Le grand saut, par Jérémie Chavenon

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[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

Rouler a toujours été un immense plaisir pour Étienne. Par tous les temps, en toute saison, de nuit, de jour, sous la pluie, sous un soleil de plomb, rouler lui procure à chaque fois les mêmes émotions : sentiment de liberté, impression de s’envoler, de se déplacer dans l’espace, de le fendre, de le traverser avec ivresse et puissance. Déjà tout petit, il rêvait d’être pilote d’avion.

19h12

Étienne est au volant de sa voiture, sur l’autoroute A1 qui le reconduit de son lieu de travail à son domicile. Ses rêves de piloter un avion se sont envolés bien vite (hier, lui semble-t-il, dissipés par les aléas de la vie), mais il ne les a jamais oubliés.

Journée difficile, stresse palpable, soucis en tout genre, actualités catastrophe, la routine quoi. Un excellent remède que ces quarante kilomètres d’autoroute à ingurgiter pour rentrer, quarante kilomètres d’asphalte à avaler en contemplant des paysages magnifiques et en écoutant les notes brillantes et cinglantes du piano de Rubinstein. À fond.

Ce moment sur l’autoroute est toujours apaisant et réparateur. Étienne en est bien conscient, tandis qu’il serre et desserre ses doigts sur le volant, qu’il le caresse en repensant à sa journée. Il observe du bout de l’œil les sommets enneigés qui s’alignent de part et d’autre de la langue de bitume lisse défilant sous lui à plus de cent trente à l’heure, tout en s’émerveillant – comme si c’était la première fois – des notes magiques du piano.

Il sent le bien-être le gagner enfin. Il pense à cet instant intense et quotidien, tout proche, le moment où il ouvrira la porte de chez lui et que son petit garçon lui sautera au cou, que sa femme viendra l’embrasser, qu’ils sortiront alors sur la terrasse boire un petit thé à la menthe, se raconter leur journée, tandis que le petit préparera le jeu qu’il a tant attendu de faire avec lui. Sans oublier de donner la pâtée à Cannelle, la vieille chatte qui ne le quitte pas d’une semelle le soir venu, avide de câlins et de tendresse.

La circulation est “normale“, ni plus ni moins que d’ordinaire. Tout comme cette journée qui tire sur sa fin. L’instant présent, la vie dans son ensemble, coule, roule et se déroule de manière simple et naturelle.

Mais c’est sans compter avec ce pneu malade – en fin de vie – ce pneu affublé d’une hernie qui se dilate, qui se contracte, en secret, invisible, impossible à détecter.

Étienne sent bien que la voiture “tire” un peu à droite, mais bon, pas de quoi s’alarmer, avec le vent violent qui souffle en rafales ce soir, c’est peut-être normal, il faudra juste vérifier.

Mais il n’en aura pas le temps : le pneu éclate. Il explose. La voiture dévie instantanément, tape dans une autre qui était en train de la dépasser, part en toupie, se cabre, danse, saute et vole comme un jouet.

Le tout en une poignée de secondes.

Comment imaginer la pluie de métal, de verre, de fer, de feu, d’acier et d’étincelles quand tout vole en éclats, quand subitement l’horreur se conjugue au présent et que l’inimaginable se transforme en réalité ? Cet instant précis où Chopin cède la place sans transition à une succession d’images violentes, saccadées, de bruits monstrueux, de hurlements, de démence, d’incompréhension ?

La voiture fait trois tonneaux avant d’atterrir dans un verger bordant l’autoroute, s’immobilisant contre un abricotier déjà en fleur, dans un grand fracas.

L’habitacle s’écrase autour d’un Étienne presque indemne, sonné, incrédule et métamorphosé. Les airbags ont miraculeusement fonctionné. Le plus difficile est maintenant de réussir à s’extirper de cette carcasse grinçante et fumante, au plus vite, avant qu’elle n’explose. Et ne pas penser aux dégâts causés sur l’autoroute, car il a bien vu, entraperçu du coin de l’œil, à l’envers – tandis que sa voiture s’envolait – les autres véhicules s’imbriquer les uns dans les autres dans une sorte de balai infernal, comme dans un cauchemar pourtant bien réel.

Après avoir réussi à sortir, non sans peine, par ce qu’il reste d’une portière pliée et sans vitre, il rampe lentement dans les hautes herbes et se met à pleurer. Comme un enfant. Il s’allonge sur le sol et s’enquiert de son téléphone portable, abandonné au fond de la poche de son jean. Il l’y trouve et le sort difficilement, mais celui-ci est en miettes, cassé, défiguré, comme lui. Impossible donc de prévenir qui que ce soit. Impossible de bouger également, maintenant ; il ne sait plus quoi faire, il se sent de plus en plus las. Il continue de pleurer, des larmes d’incompréhension se mêlent à son sang, ruissellent sur son visage, inondent le sol sous lui, s’enfoncent dans la terre qui les boit avidement. Il s’abandonne alors à la campagne en éteignant ses yeux. Impression de mourir.

07h12

Etienne revient peu à peu à lui. Il ne peut toujours pas bouger, mais il sent, il sait qu’il est vivant. Allongé quelque part, sur un lit en fer.

Il éprouve alors un horrible malaise, le sentiment que quelque chose de grave est arrivé : quelque chose vient de se casser. Rien ne sera plus comme avant ; il ne peut l’expliquer, mais c’est ce qu’il ressent, là, maintenant.

Les premières secondes, il ne sait même pas où il est, c’est le trou noir, le gros blanc, l’impalpable absence de tout et la panique qui monte à la gorge, ses pensées se mettent à s’activer, jaillissent de toutes parts, ses neurones s’agitent et se connectent en millions, en milliards de synapses. Mais rien n’y fait, les murs et le plafond blancs qui l’entourent restent muets.

Le silence mêlé d’une chaleur lourde et pesante l’oppressent plus que dans l’imaginaire.

C’est alors qu’un bruit de pas, lourd et traînant, résonne dans ce qui doit être un couloir, au-delà de la porte fermée qu’Étienne regarde fixement.

Il la voit s’ouvrir sur un homme au visage triste, un grand barbu en blouse blanche. Il tient un dossier sous le bras. Il s’approche lentement d’Étienne, l’air grave, sans un mot.

Étienne déglutit et cherche, loin, tout au fond de lui, des mots qui ne viennent pas. Il essaye de saliver, d’huiler ses cordes vocales, il tente de bouger, il se débat intérieurement et se maudit de n’être désormais qu’une vulgaire chose jetée là, sur un lit blanc, comme une chose morte, inanimée, tel un morceau de bois. Mais un morceau de bois qui pense.

Le silence du docteur le rend fou.

Soudain, les mots sortent et Étienne réussit à prononcer, de manière presque inaudible, à l’oreille du médecin qui a rapproché son visage du sien : “… pneu… éclaté… où… ma famille… voir mon petit garçon…”

Nouveau silence.

Écrasant.

Silence terrible.

Insupportable absence de paroles.

Le docteur déglutit à son tour, cherchant également ses mots, avant de s’approcher encore un peu plus du visage d’Étienne et de lui murmurer au creux de l’oreille : “Monsieur Bossavy, votre petit garçon a vingt ans maintenant. Votre femme est partie depuis bien longtemps. Vous êtes malade. Vous êtes très malade. Vous rouliez hier soir avec trois grammes d’alcool dans le sang. En plus d’être malade, vous êtes un criminel, Monsieur Bossavy. Votre pneu n’a pas éclaté. C’est votre tête qui a éclaté.”

Nouveau silence.

Étienne contient un hurlement de rage, une douleur immense.

L’incrédulité et la culpabilité l’achèvent.

Impression de mourir. Pour la deuxième fois.

Il se prend alors à espérer que cette fois-ci, ce sera la dernière. La bonne. La fin.

Enfin.

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6 thoughts on “Le grand saut, par Jérémie Chavenon

  1. Bonjour,
    Quelques phrases un peu trop longues pour vraiment apprécier le récit, mais une fin qui reste surprenante. La douceur du début fait place à bien plus d’horreur que prévu.
    Merci pour la lecture

    • Merci beaucoup pour ta lecture et ton commentaire.
      Je sais que mes phrases sont souvent beaucoup trop longues, je dois y travailler. Et c’est bien paradoxal d’écrire des phrases trop longues dans un texte qui doit être très court!
      Encore merci.

  2. La longueur des phrases ne m’a pas dérangé personnellement 🙂

    Très bonne histoire, j’ai adoré les descriptions bien précises. Et bonne chute aussi, bravo !

    • Un grand merci pour ton commentaire, très encourageant.

      J’irai à mon tour te lire…

      Amicalement.

  3. triste histoire de celui qui se perd en lui-même, sans fin, en boucle.
    Pas de lendemain chantant et plus de piano, que le silence de sa propre vie détruite emportant celles des siens et d’autres encore.
    Les détails de l’environnement, de l’accident, donnent du sens au texte, l’accroche au réel.
    Merci pour le partage

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