La Transhumance, par Marie Saintemarie

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[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

La montée à la montagne se faisait début juin, lorsque le soleil implacable avait calciné la végétation, lorsque les côtes des bêtes saillaient sous la peau, lorsque les nuées de moustiques s’élevaient au-dessus des points d’eau presque à sec et s’abattaient sur toutes les têtes, répandant derrière elles la malaria et d’autres fièvres encore.

Cela se préparait plusieurs jours à l’avance. Grand-père faisait un premier voyage à dos d’âne avec la vaisselle, les vêtements et les semences. Il faisait les réparations à la maison d’été, si c’était nécessaire, et ça l’était toujours, surtout le toit. Il consolidait le poulailler et les enclos, recreusait à la bêche les canaux d’irrigation des jardins, fauchait l’herbe haute des prairies et engrangeait le foin qu’il ramenait, à la plaine, à dos d’âne, à chacun de ses voyages. Puis quand tout était prêt, il redescendait à la plaine. Et là, c’était l’effervescence. Même les bêtes sentaient que quelque chose d’important se préparait. Les chattes étaient enfermées dans la cave avec leurs petits pour être sûr qu’on les trouve le lendemain. On se couchait de bonne heure, avant même le soleil car il fallait être frais pour la longue journée du lendemain, mais l’excitation nous tenait les yeux ouverts jusque fort tard dans la nuit et à peine le sommeil nous avait-il atteint que Grand-mère venait nous secouer. Déjà, Grand-père s’afférait à mettre les colliers aux chèvres. Dès que les poussins et les chatons étaient enfermés dans un couffin, le convoi s’ébranlait. Grand-père menait la marche avec son âne chargé de sacs de farine et d’autres victuailles. Le bouc lui emboitait le pas, suivi de près par le troupeau de chèvres qui se bousculaient pour échapper aux dents du chien qui veillait à ce que pas une ne s’écarte du droit chemin. Venait ensuite Grand-mère, avec le couffin piaillant sur la tête, entourée des poules, inquiètes pour leurs petits. Le coq, indigné d’avoir été réveillé avant l’aube suivait en caquetant sa mauvaise humeur, mais puisque toutes ses poules s’en allaient, il n’avait pas d’autre alternative que de les suivre. Les chattes, plus sauvages, surveillaient de loin, mais pas trop, pour ne pas perdre de vue leur progéniture. Puis venaient les enfants, porteurs des musettes qui renfermaient les différents casse-croutes de la journée.
On partait d’un bon pas pour arriver à la première source au lever du jour, une bonne heure plus tard. On s’arrêtait pour permettre à tous, bêtes et gens, de boire, aussi bien de l’eau fraîche que du lait chaud et mousseux de la traite, enfin celui que les chevreaux voulaient bien nous laisser à nous, les 2 enfants, manger quelques figues, mais on ne traînait pas trop : la montée commençait là, sous le soleil matinal. On chantait toujours en partant de cette source, on était plein d’entrain. Les chèvres arrachaient toute l’herbe qu’elles pouvaient en bordure de ce chemin assez large pour qu’on puisse passer à deux de front. Quatre heures plus tard, lorsque la fatigue commençait à se faire sentir, on arrivait à la deuxième source. Là, on s’arrêtait un peu plus longtemps. On prenait le temps de faire un plus solide casse-croute avec du pain, du fromage et de la charcuterie. Les bêtes se reposaient aussi après avoir plumé de leurs feuilles tous les arbustes environnants. On repartait vers 10 heures, silencieusement, pour garder notre souffle parce que là, le chemin grimpait raide en de nombreuses épingles à cheveux. Nous avions l’impression, tour à tour, de nous rapprocher du col puis de lui tourner le dos. On se disait toujours, à ce moment-là, que jamais nous n’allions y arriver. Grand-mère nous encourageait gentiment. Lorsque ça n’était plus suffisant, Grand-père nous houspillait, jurant que c’était la dernière fois qu’il nous emmenait. Et on finissait toujours par arriver à la troisième source, juste sous le col, un peu après midi. Quel plaisir de retirer ses chaussures pour tremper les pieds dans l’eau fraîche du bassin. Grand-mère libérait les poussins pour qu’ils puissent eux aussi se désaltérer. Les poules caquetaient du bonheur de les retrouver, mais aussi de picorer quelques grains. Seuls les chatons restaient enfermés, mais les chattes trouvaient toujours un moyen de rentrer dans le couffin pour les faire téter. Là encore, pendant que nous prenions notre casse-croute, les chèvres se délectaient de feuilles vertes puis tout le monde se couchait, à l’ombre des grands chênes, pour une sieste bien méritée, pendant les 2-3 heures les plus chaudes de la journée.

Avant de repartir, nous avions pour mission de rattraper tous les poussins. Ce n’était pas une mince affaire. Cela se faisait au prix de quelques coups de bec mécontents. La mise en route, malgré la fatigue, était plus joyeuse, d’abord parce que nos musettes étaient vides, ensuite parce que nous étions à peine à une demi-heure de montée du col. Arrivés là, nous marquions toujours un temps d’arrêt pour admirer, de part et d’autre, le moutonnement des crêtes, à l’infini d’un côté, jusqu’à la mer de l’autre. Après, puisque nous étions à la montagne, nous avions tout de suite la sensation qu’il faisait nettement moins chaud. Le chemin qui serpentait en pente douce entre les châtaigniers accentuait cette impression de « promenade ». Les 2 dernières heures étaient beaucoup plus lentes : les chèvres et l’âne, passant d’un côté à l’autre du chemin, se gavaient d’herbe et de feuilles nouvelles. Le chien, qui n’avait pas reçu d’ordre de Grand-père, les laissait un peu plus divaguer. Puis à un moment, elles se mettaient à courir, sans que rien ni personne ne puisse les retenir. Nous aussi, on courrait derrière elles. Elles abandonnaient le chemin, traversaient une prairie fraîchement fauchée et se précipitaient vers les abreuvoirs vides de leur enclos. Elles étaient arrivées. Elles bêlaient de mécontentement jusqu’à ce qu’ils soient plein. Pendant que les chevreaux tétaient, elles buvaient longuement, léchaient la pierre à sel au passage, puis allaient se coucher pour ruminer au calme.
Nous, nous allions installer poules, poussins et coq dans le poulailler, nous libérions les chatons que leurs mères allaient cacher dans un abri connu d’elles seules, nous déchargions l’âne. Ce soir-là, nous n’avions jamais bien faim et préférions aller nous coucher rapidement. Dès le lendemain commençaient les installations pour l’été. Pendant que les grands-parents bêchaient les jardins et faisaient les premiers semis, nous, les enfants, nous écorcions des petits bouts de bois pour les rendre bien lisses et les mettions, dans la bouche des chevreaux, attachés avec une ficelle à leurs cornes, pour les empêcher de téter puis nous lâchions le troupeau qui partait en gambadant vers les pâtures, sous la surveillance du chien. Le soir, les chèvres seraient contentes de rentrer pour qu’on soulage leurs pis lourds de lait. Nous nous régalions du lait caillé de cette première traite. Le lendemain, Grand-mère commençait la fabrication des fromages.

Nous, les enfants, nous étions obligés de repartir, nous avions encore un bon mois d’école. Grand-père nous ramenait à dos d’âne, assis au sommet d’un chargement de foin. C’est fou comme le chemin du retour était rapide. Il nous fallait à peine 4 heures pour redescendre. Grand-père restait encore à la plaine pour curer les chèvreries et faire quelques travaux tranquillement à la maison. Il faisait ensuite quelques allers et retours avec son âne pour redescendre tout le foin pour l’hiver.
Puis venait l’été proprement dit. Dès le premier jour des vacances, nos parents nous amenaient à la montagne, en voiture cette fois. C’était impensable pour nous d’aller ailleurs que là où nous jouissions d’une totale liberté. Ces deux mois de vacances, c’était des moments de grâce dans notre existence morne et routinière d’écolier. Nous ne nous occupions pas vraiment de ce que faisaient nos grands-parents et comme ils faisaient toujours la sieste, nous avions l’impression qu’ils ne faisaient rien d’autre que se reposer, inconscients que nous étions de la demi-journée de travail qu’ils avaient déjà abattue au jardin avant notre réveil. Au repas, il y avait toujours des légumes frais en abondance, des œufs, du lait et du fromage. Les fruits, c’est nous qui allions les cueillir et nous prenions plaisir à aider Grand-mère à les éplucher pour faire des confitures. En dehors de ce « travail » précis, il y avait la cérémonie du pain, une fois par semaine. Toujours avant notre réveil, ce qui nous empêchait de voir la réalité de la pénibilité de ce labeur, Grand-mère pétrissait la pâte pendant que Grand-père chauffait le four à pain. Lorsqu’il venait nous réveiller, les pâtons étaient déjà sur une grande planche farinée que Grand-mère amenait près du four, posée sur un coussin sur sa tête. C’est nous, les enfants, qui enfournions, avec son aide, les premières miches. Après, nous la regardions faire, car il fallait faire vite. Avant de refermer la porte, elle glissait des petits pains au lait. Nous attendions avec impatience que la cuisson s’achève. Nous savions que nous allions avoir mal au ventre, mais nous ne pouvions jamais attendre qu’ils refroidissent pour les dévorer. Nous ne mangions pas tout le pain qu’elle cuisait. Elle gardait ce dont nous avions besoin pour la semaine et découpait le reste en tranche qu’elle remettait dans le four pour une deuxième cuisson. Ces « biscottes » se gardaient tout l’hiver et constituaient la base des repas des grands-parents. Il fallait le faire dans la maison d’été car à la plaine, il n’y avait plus de fours à pain dans le village. De grands sacs en papier kraft s’alignaient donc, un de plus par semaine, dans le grenier.

Vers la mi-septembre, nous savions que les vacances allaient se terminer, que nous allions devoir quitter ce jardin d’éden pour reprendre le chemin de l’école. Grand-père parlait des vendanges…. On le voyait fabriquer une caisse grillagée. Le soir où on voyait que les chattes étaient enfermées dans une pièce, on savait ce que cela signifiait. Parfois un ou deux petits les accompagnaient, mais le plus souvent, les chatons s’étaient ensauvagés et nous ne les retrouvions plus au moment de partir.

Pour ce retour à la plaine, nous ne pouvions pas redescendre comme nous étions venus, il y avait trop de choses à transporter. Les poussins avaient grandi et Grand-mère n’aurait pas pu les porter durant tout le voyage. Les chevreaux que nous n’avions pas mangés, avaient la taille adulte. Il y avait une douzaine de gros sacs de papier kraft pleins de pain biscuit, autant de sacs de toile de jute contenaient des tomes de fromage, des bocaux de conserves de légumes et de confitures s’entassaient dans de nombreuses caisses, sans compter celles des derniers légumes frais de la saison. Nous étions toujours surpris de voir autant de choses redescendre quand si peu étaient montées. C’est à cela qu’on se rendait compte que pendant que nous étions occupés à jouer nos grands-parents n’avaient pas chômé et avaient constitué d’importantes provisions pour l’hiver.
C’est un camion à bestiaux qui venait nous chercher. D’abord, dans le fond, on tassait les chèvres et le bouc. Ensuite venait un cochon dont nous ne soupçonnions même pas l’existence. Ils étaient maintenus par une barrière en bois, puis la caisse des poules, celle des chattes, celles des conserves et des légumes coinçaient cette barrière avant que viennent prendre place la vaisselle, la literie et les vêtements sur lesquels étaient posés les sacs de fromage et de pain biscuit. Grand-père et Grand-mère montaient à l’avant du camion, à côté du conducteur, un petit homme noiraud avec un cou de taureau, une casquette douteuse vissée sur la tête et un boyard maïs toujours éteint au coin des lèvres. Pour nous, il installait une planche, coincée dans les ridelles du camion, au-dessus des chèvres, dont les cornes nous frôlaient les pieds. Ainsi installés, avec la tête en plein vent qui dépassait par-dessus de la cabine, nous pouvions aisément nous imaginer à bord d’un avion du temps des premiers courriers postaux. Cette redescente vers la plaine, c’était aussi toute une aventure. On prenait la route, beaucoup plus longue et sinueuse que le chemin de la montée, avec un seul arrêt pour boire et faire pipi. Partis à 8 heures du matin, nous arrivions péniblement vers 14 heures… 35 kilomètres plus loin !

Aujourd’hui, il m’arrive encore d’aller passer des vacances dans cette maison d’été. J’ai recherché le chemin mais il n’existe plus depuis longtemps. Quant au trajet par la route, on le fait quasiment en 3 quarts d’heure, pour aller à la plage et revenir dormir le soir au frais.
Autre temps, autres habitudes.

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2 thoughts on “La Transhumance, par Marie Saintemarie

  1. Ça m’a tellement fait penser à quelque chose que je suis obligé de demander : est ce que tu connais et appréciés les oeuvres de Marcel Pagnol ? Ça m’a tellement fait penser à La Gloire de mon Père ou au Château de ma mère…
    Dans tous les cas, très jolie excursion dans la campagne, merci pour ce partage 😀

  2. savoir- faire et savoir-être que nos enfants seraient bien en mal de revivre ou de faire renaître.
    Merci pour ce partage de temps pas si anciens.

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