Métro, par Marie Maillard

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[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

Sarah venait de dénouer ses sandales pour marcher pieds nus sur la plage. Elle sentait la douce chaleur du soleil sur sa nuque et le frottement des grains de sable sur sa peau. Une perception unique, entre plaisir et déplaisir, douceur et irritation qui effleurent l’épiderme. Elle respirait à plein poumons l’air marin qui venait de l’océan. La lumière était éblouissante, le bleu du ciel et de la mer était éclatant. Un grand sentiment d’apaisement pénétrait son corps et son esprit. Elle était si bien. Un léger bruit se faisait entendre. Au début, le son était presque imperceptible mais Sarah identifia un petit bip bip. D’abord lointain puis, de plus en plus proche mais, toujours répétitif. Elle se concentra pour tenter de discerner cette résonance venue de nulle part. Elle y était presque, ce bip bip ne lui était pas inconnu…. Haaaa le REVEIL !!!

Sarah sorti de son rêve en sursautant « et merde ! J’étais bien moi, là-bas ». Elle cligna plusieurs fois des yeux avant de pouvoir faire le point sur l’heure exacte de l’horloge numérique : 6h52. Elle aimait programmer son réveil sur un temps incongru. Non pas 6h45 ou 7h00 pile mais 6h52, 6h48 ou encore 7h07.  C’était un des moyens qu’elle avait inventé pour ne pas se sentir ancrée dans la routine. A vingt-six ans, il n’était pas question de s’attacher à ce genre de chose. Sa journée commença donc par un sursaut. Le premier d’une longue succession d’évènements qui marquerait ce jour jusqu’à la fin de sa vie.

Après avoir pris congé de son chat, de sa tortue et de Félix, le poisson rouge, Sarah s’engouffra dans la station de métro « Monge ». La plus proche pour retrouver son bureau de la petite agence de voyage de la rue de Tolbiac, au beau milieu du 13e arrondissement de Paris. Ce matin-là, accrochée à la barre centrale du wagon, attendant que le train s’arrête et que les portes automatiques s’ouvrent dans un vacarme devenu coutumier, le conducteur prit le micro « Mesdames, Messieurs, à défaut de pouvoir vous transporter sur une île paradisiaque, je vous informe que nous arrivons à la station Tolbiac. Aux voyageurs qui descendent de ce train, je vous souhaite à tous une excellente journée. ». Sarah, comme beaucoup d’autres passagers, échangèrent quelques sourires de connivences. Elle avait déjà remarqué à plusieurs reprises que des conducteurs de la RATP usaient de leur parole pour égayer les passagers et tenter d’apporter un peu de joie dans ces transports souvent tristes et surannés. Ces petits moments de partage la ravissaient et elle imaginait que les conjointes de ces hommes-là devaient être comblées. Ce qui n’était pas le cas de Sarah. Célibataire depuis deux ans et demi, elle avait, jusqu’à maintenant, refusé de se lancer dans de nouvelles aventures amoureuses. Elle était pourtant très jolie avec ses longs cheveux marron, son nez fin et ses grands yeux verts. Elle savait que parfois, les hommes se retournaient sur son passage mais elle préférait ne pas en tenir compte. Sa dernière rupture avait été douloureuse, son ex l’avait trompé avec la voisine du rez-de-chaussée. S’en suivit un déménagement plus que rapide et la solitude s’était installée. Elle avait fini par combler ce vide en intensifiant les sorties avec ses amis mais également, par une recrudescence de travail. Aujourd’hui, elle ne se laissait même pas le temps de rechercher l’âme-sœur.

En sautant la marche de la rame, elle se retourna instinctivement vers la cabine du conducteur. La curiosité l’avait emporté : qui était celui qui osait prendre la parole ? Le verre fumé de la cabine donne au métro parisien l’aspect d’un train fantôme… Mais cette fois, elle aperçut celui qui venait de transmettre ce message chaleureux. Sa silhouette émergeait sur le côté. Il était debout, posté sur la marche de sa cabine et Sarah cru qu’il la regardait en esquissant un signe amicale. « Bon maintenant tu rêves éveillées ma pauvre Sarah, il va peut-être falloir te décider à te lancer dans le voie infernale de la rencontre amoureuse. Cela doit me manquer en fait ? » Sarah se parlait souvent à elle-même, elle aimait se moquer de ses propres pensées.

En empruntant le couloir de sortie, son regard se posa sur un graffiti qu’elle n’avait jamais vu auparavant « Bonne journée Mademoiselle ». A la vue de cette épigraphe, elle refoula un grand rire intérieur. Soit la magie avait décidé de se mettre en action, soit elle s’accrochait vraiment à n’importe quoi. Sortir d’un rêve fantastique au petit matin, recevoir un message de gentillesse dans le métro, imaginer que le conducteur lui faisait signe et tomber sur ce graffiti… Sarah ne comprenait pas cette succession de présages mais tout cela l’amusait beaucoup, et c’était le plus important.

Elle rejoignit tranquillement la surface, en gardant pour elle ces petits instants de gaieté et se dirigea vers l’agence dont elle avait les clefs. Il était déjà 8h32 et son bosse risquait de l’attendre devant le pas de la porte.

La matinée était ensoleillée, son bureau, pourtant côté cour, était baigné par une douce lumière. Le mois de mai venait de débuter et les premières températures printanières remplissaient la pièce. Sarah avait ouvert sa fenêtre pour écouter chanter le merle du quartier.

Sur les coûts de midi, elle entendit la clochette de l’agence indiquant qu’un client venait d’entrer. Quelle serait sa demande : les Maldives ? Une croisière de quinze jours sur la mer Baltique ? Un aller-retour pour Shanghai ? Ce dernier était le plus probable. Le quartier chinois ne portait pas ce nom par hasard.

Sarah recula son siège à roulette et s’engagea dans la salle d’attente pour recevoir le client. Celui-ci était un homme d’une trentaine d’année, plutôt élancé, cheveux court, jeans bleu repassé et chemise propre. Elle reconnut tout de suite un client inhabituel. Il regardait les photos des destinations paradisiaques en ouvrant de grands yeux, comme lorsqu’on offre à un enfant l’occasion de rencontrer son super-héros préféré. C’est à cet instant que Sarah croisa son regard. Il avait de profonds yeux bleus qui révélaient une grande gentillesse. Jamais elle ne s’était sentie si troublée en croisant le regard d’un homme. Des frissons parcoururent son corps et l’émotion teinta ses joues d’un rose perceptible. Il n’y avait pourtant aucune raison valable à cela. Le jeune homme n’avait pas prononcé un seul mot. Déstabilisée par cette surprenante sensation, Sarah voulu reprendre un peu de contenance et s’engagea vers lui. Mais à cet instant, son talon se prit dans le coin du tapis et elle manqua de se tordre la cheville. Cette fois, elle avait une raison valable de rougir… Le jeune homme se précipita vers elle pour la soutenir mais il n’avait pas été assez rapide. Sarah reprit vite la parole dans un « Bonjour, que puis-je pour vous ? » afin de ne pas laisser le trouble de la situation s’installer.

  • Bonjour, je souhaiterais partir sur une île paradisiaque.

A cet instant, les mots du conducteur du métro lui revinrent en tête. « Encore ! Mais qu’est-ce qu’ils ont tous avec les îles paradisiaques ? »

  • Bien sûr Monsieur, veuillez-vous asseoir, nous allons regarder cela ensemble.

Le jeune homme souriait, il avait l’air ravi. Sarah s’installa derrière l’ordinateur et commença ses recherches. Elle sentait le regard éclatant du jeune homme se poser régulièrement sur elle  et cela la ravissait. Elle s’étonna d’ailleurs de ce sentiment car ce n’était pas dans son habitude. Elle fixa pendant un bon moment l’écran de son ordinateur, non pas parce que ses recherches étaient longues et compliquées mais bien parce qu’elle n’osait pas le regarder, de peur de lui montrer son embarras.

Au bout de quelques minutes, Sarah se décida :

  • C’est un voyage d’affaire ? Pour vos vacances ? Est-ce un cadeau ?
  • Non, enfin oui, je souhaiterai faire une surprise à mon amie.

« Évidemment c’était trop beau, il est fiancé. C’est bien ma veine ! »

  • Alors nous pouvons vous proposer, un voyage aux Seychelles, aux Maldives, à Tahiti. Nous avons actuellement une offre promotionnelle pour un séjour sur les îles Fidji. Quel est votre budget de base ?
  • Eh bien, je ne sais pas encore, mais vous, quelle serait votre destination idéale ? Le jeune homme la regardait droit dans les yeux.
  • Moi ? Eh bien… Les îles Marquises ! La Polynésie française est vraiment un endroit rêvé. Mais, hélas, ce n’est pas de moi dont nous parlons. Sarah esquissa un sourire de connivence mais au fond, elle aurait adoré que ce soit d’elle dont on parle.
  • Alors, c’est parti pour les Marquises ! lui répondit le jeune de nouveau plein d’enthousiasme.

Sarah était épatée par cette exaltation. Tout semblait si facile aujourd’hui. En commençant le dossier d’inscription, elle apprit qu’il s’appelait Gaëtan, qu’il résidait dans le 5e arrondissement, pas très loin de la rue Mouffetard et qu’il aimait son quartier. Il lui expliqua qu’il souhaitait faire une surprise à une femme mais que celle-ci ne se doutait de rien. Au moment de donner le nom et le prénom de sa compagne, il s’arrêta.

  • J’ai un petit problème, je ne peux pas vous donner son nom. En réalité, je ne la connais pas.

« Euh là, cela devient bizarre comme histoire… Ça y est, encore un mytho ! »

  • Il faut que je vous explique, je suis très ennuyé. J’ai rencontré cette femme sur mon lieu de travail. Je la croise presque tous les matins depuis déjà quelques mois mais je ne la connais pas vraiment. J’ai pourtant cette sensation bizarre de l’avoir déjà rencontrée. Et puis chaque matin quand je l’aperçois, mon cœur s’emballe, je suis rempli de joie et j’ai envie de le crier au monde entier. Je suis certain que c’est une fille bien, ça se sent ces choses-là. Alors voilà, je voudrais l’emmener au paradis pour lui faire découvrir les beautés du monde.

Sarah écouta attentivement le récit du jeune homme. Au premier abord, on pourrait pu croire qu’il était psychotique mais ses explications étaient si sincères qu’aucun doute n’était possible. Il avait l’air bien dans sa tête. Elle-même avait presque envie de l’aider à retrouver la fille qui faisait battre son cœur. Il était si touchant.

  • Je suis désolée monsieur, je vous aiderais avec plaisir mais je ne peux pas prendre votre réservation. Hélas, il me faut les noms, prénoms, date de naissance de tous les voyageurs. C’est une condition obligatoire pour enregistrer les billets et les réservations d’hôtel.

Gaëtan semblait attristé par cette nouvelle mais il ne se démonta pas devant l’adversité.

  • Est-ce que vous pouvez-me conseiller quelque chose ?

Spontanément, Sarah lui répondit :

  • A mon avis, vous devriez commencer par tout lui avouer. Une femme peut comprendre ces choses-là. N’ayez pas peur, soyez sincère et je suis certaine que les choses s’arrangeront. Peut-être qu’elle vous a déjà remarqué et que vous lui plaisez. Revenez me voir lorsque vous l’aurez conquise et là je vous préparerais un voyage des plus extraordinaires, pour des personnes extraordinaires… Mon nom est Sarah.

Elle sourit et le jeune homme quitta l’agence en lui octroyant un dernier regard plein de remerciements et de sympathie. Elle pensa à la chance de cette femme mais déplora le fait qu’elle n’en avait même pas conscience.

La journée de Sarah se termina comme elle avait commencé. Par un sentiment de joie et de contentement au regard de tous ces évènements qui s’étaient gentiment accumulés. Elle se décida à rentrer chez elle après avoir décommander un rendez-vous avec ses copines. Elle ne souhaitait qu’une chose, se retrouver dans son appartement, blottie dans son canapé avec son chat pour visionner un film romantique. Ainsi, la boucle serait bouclée.

Elle reprit alors le chemin du métro, s’engouffra dans la station « Tolbiac » pour prendre la ligne 7. A l’intérieur de la rame, elle se dit qu’elle avait oublié de regarder le conducteur. Machinalement, les parisiens prennent le métro s’en prêter attention à la personne qui les conduit. Elle se fit la promesse d’y penser la prochaine fois.

Descendant à la station « Monge », elle se dirigea machinalement vers le couloir de la sortie. C’était bizarre car le métro ne redémarrait pas. Habituellement le train repartait bien avant qu’elle ait atteint l’escalier. Il devait y avoir une panne de courant, un incident technique ou un problème sur la voie. Elle pensa qu’elle était chanceuse car elle au moins, elle n’attendrait pas que le train redémarre.

A cet instant, elle leva la tête car une personne venait de sortir de la cabine du conducteur et lui fermait le passage. Elle reconnut presque instantanément ce limpide regard bleu qu’elle avait croisé quelques heures auparavant. Gaëtan se trouvait là, devant elle, il la fixait droit dans les yeux et souriait.

  • Sarah n’est-ce pas ?
  • Oui bonsoir, vous allez bien ? Alors, vous avez trouvé votre belle inconnue ?
  • Eh bien Sarah, j’aimerai vous parler. Cela fait plusieurs mois que je vous croise le matin, que je tente de vous faire sourire en prenant mon micro, que je suis heureux quand je sais que vous montez dans mon train et que je vous dépose à votre travail ou à votre domicile. Je suis le conducteur de la ligne 7 et je souhaitais vous demander si vous accepteriez de prendre un verre un prochain soir. Une belle personne m’a conseillé aujourd’hui d’oser vous aborder alors voilà, je me lance.

Ébranlée par cette déclaration, des larmes lui montèrent aux yeux. Elle comprenait maintenant que c’était d’elle dont Gaëtan parlait et sans réfléchir un instant de plus, Sarah accepta la proposition. Ils échangèrent leur numéro de téléphone et convinrent de se revoir un prochain soir.

Gaétan remonta dans sa cabine, Sarah monta les marches de la sortie de métro avec le cœur bien plus gros qu’à l’accoutumée, mais cette fois, celui-ci était remplie de bonheur, d’excitation d’émotion et de joie. Peut-être que l’amour allait de nouveau rentrer dans sa vie. En parcourant les quelques mètres qui la séparait de son appartement, elle se rappela une phrase qu’elle avait lu quelque part : « Quand on marche sur son chemin de vie, c’est comme si tout l’univers s’attachait à nous faciliter la tâche ». Après le rêve, les signes du matin, la rencontre à l’agence et cette déclaration de Gaëtan, elle en était certaine, cette fois, elle était sur le bon chemin.

 

 

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