Les Quinze kilomètres les plus horribles de ma vie, par Jérémie Lebrunet

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[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

J’ai écrit ce texte d’une traite, plus avec mes tripes qu’avec ma tête, un peu comme un coup de gueule reflétant mon humeur sombre de la semaine en regard de l’actualité politique française.

Bonne lecture et bon courage.

Image de couverture sous licence Creative Commons Attribution et Partage dans les mêmes conditions CC BY-SA 3.0. Photographie initialement prise par Domini93 – 2011, et modifiée par Jérémie Lebrunet – 2017.

 

Les Quinze kilomètres les plus horribles de ma vie

Le wagon, lancé à pleine vitesse, est ébranlé par des secousses. Je resserre mes bras autour de ma fille, j’ai trop peur de la lâcher. Au sol, elle risquerait de se faire piétiner par la foule agitée. Nous sommes tassés les uns contre les autres, l’atmosphère est surchauffée, électrique, et seules de minces ouvertures en hauteur laissent entrer de l’air frais et la lumière dans le wagon.

Je suis fatigué. J’ai mal aux bras, au dos, aux jambes. Cela fait des dizaines de kilomètres que nous traversons cette campagne grise et grotesque, parsemée d’arbres qui ressemblent davantage à des épouvantails dressés au bord des champs pour nous effrayer, pour dissuader chacun d’entre nous de sauter du wagon en marche.

Soudain, les haut-parleurs crachotent :

— Les délibérants sont prêts à vous communiquer le résultat que vous attendez tant. Vous allez avoir quinze kilomètres pour faire votre choix. Réjouissez-vous de cette liberté individuelle qui vous est offerte de décider de votre avenir.

Autour de moi, les corps sont tendus, les visages inquiets. Chacun serre son enfant contre lui, comme si le maigre rempart de ses bras pouvait le protéger de ce qui nous attend.

— Dans quinze kilomètres, vous allez pouvoir soit descendre au fond à droite du wagon, soit au milieu à droite. Si vous choisissez au fond à droite, votre enfant sera abattu sous vos yeux. Si vous optez pour le milieu, c’est vous qui serez abattu et nous prendrons en charge votre enfant.

Un silence de mort suit cette annonce. Je croise le regard de mon voisin qui préfère baisser le nez dans les cheveux de son fils. Puis des sanglots montent de la foule, des cris de protestation, des regards scandalisés. Quelques autres semblent satisfaits, arborant un léger sourire.

Je ne comprends pas. Mon esprit résiste. Ce n’est pas possible, ce n’est pas ce choix-là que l’on nous propose ? Ce n’est pas un choix. Je… je ne peux pas choisir… entre la vie de ma fille et la mienne ! C’est quoi ce délire ?

Je croise son regard levé vers moi, qui semble m’interroger. Qu’est-ce que je vais faire, qu’est-ce que je peux bien lui dire ? « Tu vas devoir te démerder sans papa, ma chérie » ou bien « Tu vas… » Tu vas quoi d’ailleurs ? Comment je pourrais lui dire ça. Comment formuler l’option du fond à droite ? Impossible, sauf à lui mentir. Et comment moi, je pourrais vivre avec ça sur le cœur… Mais si je descends de l’autre côté, je ne pourrai plus vivre du tout.

Non loin de moi, des grognements montent dans le wagon qui tangue plus que jamais sur ses rails. Deux types se gueulent dessus. Je ne distingue pas bien ce qu’ils disent, car d’autres gens crient à leur tour, tentant de les séparer. Dans la demi-obscurité, je vois des poings qui volent, puis d’autres cris fusent, des insultes. « Collabo », « honteux », « démerdez-vous ! »

Instinctivement, je recule. Je joue des épaules pour me frayer un passage parmi mes semblables pour m’éloigner de l’épicentre de la dispute et protéger ma fille, dernier rayon de soleil dans l’obscurité qui se saisit de la foule.

Je recule, mais la colère monte en moi face à cette mascarade. Les délibérants se foutent vraiment de notre gueule ! J’ai subitement très chaud.

— Papa, tu m’fais mal.

Je m’aperçois que, malgré moi, je serre ma fille trop fort tellement je suis tendu.

— Excuse-moi, choupette.

Dans ce coin du wagon, il y a un peu moins de monde. Je prends le risque de la poser quelques instants, histoire de relâcher un peu mes épaules, mais je ne lâche pas sa main.

— Vous aussi, ça vous met en vrac, cette histoire ?

Je me retourne : un gars me regarde dans la pénombre, avec de grands yeux bouffis. Il a dû pleurer. J’acquiesce. Il pose aussi son mouflet et se penche pour me murmurer à l’oreille :

— Vous allez choisir quoi ?

Il a l’air perdu, désorienté, les yeux exprimant un besoin d’espoir que je ne saurais lui donner.

— Je crois que je vais m’abstenir de descendre, soufflé-je.

— Quoi ?!

Il a l’air carrément choqué. Des visages se tournent vers nous.

D’une main, je lui fais un signe d’apaisement ; de l’autre, j’agrippe l’épaule de ma fille.

— Ben oui, dis-je. Je ne vois pas comment je pourrais choisir entre la mort et une vie horrible…

— Non mais il FAUT choisir, Monsieur !

— C’est vrai ça, ajoute une voisine qui a dû tout entendre. Vous DEVEZ descendre au milieu à droite, vous ne pouvez pas cautionner la sortie du fond. Vous n’êtes quand même un monstre sans cœur prêt à sacrifier son propre enfant ?

— Bien sûr que non, quelle question !

— Alors vous devez descendre au milieu, rétorque-t-elle d’un ton sentencieux. Montrez que vous êtes prêt à vous sacrifier.

Mais c’est qu’elle commence à me gonfler à me faire la morale, celle-là ! Si c’est clair pour elle qu’elle veut se sacrifier, tant mieux, mais moi, je n’ai plus aucune certitude. C’est comme si on me demandait de choisir entre couper ma main gauche ou couper ma main droite. Bon, je choisirais peut-être la droite parce que je suis droitier, mais en tout état de cause, je ne pourrais jamais prononcer les mots « Coupez ma main gauche. » Est-ce pour autant que je suis un lâche ou un inconscient ?

Ma fille gémit en serrant ma main. Elle a toujours été sensible aux tensions entre les gens. Je la reprends dans mes bras, tourne le dos aux donneurs de leçon et m’éloigne des deux sorties. Bordel, mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire ? Ma fille tremble, il faut que je la rassure.

— Ma choupette, mon trésor, ne t’en fais pas, je suis là… susurré-je en lui frottant le dos.

Mais le cœur n’y est pas. Comment rassurer quelqu’un si soi-même, on n’y croit pas ? D’ailleurs, la petite continue à être parcourue de frissons.

J’arrive à peine à l’autre bout du wagon que déjà, le train ralentit. Il ne doit plus rester qu’un ou deux kilomètres. Je me rencogne dans le fond du wagon, à l’extrême opposé de la sortie du bout à droite qui me terrifie.

Une dame s’approche, portant elle aussi une fillette dans les bras. Elle a le regard apeuré d’une bête traquée, ses yeux volettent d’une personne à l’autre comme si elle se demandait d’où allait venir l’agression. Elle s’adosse à la paroi à côté de moi.

— Je vous ai entendu, lâche-t-elle entre ses dents sans même tourner la tête pour me regarder.

J’attends la suite avec anxiété. Vais-je encore me faire sermonner pour mon inconscience, pour ma monstruosité de ne pas choisir la voie du salut pour ma fille ? Et ce train qui continue à décélérer…

— Je… je ne sais pas quoi faire non plus… confie-t-elle. Je… Est-ce que…

Cette fois, elle se tourne franchement vers moi. Ses yeux larmoient, reflétant le peu de lumière qui règne ici, mais je vois clairement qu’ils expriment une farouche volonté de ne pas se laisser faire.

— Ça ne vous gênerait pas qu’on reste ici avec vous ?

— Ben non, bien sûr que non, vous êtes aussi libre que moi.

Elle semble soulagée, serre sa fille de plus belle et lui murmure quelque chose à l’oreille.

Des gémissements montent de la foule, tout le monde semble bouleversé, bien que quelques rires triomphants éclatent de ci de là. Le train roule désormais au pas, nous approchons du terminus.

Quelques autres personnes semblent venir se tasser au fond du wagon avec nous, tandis que les autres se massent vers les deux sorties. Je trouve très inquiétante la façon dont ces gens vont sciemment au devant de la mort. Et encore plus flippant le fait qu’ils aient réussi à trancher entre la leur et celle de leur progéniture…

À bout de nerfs, je me laisse glisser le long de la paroi jusqu’à finir en position assise, ma fille toujours rapouchinée contre moi. Je n’ose plus bouger : j’ai l’impression qu’elle s’est endormie. En tout cas, elle ne tremble plus.

Ma voisine m’imite, et bientôt, nous sommes une dizaine assis contre le mur. Le wagon s’immobilise alors dans un strident crissement de freins. Une secousse indique que nous venons de buter contre le quai.

— Terminus, tout le monde descend. Choisissez bien ! Les délibérants vous remercient de votre participation et d’avoir fait ce voyage dans le calme.

Les portes s’ouvrent, laissant entrer la lumière. En quelques minutes, tout le monde est descendu. Seules des flaques lumineuses restent étalées sur le sol devant les deux sorties.

Des injonctions retentissent dans un mégaphone, demandant aux gens de s’aligner sur le quai. Je suppose qu’on a dû séparer les adultes de leurs enfants, même si je n’ai rien entendu en ce sens, ni ordres, ni pleurs dûs à la séparation, ni protestation.

C’est alors qu’un tonnerre de coups de feu retentit. Je sursaute et couvre les oreilles de ma fille avec mes mains. Elle lève vers moi des yeux plein de larmes. Son petit visage angoissé me fend le cœur. Comment pourrais-je mettre un jour des mots sur ce qui est en train de se passer. Les détonations continuent encore plusieurs secondes, avant de cesser progressivement. L’horreur me donne la nausée.

Au fond de notre wagon, chaque adulte s’est ratatiné par terre avec son enfant, immobile, attendant que ça passe.

Dehors, il n’y a plus aucun bruit. Ce qui me surprend, c’est qu’il n’y a aucun pleur, aucun cri. Je sens le sang quitter mon visage quand je réalise qu’ils ont sans doute tué tout le monde, peu importe l’option choisie. Mes jambes commencent à trembler. Il faut qu’on se tire d’ici !

Je me fige quand j’entends de lourdes bottes monter les trois petites marches du wagon et prendre pied là où se trouvaient les autres juste avant. Son ombre remplit la flaque lumineuse. Le type, fusil à la main, est aussitôt rejoint par une dizaine d’autres gars avec des allures de bulldog.

C’est sans sommation qu’ils nous mettent en joue. Finalement, on s’est tous fait baiser, ceux qui ont choisi, comme ceux qui se sont abstenu de choisir.

La liberté individuelle est une illusion qu’on nous agite sous le nez pour nous donner l’impression qu’on a un peu de pouvoir sur ce qui se passe.

 

FIN

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3 thoughts on “Les Quinze kilomètres les plus horribles de ma vie, par Jérémie Lebrunet

  1. Texte très noir mais très maîtrisé, donner suffisamment de détails pour que ce soit clair, mais pas trop pour qu’on puisse imaginer plusieurs contextes possibles.
    Ce n’est pas le genre de texte que je préfère, mais celui-ci est bon sans aucun doute 🙂

  2. Un texte écrit avec les tripes en effet et qui pousse à la réflexion. C’est assez rare pour le souligner. Merci.

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