tous aiment, finalement, être l’épaule réconfortante quand une petite pièce se profile à l’horizon. Les points retraite n’étaient pas rehaussés au juste coût de la vie depuis des lustres. Tout était cher. Les mêmes informations résonnaient d’ailleurs en écho sur les chaînes d’actualités baveuses et alimentées par des coups d’éclats croustillants. Généralement…

Une guerre ferait bouger le Monde, qui sait ?

Ou alors, l’info buzz de l’année.

Tous en raffolent…

Madame Reboux ne mangeait pas de ce pain-là. Elle aurait été capable de certifier sur son honneur, sur tous les anciens textes, de la bonne foi de toutes ses intentions. Son désintérêt était total car le seul plaisir de porter le courrier sur les coups de 10h15 à la vieille dame comblait ses journées. Jamais on l’aurait entendu durant les premières heures annoncer :

― La pingre a rejoint ad patres…

Madame Ninivotich, son autre meilleure amie, avait pouffé, elle par contre, une fois après avoir dégusté une tasse de thé vert Bio, forcément, ladite retraitée se lâchait devant sa convive à l’oreille attentive : la femme du secrétaire de l’ambassadeur, lieu des fameuses soirées.

Dépeinte, décriée et même maudite à souhait comme peuvent le faire toutes les langues de vipère : la défunte madame Patient avait reçu la collection complète de tenues pour s’habiller pour l’automne.

Normal…

L’éminence de l’immeuble, comme on s’amusait à la nommer, la dame du Rocher pour les soirées mondaines qu’elle proposait auparavant n’avait rien laissé à « sa précieuse amie », Madame Reboux, qui était la seule à venir prendre des nouvelles de la purulence tolérée dans les couloirs tapissés de moquette couleur lie de vin : le canidé.

Le caniche appelé Benny.

La manifestation pathétique de son avidité s’était enfin révélée au grand jour. Hélas, avant cette pitoyable conclusion d’aléas courant entre gens d’une même copropriété, elle en avait eu pour son argent. Le fils lui avait fait don d’un bien joli vase.

― De chine… à ce que certifiait l’huissier.

Elle n’était pas experte en la matière mais elle se satisfaisait de sa théâtrale performance. L’ancienne institutrice le regardant avec une expression digne des plus grandes actrices d’une tragédie grecque de bas étage, au rayon Dvds, sur l’étagère, rubrique péplum pour nanars. Inconsciente qu’elle avait toujours laissée un mal-être récurrent au garçon de la grande dame en sa présence. Elle ne s’en cachait pas.

― On ne sait jamais quoi penser avec ces gens-là, claironnait-elle un jour en le regardant avec détermination, comme si elle cherchait à le sonder…

Derrière ses petites lunettes rectangulaires aux pattes noires comme le jais, elle l’avait toujours toisé. Lui, « le fils à sa mère », comme la Reine ne cessait de se vanter. Vaste voile de fumée devant la réalité dont personne n’était dupé…

Cependant, en cette journée déclinante, personne n’aurait pu aussi contester le fait de cette déchirure avérée. Alain éprouvait de la douleur, celle d’avoir perdu la seule femme qu’il avait toujours aimée. L’unique amour de sa vie. Sa raison de vivre mais, hélas, lui, il l’était encore. Le dépit le poussait à revenir ici, pour mieux se repentir de son unique et salutaire péché :de n’être plus rien.

Abandonné…

Vraiment ?

Après l’apitoiement concédé sur plusieurs minutes, l’homme se ressaisit et s’éprend même à retrouver le sourire. Timidement au premier abord puis, il éclate de rires à gorge déployée, comme si cette explosion de joies le libérait d’un trop grand fardeau à porter. Peut-être était-ce aussi la résurgence de souvenirs agréables passés entre eux deux ?

Qui sait ?

Tous en connaissent avec leur mère, non ?

Comme avant où il subissait les assauts de cette femme au tempérament acerbe, acariâtre au possible. La perversité coulait dans ses veines. Il l’avait endurée durant toutes ces années et pourtant, il est là à se morfondre. Deux ans déjà. Deux longues années séparaient le dernier souffle de ce jour maudit, celui où elle avait osé le quitter.

Sans son aide bien évidemment à moins que…

Lui, son fils adoré qu’elle ne cessait de sermonner pour le moindre rien. Lui le devenu « Mon grand » craché par sa bouche moqueuse avant d’enchaîner sur de criantes insultes.

Lui qui n’était rien. Surtout à ses yeux. Lui, l’échec cuisant de l’intégrale dévotion d’une mère à l’égard de son unique rejeton. Elle, l’affable en conseils, prédications et commentaires acides sur les choix formulés par son fils sur sa propre existence. L’ambition malingre du petit bonhomme s’était heurtée aux exigences de la maîtresse des lieux.

Lui, il n’était rien devenu malgré une ou dix places payées dans les plus grandes écoles de la capitale. Un fils de qui n’avait rien trouvé de mieux que d’échouer lamentablement à tout. Sur tout. Même les heures avec des précepteurs de tous les âges, de toutes les matières, à se serrer la ceinture pour lui au lieu d’aller batifoler dans les soirées Casino de la côte Normande où l’alcool coulait à flot. Là où elle pouvait l’oublier.

Rien n’y avait fait

Lui, son attardé qui ne valait pas un clou mais dont on s’occupait.

― À coups de millions ! l’injuriait-elle.

Le prix de son sacrifice, celui qu’elle avait pris soin d’enfoncer dans son crâne vide. Il lui devait tout. Les séances. Les médiations. Les professeurs réputés. Les poignées de main pour sensibiliser sur la rareté de sa maladie qui ne faisait pas de son petit Alain, l’autiste le moins bien loti du pays.

Non, sans elle, il n’aurait pas connu les feux de la rampe.

Lui, le rien de grand. De rien de miraculeux. De rien qui lui permettrait d’exercer ne serait-ce qu’un minable poste dans une haute administration, comme elle l’escomptait. D’être une star reconnue pour un quelconque talent. Il n’en avait pas.

À part de baver tout le temps…

Que faisait alors ce grand garçon sur la tombe de sa maman ?

S’était-il perdu ?

S’était-il échappé ?

Qui viendrait le récupérer ?

Dans l’ambulance où il a été placé, sans qu’il s’interpose, sans qu’il ne montre une quelconque opposition, Alain se sent bien. Tout semble à présent bien calme autour de lui. Allongé sur le brancard, maintenu sanglé par mesures de sécurité, menotté même à chaque poignet, il savait déjà à quoi s’attendre…

Son esprit divaguait, on aurait pu le croire à le voir s’émerveiller de la mélopée hurlée par le véhicule annonçant son retour vers une destination qu’il connaissait si bien. Les voix retransmises dans l’habitacle ne le trompaient pas. Les ambulanciers. L’autre homme en costume de policier et qui ne cesse de l’interroger, ils étaient tous gentils avec lui.

Pourquoi ?

― L’individu est maîtrisé, entend-il depuis l’oreillette du policier.

Alain Patient sait déjà tout. On parle de lui sans s’adresser à sa personne, comme ils le font tous. L’endroit vers lequel on l’emmène est toujours le même. Là-bas, à l’hôpital psychiatrique, il y est pensionnaire. Sans hasard. Depuis le décès de sa mère.

Rien que l’idée lui plaît. Heureux de pouvoir retrouver ses collections de pilules. Bleu terne. Bleu pastel, Bleu marine, bleu canard…

Dans sa tête, il les répertorie…

― Tagada ! crie-t-il même pour ponctuer le flot de son autre récit.

Alain Patient s’était mis à table. Tous sont effarés par ce qu’il expose tel un enfant amadoué de futures promesses. Quémandant ces M&M’s inventés, on lui atteste qu’il pourra en ingérer autant qu’il le désire si et seulement si, il parle, de dire toute la vérité sur ce qui s’était produit.

Alain Patient a parlé…

Parfois, c’est si simple avec les illuminés…

Cependant, au gré des minutes dans ce fourgon, le doute persistait malgré tout dans la tête des invités à cette confession que la mort vous avait côtoyés. Ses confessions pleines de lucidité, sans l’ombre d’une hésitation, sans la moindre expression de remords, sans l’once d’une plausible culpabilité,

Alain Patient se livre à tout et sur tout…

À tel point de dresser les poils quand ses terribles descriptions s’illustraient par des jets de salive crachés pour apporter plus de vie, plus de sensations, plus de folie à ce qu’il avait commis. À glacer le sang même du policier stupéfait par les détails racontés : la position des mains serrées autour d’un cou imaginaire. Les attouchements qu’il présentait avec des caresses sur sa propre entre cuisse. Cette façon d’étrangler sa mère mais aussi la petite fille retrouvée morte à côté de lui au cimetière.

Comme pour la fois précédente, Alain s’était confessé sur l’étrange périple qui l’avait conduit à être découvert à l’endroit même où était enterré sa raison de vivre : sa mère. Personne n’y avait pensé… Heureusement, les occupations prenantes du temple du repos n’étaient pas à leur maximum en cette fin de journée, quand ils ont appelé à l’aide.

Hélas, trop tard.

Comme pour la dernière fois. Alain témoignait les détails sordides de son aventure. Le temps de son transport, au rythme des feux qui ne désiraient point en perdre une goutte, tout comme ses uniques spectateurs.

― Paf le chien ! Paf le chien ! entrecoupait-il ses propos pour accentuer encore plus les scènes qui lui semblaient riches d’émotions.

De retranscrire les minutes où il avait étouffé sa mère à la suite d’une syncope provoquée par le seul fait des actes de son fils répudié pour la honte qu’il lui présentait. Au moment où il se tenait sur le balcon, la gorge du caniche au bout de sa main droite placée au-dessus de la rampe du balcon, dans le vide, au sixième étage jusqu’à ce qu’il lâche l’animal de compagnie. Une chute qui durait une éternité jusqu’à ce que le précieux de sa mère s’éclate au sol :

― Paf le chien ! Paf le chien ! invectivait-il quiconque.

Il s’agissait bel et bien d’un cri de victoire. Une guerre à jamais gagnée contre celle qu’il aimait plus que tout. Bizarrerie de cette ambivalence. Être capable d’éprouver des sentiments aussi purs tout en proférant, dans la seconde qui suivait, les pires atrocités. Pourtant, l’odieuse le maltraitait . Lui qui n’avait jamais osé lever la main sur elle à part au cours de ce soir-là, un éclair de génie l’avait traversé. Il avait trouvé l’unique moyen de se débarrasser du mauvais traitement de la mégère.

Balancer le clébard par le balcon.

Le souvenir traumatisant de la tête explosée sur le trottoir l’avait vraiment chamboulé. Comme toutes les autres fois, dont la dernière, avec cette fille perdue dans le parc, une innocente victime conquise par le mal-être d’un être humain. La tempête intérieure vécue par Alain.

― Paf le chien ! Paf le chien ! scandait-il à la volée pour amuser la galerie.

Une joie pour la gamine qui voulait jouer les grandes comme maman, les courageuses comme papa, les aussi fortes que toutes les copines à l’école, les j’ai du caractère et je vais le prouver ou alors, cette enfant avait réagi comme on l’avait éduquée, avec des valeurs de partage et d’entraide, nul ne saurait le dire à présent : elle est morte.

Tuée pour s’être inquiétée du sort de ce monsieur si gentil avec son nom et prénom marqué comme à l’école. Assassinée parce qu’elle a eu le tort de bien faire comme le lui ont appris ses parents.

― Paf le chien ! Paf le chien ! chantait-il maintenant en refrain.

Lui qui avait profité à sa façon de la fragilité de cette princesse, de la faiblesse de sa mère et combien d’autres. Son désir ne connaissait nul frein. Ses envies intériorisées de malade à jamais libres de s’abattre sur d’autres.

Alain Patient désirait ressentir la chaleur de la peau douce et si câline contre son visage. Il aimait tellement cette sensation chaude jusqu’à ce qu’elle disparaisse, comme avec sa maman, comme avec la petite.

Le froid de la mort qu’il détestait…

Pensant bien faire en collant les visages tuméfiés par une peur incontrôlée contre son torse, il les étouffait sans conscience de ses actes. À les envahir de tout son amour. À les rendre éternellement belle, calme et silencieuse sans comprendre le mal qu’il leur avait fait si ce n’est réaliser en de brefs instants :

― Paf le chien ! Paf le chien ! se mettait-il à sangloter.

Encore une fois…

FIN

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9 thoughts on “Paf le Chien, par Fabrice Liégeois

  1. Comme tu sais si bien nous torturer avec les mots, les maux de chacun, une petite pointe d’humour noir pour nous reprendre au milieu de l’histoire. Tes talents de conteur me font frémir toujours.

    • Merci Annick d’être venue lire ce truc machin chose…

      Tu le sais, je suis lent… à écrire. Non pas que ce soit une difficulté d’écrire mais cet exercice m’indiquerait, avec les nombreuses coquilles laissées de-ci, de-là et que j’ai corrigées, pour la plupart, que je peux produire… 24 heures pour pondre sept pages alors que sur mes romans, 18 lignes par jour, c’est un miracle… ça me rapproche aussi de mes pairs qui, et tu le sais pour traîner sur les réseaux sociaux, arrivent à rédiger des romans tous les trois mois, écrit, corrigé, relu, corrigé, testé par des béta, etc… et au final, ben, au final quoi…

      Alors, je suis heureux de me joindre à cette compagnie d’auteurs qui se déchirent la face sur leur texte et qui produisent, comme les autres… Putin, je suis comme tout le monde ! Quelle nouvelle, enfin, faut la lire donc… Des bises et à bientôt sur les rives de la Noordze…

  2. Mais oui je rejoins les autres, pauvre chien ! Je suis en train de parcourir les nouvelles, c’est à croire que les auteurs sont des sadiques xD

    Plus sérieusement, très jolie description d’une descente infernale, avec un humour morbide à souhait, et un soin du détail !

    • Merci…

      Jouer sur la rythmique d’une lecture imposait ces détails, pas forcément importants mais qui agitaient la bassine de mon récit… Pour l’humour, juste des sourires filés car ça ne volait pas bien haut… Mais juste pour amuser la galerie le temps de faire, comme tout le monde, Paf le lecteur…

  3. Exprimer la souffrance par le jeu des mots pour un jeu de vie… cruel.
    Un point de vue différent, celui de celui qui ne ressent la vie qu’au travers d’un prisme compris de lui seul.
    Un monde où Paf, ça fait mal.

    • Merci…

      La difficulté était en effet là… Le jeu des mots…
      Faire en sorte que le lecteur soit la victime de ce Paf le chien…

      Oh une histoire !
      Paf le lecteur…

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