Le Tube de Schrödinger, par Richard Mesplède

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[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

12 août 1887, 9h06

Ainsi donc, moi, Jack Hawking, lieutenant du 43ème régiment de cavalerie des Forces Confédérées de Cantafornie, suis-je le premier homme à emprunter la Voie des Airs. Le premier voyageur du Tube des Mojaves. Le cobaye le plus rapide du Weird West.

Le curseur a été lancé il y a six minutes. Conformément aux directives du Docteur Nathanaël Winston Schrödinger, l’illustre scientifique auquel nous devons nombre d’inventions savantes et en particulier la création et la mise en œuvre du Tube, j’ai entrepris d’écrire sur ce journal de bord tout ce que je suis en mesure de relater. Mes observations doivent retranscrire le plus fidèlement possible mes impressions, mes sensations, mais je me dois également de décrire le paysage et annoter tous les dysfonctionnements que je pourrais relever sur les cadrans de la cabine.

Il me reste encore quelques minutes avant de quitter le tunnel de Victorville pour regagner la surface où m’attend, je gage, un soleil de plomb. Dès lors je ne devrai pas cesser d’écrire : le voyage sera prompt jusqu’à Last Vegas ! Tel est le pari du génie qui a mis au point le prototype de cet étonnant moyen de transport. Le tube pneumatique devrait ainsi m’amener à traverser le Désert des Mojaves en moins d’une heure. L’entreprise n’a aucune raison d’échouer, aussi, dès que les autorités des Royaumes de Cantafornie et du New Vada en auront validé le succès, les usines du Docteur ne devraient pas tarder à tourner à plein régime pour concevoir d’autres tubes. Bientôt, le chemin de fer ne sera plus qu’un lointain souvenir. Le tube pneumatique constitue manifestement, de nos jours, un moyen plus sûr et plus rapide pour voyager, n’en déplaise aux grandes compagnies ferroviaires !

Mais je m’égare en digressions inutiles ; j’aperçois déjà une lumière au bout du tunnel et tant pis si mon exposé demeure trop peu précis. Aux journaux et aux revues scientifiques revient le devoir d’expliciter plus en détail la merveille de technologie dont j’ai l’honneur d’être le pionnier !

 

 

9h15

La navette vient de jaillir à la surface.

Quel éblouissement que de se retrouver soudain dans la lumière aveuglante du soleil ! Je viens d’éteindre la lampe à gaz en ayant peine à imaginer que, d’ici trois quarts d’heure, je serai déjà arrivé à destination !

Le paysage défile désormais sous mes pieds. La sensation est vertigineuse : le sol craquelé, parsemé de blocs de pierre et de cactées, se déroule à quelques deux ou trois mètres sous le tuyau de verre et je peine de plus en plus à en distinguer les détails au fur et à mesure de l’accélération du curseur. La cabine transparente et cerclée de métal que constitue le véhicule augmente encore sa vitesse.

Je viens de jeter un coup d’œil aux cadrans. La célérité ne cesse d’augmenter. La navette vient de dépasser les cent kilomètres par heure et pourtant, à l’intérieur de la cabine, rien ne bouge. C’est proprement hallucinant.

Le Désert des Mojaves, qu’il ne m’a jamais été offert de contempler, est pour le moment une vaste plaine rocailleuse, hostile à toute présence humaine. Pour l’avoir étudié à l’académie militaire, je sais que les chercheurs d’or l’ont déserté il y a quelques années, lorsque les morts ont commencé à se relever pour combattre, prolongeant la Guerre de Sécession qui ne semble désormais pas pouvoir connaître de fin… Qu’importe, je ne suis pas là pour énoncer un cours d’Histoire.

Il me semble avoir aperçu un couple de sauriens sur un promontoire. Je n’en suis pas sûr. La navette file à présent à cent cinquante kilomètres par heure.

Il fait chaud dans l’habitacle. Le soleil, déjà haut, darde violemment les rayons sur le verre et me donne l’impression d’être prisonnier d’une serre.

Je viens d’ôter mon haut de forme et mon bolo tie. Mon visage ruisselle de sueur et j’ai les aisselles trempées. Au temps pour mon apparence à l’arrivée… J’essayerai de réajuster mes atours quelques minutes avant d’arriver à destination. Pour le moment, personne ne me voit, autant me mettre à l’aise.

Deux cent kilomètres par heure. Deux cent ! Quel autre engin en ce monde peut se targuer d’atteindre une telle vitesse ? Et la navette continue d’accélérer !

 

 

9h26

De la buée se forme sur la paroi de verre. Je suppose qu’il s’agit de la propre eau que mon corps exsude. J’espère que cela ne va pas me gâcher la vue à mi-chemin. En attendant, j’ai défait mon harnais de sécurité, me suis levé du fauteuil de cuir dans lequel j’étais engoncé et ai même fait quelques pas dans le curseur. C’est déroutant : le cadran affiche deux cent vingt-cinq kilomètres par heure et ici, à l’intérieur de l’habitacle, rien ne bouge.

Dehors, la plaine reste stérile, aseptisée. Au loin, j’aperçois les montagnes. Plus près, quelques formes errantes que je juge être des tas d’herbe séchée roulées en boule se déplaçant au grès des vents. Aucun signe de vie animale. L’idée de me retrouver soudain seul, dans ce no man’s land, me fait froid dans le dos. Fort heureusement, la navette continue de filer.

Deux cent vingt-huit kilomètres par heure.

 

 

9h30

Me voici à la moitié de mon périple et je me rends compte que je n’ai pas relaté grand-chose de ce pour quoi on me paie.

C’est que le temps passe vite, lorsqu’on est propulsé à une telle vitesse – laquelle vient de se stabiliser, il me semble, à deux cent trente-deux kilomètres par heure.

Le sol désertique continue de défiler sous mes pieds. J’admire le travail de ceux qui ont du agencer les tronçons de tunnel de verre ici, par des températures indécentes. Sans compter les risques induits par les créatures peuplant l’endroit. Mais, qu’importe, je m’égare encore. La chaleur, peut-être.

Voilà. Je viens d’ôter ma veste. Ce costume ne semblait décidément pas la tenue adéquate pour une telle aventure. Je le remettrai avant d’arriver, pour sauver les apparences. Mais je me ferai un devoir d’informer le Docteur de cet état de fait : il avait sous-estimé la température qu’il pourrait faire dans son véhicule ! Et encore, suis-je seul ici : qu’en sera-t-il lorsque les prochaines navettes transporteront comme il l’envisage jusqu’à deux cent passagers ?

 

 

9h37

Je viens de boire un demi-litre d’eau. Cul sec.

Voilà également un paramètre à prendre en compte. L’hydratation.

La vitesse du curseur a encore augmenté. Cela m’inquiète quelque peu. Le Docteur Schrödinger visait une célérité de deux cent trente kilomètres par heure. Nous en sommes à deux cent trente-neuf. Rien ne laisse présager d’une éventuelle décélération. L’idée d’arriver à Last Vegas à la vitesse du son, sans avoir le moindre moyen d’influer sur la vitesse du véhicule ni de m’éjecter de ce qui deviendrait littéralement un cercueil ambulant, ne me séduit guère.

Il fait décidément trop chaud. Je vais ôter ma chemise.

 

 

9h42

Le curseur vient de passer un massif montagneux que je serais bien en peine de nommer : mes connaissances géographiques du secteur et la vitesse de la navette – désormais deux cent cinquante-quatre kilomètres par heure, ce qui commence sérieusement à entretenir mes craintes – ne me prêtent à ce sujet aucune légitimité.

Il fait de plus en plus chaud. Les parois de l’habitacle sont occultées par la buée et l’on n’y voit goutte. Je ne pense pas être en capacité de dévoiler quoi que ce soit du paysage à partir de maintenant.

 

 

9h47

La navette a amorcé une décélération.

Je suis rassuré.

Dans treize minutes, j’arriverai à Last Vegas, accueilli par tous les journalistes et les notables de l’état du New Vada. Schrödringer a bien travaillé sur sa machine : à l’approche de l’arrivée, le curseur freine sa course. Je n’ai aucune idée de la manière dont fonctionne la machine mais l’idée de parvenir à bon port en douceur me convient tout à fait !

 

 

            9h50

Ce que j’avais pris pour une décélération calculée apparaît à présent comme un dysfonctionnement du système. Les aiguilles des cadrans indiquent que la pression est anormalement basse en aval du Tube.

En balayant la buée sur la vitre, j’ai pu constater que je suis suspendu à environ quatre mètres de haut, en plein milieu de la Vallée des Morts. Je viens de traverser un canyon et suis à présent en train de survoler – je ne suis pas sûr que le terme soit exact, mais qu’importe – à nouveau une plaine rocailleuse. La prochaine étape sera Last Vegas, désormais si près.

Et à la fois si loin.

 

 

9h55

La navette vient de s’arrêter.

J’espère qu’il n’y a pas eu de problème.

Rien n’a été envisagé pour l’évacuation des passagers.

Merde. Je suis à bord d’un prototype. Pourquoi ai-je accepté de me prêter à cette expérience ?

 

 

9h57

J’ai de la peine à imaginer tous ces gens de bonne famille qui attendent mon arrivée en compagnie du Docteur, à Last Vegas. Leurs yeux pleins d’espoir de voir couronnée de succès une entreprise aussi audacieuse que le voyage en tube pneumatique.

Je ne serai pas arrivé dans la capitale du New Vada dans trois minutes, c’est un fait.

Si la course du curseur reprend dans quelques instants, j’arriverai avec un retard certain. J’aime à le croire.

Nonobstant, je me remémore tout ce que j’ai appris à l’académie. Les morts-vivants du désert, en Horizona. Les hordes de défunts confédérés et yankees, poursuivant un combat dont ils ne connaissaient plus l’enjeu.  Et si il en allait de même ici, dans le Désert des Mojaves ?

 

 

10h12

J’ai ôté chaussures et pantalon.

Je suis en nage. Je ne sais pas si c’est dû à la chaleur ou au stress.

L’extérieur est presque invisible, à travers la buée que je m’échine péniblement à effacer à l’aide du chiffon qui me tenait encore lieu, il n’y a pas si longtemps, de chemise.

J’ai peur.

Ce foutu appareil ne reprend pas sa course et toutes les jauges sont réduites à pointer un zéro désespérant.

 

 

10h15

J’aurais dû arriver à destination il y a un quart d’heure. Je vois d’ici les têtes déconfites du Docteur, de tous ceux qui ont financé son projet, des journalistes et des curieux.

J’espère de tout mon cœur que la navette va reprendre sa course. Non pas pour affronter les diatribes acerbes de tous ces gens, mais juste pour me sortir de ce pétrin.

Je n’aurais jamais dû accepter ce contrat.

Mon dieu, qu’il fait chaud là-dedans.

Et le soleil n’est pas encore au zénith.

 

 

11h25

J’ai tout essayé.

J’aurais dû emporter un revolver.

Je sais que cela n’aurait servi à rien. La paroi de verre est à l’épreuve des balles. Le Docteur y a veillé : il envisageait de développer le Tube dans tous les états confédérés, et de lui donner une place prépondérante dans l’acheminement de troupes et d’armements lourds. Une belle occasion de se remplir les poches. Grand bien lui fasse, à Schrödinger !

Je n’ai déjà plus d’eau.

Evidemment. J’aurais dû arriver il y a une heure et demi ; il n’y avait aucune raison d’emporter plus d’eau que celle de l’outre dont je viens de boire les dernières gouttes.

J’ai soif.

Je meurs de peur.

J’ai tout essayé pour sortir d’ici.

Mais mon cercueil de verre est à l’épreuve des balles et les deux écoutilles ne pourront s’ouvrir que lorsque le curseur sera arrivé en gare.

Autrement dit, tant que je suis coincé ici, je n’en pourrais pas sortir.

J’ai peur.

J’ai soif.

Pitié. Que la navette reprenne sa course !

 

 

11h32

 

Des formes mouvantes, dehors, à travers la buée.

Pas des morts-vivants, non.

Ils avaient raison. Il n’y en a pas ici.

Les choses qui s’agitent là sont bien plus terrifiantes.

Je crois que ce sont des insectes. La navette fait à peu près le tiers de leur taille.

J’ai peur.

 

 

11h34

L’air commence à se faire rare. Je continue d’écrire mais je suffoque.

 

 

11h45

Courbatures.

Froid.

 

 

12h23

Je crois que je me suis endormi.

Je me sens dans un drôle d’état. Différent. Je n’ai plus aucun problème pour respirer. Je ne comprends pas. Mais je n’ai plus peur.

Dehors, les choses ont disparu.

 

 

12h37

J’ai compris.

On m’a enseigné à l’académie qu’il fallait être mordu ou griffé par un mort-vivant pour en devenir un – après avoir enduré d’atroces souffrances – mais en réalité, d’une façon ou d’une autre, cela ne se passe pas ainsi.

Quelle terrible révélation ! Et pourtant, je ne suis pas gagné par l’effroi. La folie me ronge-t-elle en me préservant de la terreur ?

Je vais arrêter d’écrire.

Mes doigts sont gourds.

Mes membres sont raides.

 

 

Plus tard

Un tremblement ; je crois que la navette a repris sa course.

Il me tarde d’arriver.

Quand je pense à tout ce monde qui m’attend, je commence à avoir faim.

Vivement Last Vegas.

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4 thoughts on “Le Tube de Schrödinger, par Richard Mesplède

  1. Un bien terrible voyage mais l’homme accepte d’être en quelque sorte le pilote d’essai de l’engin. Même si au final il ne pilote rien.
    Serait-il devenu à l’image de ce pauvre chat que tout le monde affirme ni mort ni vivant ?
    étonnante aventure

  2. Merci pour votre commentaire. Effectivement, vous avez saisi l’une des allusions de ce texte. Si l’histoire vous a plu, sachez que d’autres nouvelles prennent corps dans les Royaumes Chiméricains. Je vous invite à les découvrir en visitant mon blog…

  3. Comment dire… D’accord, j’avais tout de suite vu l’allusion, et le fait qu’on soit dans une Amérique alternative (les noms fonctionnant comme indices d’un détournement) m’avait fait penser qu’on est dans une dimension alternative, grâce/à cause de Schrödinger. J’ai particulièrement aimé ce « journal de bord », retranscrivant très efficacement le périple du voyageur.

    MAIS du coup, j’ai un problème avec la chute. Le personnage est donc probablement mort et vivant, d’accord, ça rejoint le titre… Mais… et ? Seul le titre permet d’expliquer la « chute », et ça ne change pas le fond de l’histoire (aucune répercussion).

    Je suis désolé, mais j’ai un sentiment d’inachevé, qui peut-être vient du fait que ce sont les 24h de la nouvelle, ou encore que la suite/certains détails m’attend/ent sur votre blog 🙂

  4. Ne soyez pas désolé, je comprends tout à fait. Cette impression d’inachevé est voulue. Evidemment, l’histoire ne s’arrête pas là et s’inscrit dans tout un univers que j’explore à travers mes nouvelles. Les histoires se juxtaposent parfois à la manière des fils s’entrelaçant pour former une trame… Je ne veux pas en dire plus…
    Je vous remercie pour votre franche appréciation!

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