L’engrenage des orages, par Alice de Castellanè

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[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

Le doigt d’Odette venait de se coincer entre le K et le L. Son bref cri de désolation se fondit dans la tourmente des cliquetis. Sa voisine hissa un sourcil compatissant sans tourner la tête, toute à sa missive qu’elle déployait staccato presto. L’intense concentration des vingt dactylos formait une vapeur d’eau en suspension au-dessus d’elles. La moindre faute serait sanctionnée du glapissement de Jean-Jacques Leroux, sous sous-chef du service expédition et nabot exploité par sa bobonne. Au boulot, il ne laissait échapper aucune de ses prérogatives de mâle dominant. Il passait entre les cinq lignes de quatre bureaux métalliques gris ferraille aussi triste qu’un jour d’hiver à Saint-Flour. Son pas cadencé faisait redresser les dos, hérisser les cheveux sur la nuque, resserrer d’instinct les cuisses. Car le bougre ne lésinait pas sur les moyens pour asservir sa troupe en jupons.

Le K s’était emberlificoté dans le L et un paquet d’encre noire tartinait le papier alors même qu’Odette s’était apprêté à taper le point final : « … l’expression de notre considération distinguée KLLLKK ». Une longue lettre complexe pleine de salamalecs afin d’excuser le retard de la livraison. Impossible d’y apporter une touche de blanc discret. Si dans certains services, les sous sous-chefs toléraient une brève rature camouflée avec talent, Jean-Jacques Leroux partait en vrille, hurlait, donnait des coups de règles, de-ci, de-là, aléatoires, sur toutes les chaises à sa portée, déchirait le travail en confettis et crachait à la pauvre victime : « Vous recommencez ! Tout ! Et vous resterez une heure de plus ». Aucune collègue n’osait ne serait-ce que soupirer de commisération. Elle serait illico embarquée dans le cyclone. Une heure supplémentaire, seule avec J.-J., c’était mille heures de calvaire.

Fort heureusement, l’avorton pompeux n’avait rien vu, rien entendu. Odette retira avec précipitation sa feuille maculée et glissa une nouvelle derrière le rouleau, ajusta le curseur, vérifia l’alignement du papier et s’apprêta à reprendre son pianotement quand la porte s’ouvrit dans une bourrasque.

Le sous-chef tonna : « Monsieur Leroux, dans mon bureau ! » Ce genre d’interruption annonçait d’ordinaire un traitement martyriseur intensif au retour de J.-J. La pétarade des dactylos s’intensifia et les épaules se recroquevillèrent dans l’attente de la tornade.

« Suite à votre commande du… » Odette frappait les touches avec toute la vigueur du désespoir, élevant bien haut les doigts, en rythme, poignets arrondis, pas cassés, virtuose du clavier, tensions intenses. Elle fut pourtant la première à distinguer le joyeux « Mesdemoiselles ! » qui tintinnabulait au-dessus de la furie des cliquetis. Ce n’était pas pour autant qu’elle leva les yeux. Qui pouvait les accoster d’un ton si guilleret ? Personne dans cette entreprise, elle en était convaincue.

— Mesdemoiselles, voulez-vous bien m’écouter, je vous prie ?

Odette n’avait pas rêvé cette fois-ci. Elle risqua un œil vers l’entrée et crut défaillir. Ses mains planèrent en suspension hoquetante au-dessus de sa machine à écrire. Le chapeau-feutre de Jean-Jacques Leroux, resté sur son bureau de sous sous-chef, s’était retourné et une forme lumineuse, mais indéfinie s’agitait à l’intérieur. La voix cristalline tentait d’attirer l’attention des vingt dactylos acharnés à leur tâche. Plusieurs têtes s’étaient redressées en même temps qu’Odette et des murmures emplirent la pièce. La canonnade se tut enfin et la voix put s’exprimer :

— Merci !

Sourire flash de la forme mouvante.

— Dans deux minutes très précises, Monsieur Leroux va revenir. Soit il vous trouvera enchaînée à votre Olivetti et vous subirez ses foudres. Soit vous me suivez et je vous emmène au paradis terrestre où les femmes peuvent se prélasser toute la journée dans des jardins sublimes, se gorger de fruits ou de friandises, se faire masser à l’huile de coco exotique et baigner dans une lumière éblouissante !

Odette, bouche béante, buvait les paroles de la chose illuminée. Elle rêvait, sans doute. Un tel endroit n’existait pas. Et puis, comment sa mère se débrouillerait-elle sans son salaire ? Ses frères s’étaient lancés dans de longues études coûteuses. Mais la salive perlait au bout de ses lèvres. La gourmandise l’enhardit. Une vision de plateaux débordants de douceurs sucrées, de fruits confits, de fruits secs lui fit perdre la tête. Elle se leva et capta l’attention de la voix. Celle-ci ne la laissa pas s’exprimer.

— Je sais ce que vous allez demander. Mais comment rejoint-on ce paradis ? C’est pourtant simple. Il vous suffit de grimper dans ce chapeau-feutre qui s’envolera au-dessus de la grisaille de la ville vers ce lieu magique dont je vous ai parlé. Vous venez ?

Quelque chose de magnétique attira Odette vers le bureau de J.-J. Elle ne sut résister aux images qui s’imprégnaient dans son cerveau, aux sons suaves de la forme, à son charisme redoutable. Deux ou trois de ses collègues la suivirent, telles des somnambules sans résistance. Sa voisine de gauche tenta de la retenir, mais en vain.

Douze dactylos prirent place dans le couvre-chef. Leurs corps semblaient s’être adaptés à la taille du véhicule. Le chapeau prit son envol et disparut par la fenêtre au moment même où le sous sous-chef réapparaissait d’un pas très raide, le visage cramoisi. L’orage s’annonçait terrible pour les huit récalcitrantes qui n’avaient osé se joindre à elles.

Le voyage fut des plus agréable. La forme officiait en guide attentif et décrivait les pays traversés, les spécialités locales, les coutumes pittoresques. Le chapeau était très confortable et chacune des jeunes femmes avait reçu une limonade enivrante. En réalité, elles ne purent guère admirer les paysages. Le feutre surfait sur une nappe de brume ouatée et scintillante. Il tournoyait à la manière des soucoupes volantes des manèges de foire, dans un silence cotonneux d’une ambiance féérique. Les demoiselles se sentaient guillerettes, prises de fous rires intempestifs et d’un esprit de camaraderie longtemps refoulé.

La nuit tomba sur le galurin juste avant l’atterrissage. Odette, qui avait d’ordinaire une vue perçante, ne put distinguer qu’une silhouette massive plantée au milieu d’une étendue désertique sans relief. Le groupe s’avança vers le bâtiment couleur sable. Des hommes en longues robes blanches les accueillirent avec force courbettes et sourires. Elles furent poussées avec douceur, mais fermeté, dans la première maison venue, vers une grande salle nue où quelques matelas grossiers parsemaient le sol. L’improbabilité du lieu, l’excitation du voyage, la fraîcheur de l’air et la fatigue eurent raison de leurs questionnements. Elles s’écroulèrent dans un sommeil sans rêves, toutes resserrées dans un coin dans le maigre espoir de retenir un peu de chaleur.

Un soleil incandescent les réveilla dans la gaieté. Une nouvelle vie de merveilles se déployait à leurs pieds. Le jardin enchanteur promis par la voix emplissait l’immense cour intérieure. Des figuiers s’amourachaient de palmiers et un cocktail de fleurs embrasait les sens. De nombreux oiseaux se disputaient l’espace à coups de stridulations et pépiements espiègles. La douceur du jour glorifiait les sons, les parfums et les couleurs. Tout n’était que démesure. Les bâtisses s’entassaient en vrac et divers tours, galeries couvertes, surélévations, ornaient les façades denses.

Soudain, un malabar fit irruption dans leur chambre et balança sur le sol un fatras de lourds tissus noirs. Il annonça quelque chose dans une langue inconnue. Odette et ses collègues se regardèrent. Si les mots ne leur évoquaient rien, la ferme intonation et les gestes ne souffraient d’aucune imprécision : elles devaient revêtir ces frocs et sans tarder.

La nuit s’abattit sur Odette. Le voile ne laissait qu’un mince interstice pour les yeux. Son corps s’effaça sous une couche informe, chevilles et poignets camouflés. Ses compagnons devinrent d’anonymes silhouettes. Puis, le tonnerre gronda entre ses oreilles. La peur vrilla ses tempes et la foudre de la réalité la transperça. Elle se sentit fondre, sa peau se rétrécir, son cœur se resserrer pour ne former qu’une minuscule boule de granit glacé.

Odette s’éteignit.

 

Alice de Castellanè

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11 thoughts on “L’engrenage des orages, par Alice de Castellanè

  1. J’ai été un peu dérouté par la fin, une chute (sans jeu de mots) très brutale… J’ai du coup relu, et il y a une forte puissance qui se dégage, c’est clair, c’est superbement bien écrit.

    (Après je ne sais pas si l’allégorie désigne précisément quelque chose, mais j’ai quelques idées et j’aime bien, voilà)

    • Merci Gregorio !

      Oui, j’avais clairement en tête quelque chose de précis avec cette allégorie. Mais j’aime beaucoup laisser la part belle à l’imaginaire du lecteur, le laisser s’approprier le texte (et ses sous-entendus) comme il le désire.

      Comme j’ai placé mon histoire dans un contexte « historique » des années 50-60, j’ai basé le traitement de mon idée sur « la traite des blanches » (comme on le disait à l’époque) : prostitution, harem, etc.

      Mais évidemment, on peut élargir le sujet et penser à n’importe quel cas où une personne (femme ou homme) est séduit par de belles paroles, « embarquée » de son plein gré vers un paradis imaginaire pour se retrouver, au final, dans un enfer plus barbare que celui qu’il ou elle vient de quitter. A toi de choisir, il y a pléthore (malheureusement).

      • Mon interprétation allait dans ce sens, du coup ton texte est très bien pensé, bravo encore 🙂

  2. Brrr… Je ne sais pas pourquoi, je me doutais que ça allait mal se finir…
    En tout cas, c’est très bien écrit, et j’ai bien aimé le coup du chapeau en guise de moyen de transport ^^

    • Merci Nolwenn !

      C’est assez rare que mes nouvelles finissent bien… même si ça arrive parfois quand même ! Mon côté « dark » ? Contente que tu aies aimé le chapeau 🙂

  3. Un jeu des destins et des espoirs, l’embrigadement des plus fragiles, hélas oui, il y a pléthore au fil des histoires humaines.
    Merci pour cette nouvelle si réaliste.

  4. Moi aussi j’ai beaucoup aimé le coup du chapeau, mais je n’ai pas bien compris la fin. Est-ce la pauvre Odette meurt de saisissement, ou s’éva, Est-ce une façon de parler ?

    • Non, c’est une image. Son corps ne meurt pas, mais son âme, si. C’est pour illustrer que tout est fini pour elle, ses rêves, ses espoirs, son avenir. Il n’y a plus rien que le néant et l’obscurité. Merci pour ton commentaire !

  5. J’ai vraiment apprécié le contraste entre la fantaisie du moyen de transport et la brutalité de la chute. L’allégorie n’en est que plus saisissante. Bravo !

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