La revoir, par Nicolas Gaube.

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Speed par Markus Goller, licence Creative Common (Flickr).

[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

Tout va bien. Tout. Va. Bien.

Personne ne fait attention à toi.

Non.

Cette vieille qui se tient trop près de la ligne jaune ne te jette pas de petits regards suspicieux.

Non.

Cette jeune femme, revenue de son jogging quotidien, avec sa serviette-éponge sur l’épaule, écouteurs sur les oreilles, ne vient pas de s’éloigner de toi avec une moue de dégoût.

Une goutte de sueur dégouline sur ma tempe gauche.

Fièvre. Stade 1.

Je serre les dents, derrière le masque chirurgical que j’ai mis en urgence en quittant le boulot. J’aurais pu ne rien mettre, j’ai hésité. Bon sang, si j’avais vécu au Japon, personne n’aurait fait attention à moi, mais là…

Arrête de te faire des idées, tout le monde s’en fout de toi, c’est le métro parisien. Tu crois franchement que tu es plus bizarre que cette fille aux cheveux bleus, avec son sac à dos Hello Kitty ?

Non, tu es juste un gars malade qui porte un masque sur la gueule, par soucis d’hygiène, pour éviter de contaminer ces concitoyens.

Je souris.

Un coup d’œil sur le tunnel. La gueule noire est toujours vide et de plus en plus de personnes s’amassent sur quai. Leurs voix montent, percutent mes tympans, au milieu des grincements métalliques de la rame.

Je serre les poings. Le latex qui les recouvre me fait transpirer comme un porc. Mon index irradie de douleur, au rythme des battements de mon cœur. Les gants maintiennent la compresse en place. C’est mieux ainsi.

Tout va bien.

Mes mains sont bien enfoncées au fond des poches de mon manteau. Personne ne peut imaginer qu’elles sont recouvertes de sang.

Ni vu ni connu.

*

Enfin.

Le métro arrive. Le crissement des freins me fait grimacer. Je sens une migraine poindre derrière mon œil gauche. Non, merde, pas déjà.

Les portes s’ouvrent et dégueulent des corps épuisés par une journée de boulot. Ils tirent tous une de ces tronches. Je n’ai aucune pitié pour eux, ils sont déjà morts.

Bien, bien, on s’entasse. Je me cale contre la porte du fond.

La vieille donne des coups de canne pour se frayer un passage. Elle écrase même le pied d’un adolescent pour qu’il lui cède sa place. C’est ça, profite bien de ton dernier voyage, Mamie. Ton prochain arrêt ? La tombe.

Il fait encore plus chaud dans l’exiguïté de la rame. D’autant plus chaud que la joggeuse s’est collée contre moi. J’ai une vue directe sur son décolleté. J’aperçois la dentelle rose de son soutien-gorge. Deux, trois millimètres, max. Un grain de beauté perce sa peau blanche. Probablement douce, très douce. Je prends conscience, tout d’un coup, que je ne toucherai plus jamais une poitrine de ma vie. Je ne ferai plus jamais l’amour.

Le souvenir de Kathia m’effleure un instant.

La plus belle chose de ma vie. La pire aussi.

La pire parce qu’elle m’a arraché le cœur, cette salope, avec son divorce à la con, qui m’a forcé à bosser H24 pour lui payer sa putain de pension alimentaire. C’est à cause d’elle si je me suis coupé le doigt aujourd’hui. Trop d’emmerdes dans ma tête. Trop d’emmerdes.

La plus belle, parce qu’elle m’a donné Mélanie. Ma fille. C’est pour elle que je me bats.

Dix stations avant d’arriver à destination.

Je déglutis. Bouche sèche, l’impression d’avoir des araignées au fond de la gorge. Je contrôle mon souffle. Je ne dois pas tousser. Si je commence, je sais que je ne pourrais plus m’arrêter.

On s’arrête, on repart, on s’arrête.

Le vers de métal avale de plus en plus de personnes. La joggeuse se rapproche, malgré elle.

Je sens ses fesses effleurer mes hanches.

Pourvu qu’elle ne se fasse pas de mauvaises idées si elle sent ces formes cylindriques poindre à travers le tissu.

Je ne suis pas content de te voir, chérie.

Ce que tu sens, ce sont deux seringues hypodermiques. Une est pleine de chlorure de potassium. Quant à la seconde… Tu es incapable d’imaginer ce qu’elle contient.

*

Je ne peux pas essuyer la sueur qui inonde mon front. Ils verraient mes mains. Je frotte ma joue sur mon épaule.

Les portes s’ouvrent.

La joggeuse descend enfin.

Plus qu’une station et je suis arrivé.

Le métro ne repart pas. Merde, que se passe-t-il ?

« En raison d’un incident technique, les métros en provenance de Château de Vincennes et en direction de La Défense sont annulés pour la journée. Veuillez nous excuser pour ce désagrément. »

Brouhaha, insultes et protestations fusent.

Je les laisse les moutons sortir en premier. Inutile de multiplier les contacts avec eux. J’ai besoin d’air frais.

Merde.

L’armée est là.

Merde, merde, merde.

Putain d’état d’urgence.

C’est pour moi ? C’est pour moi qu’ils sont là, à scruter tout le monde ?

Je panique. Je ne sais plus quoi faire. Je retourne dans la rame.

Mon signalement, est-ce qu’ils ont mon signalement ?

« Un homme, la trentaine, 1m 87, calvitie précoce, portant un long manteau noir et un masque chirurgical, traîne dans les couloirs du métro. »

Tant pis.

Je récupère les seringues, hop, dans les poches arrière de mon pantalon. J’enlève mon manteau et laisse tomber le masque sur le sol.

Ma main blessée est gonflée et violacée. J’ai l’impression qu’elle a doublé de volume. Impossible de la fourrer dans les poches de mon jean. Cela me fait un mal de chien, c’est comme se trimballer un crabe accroché au bout du doigt en permanence.

Je tire sur les manches de mon pull et camoufle mes mains à l’intérieur. Il y a bien des traces de sang dessus, mais il faut vraiment le savoir pour les remarquer. J’ai toujours porté des vêtements foncés. Bien m’en a pris.

Instinctivement, ma tête s’enfonce dans mes épaules alors que je rejoins le flux de la foule qui s’étend vers la sortie.

Même si c’est ridicule, je ferme la bouche et prends simplement de petites inspirations par le nez.

Ok, les militaires ne font pas attention à moi. Il y a peut-être réellement une panne après tout. L’alerte n’a peut-être même pas été donnée au labo.

Dans les séries télé, il suffit de donner un coup sur la tête à une personne pour qu’elle perde connaissance. J’ai dû frapper cet idiot de Martin une bonne dizaine de fois avant qu’il ne tombe dans les pommes. Ma blouse blanche est foutue avec tout le sang qui a giclé dessus.

Les gens avancent trop lentement à mon goût. Je sursaute. Les portes du métro se sont refermées. Il repart.

Je repense à ce que j’ai laissé derrière moi.

Le manteau, couvert de sueur.

Le masque, grouillant d’ADN.

Le mien, bien mal en point.

Le sien, prêt à conquérir le monde.

*

J’arrive encore à marcher. Sans trop de mal. À bon rythme.

Je renifle.

J’entends le claquement des tourniquets, juste avant la sortie.

La foule m’emporte, je n’ai plus à réfléchir, je me concentre sur mes pas.

Tout va bien.

Deux militaires de plus sont là. Armes au poing. À regarder les gens qui défilent, comme les zombies qu’ils sont, qu’ils ont toujours été, sans même le savoir.

Ils enfilent leurs tickets dans les machines qui les avalent sans rien demander. Suivant.

Le ticket.

Mon ticket.

Que j’ai laissé dans mon portefeuille, dans mon manteau.

Putain de merde !

Moi qui n’ai jamais resquillé pour quoi que ce soit, moi qui n’ai jamais enfreint la loi, moi qui n’ai jamais perdu de points sur mon permis de conduire, me voilà forcé à sauter par-dessus ce con de tourniquet, devant des militaires armés jusqu’aux dents.

J’essuie mon nez du revers de la manche.

Bon. C’est un peu comme les barres parallèles, non ?

Clac.

On avance.

Clac.

Ce bruit sec percute mon crâne, la migraine se fait de plus en plus agressive.

— Monsieur ?

Je plisse les yeux. J’anticipe chaque geste. Dès que j’ai sauté, je file à gauche. Direct.

— Monsieur ?

Une main sur mon bras.

Baskets roses, collants noir et blanc, jupe bleu électrique, oh, c’est la fille Hello Kitty. Qu’est-ce qu…

— Vous saignez du nez.

Je m’essuie aussitôt, je sens le liquide chaud s’étaler sur mon visage. Je vacille.

Stade 2.

— À l’aide ! Ce monsieur fait un malaise !

Ta gueule, petite…

Les militaires nous regardent. Ils s’avancent.

… conne !

Ils débloquent le passage, m’ouvrent le chemin vers la sortie. J’en rajoute et fais semblant de trébucher. Deux bras musclés me portent sous les aisselles. Je me laisse emporter.

— Merci gamine, me touche pas. Va-t’en.

Ses yeux s’ouvrent. De beaux yeux bleus, comme ceux de ma Mélanie chérie.

— Va-t’en et enferme-toi chez toi pour les prochaines 48 heures, d’accord ?

Elle hoche la tête lentement, je ne saurais dire si elle est effrayée ou dégoûtée, peut-être les deux finalement.

— Ça va, monsieur ? Qu’est-ce qui vous arrive ?

Je gémis. Il ne comprendrait rien de toute façon.

Moi qui voulais passer inaperçu. Aller d’un point A à un point B, tout était si clair dans ma tête. Ou à peu près.

— Asseyez-vous, on va appeler le SAMU.

Putain, non, pas ça. Pas déjà.

— Tout va bien. Je vous assure. Laissez-moi tranquille.

Mon cœur s’emballe, une douche glacée inonde mon dos, j’ai la… rage.

— Soyez raisonnable, vous…

— Puisque je vous dis que tout va bien !

Je le repousse brutalement. Il recule et fronce les sourcils.

Il voit tout. Les taches de sang sur mon pull, j’en suis sûr, mes gants chirurgicaux que mon geste a dévoilés, ma main malade.

Me voici exposé et vulnérable.

Je n’ai pas le choix.

Je sors la seringue de chlorure de potassium. Je crie :

— N’approchez pas !

J’agrippe le premier corps qui passe à portée. Mon Dieu, je me vois faire, je me vois jouer au preneur d’otages, c’est ridicule, c’est risible.

La femme que j’ai chopée hurle.

J’ai envie de lui arracher la langue pour qu’elle se taise. Je n’entends même pas ce que me dit le militaire.

Les gens courent vers la sortie. Ils créent un mur compact entre eux et moi.

Merci la panique, merci les gens, merci les moutons.

J’abandonne la hurleuse derrière moi et me noie parmi la foule affolée.

Ils ne savent même pas ce qu’ils fuient.

Moi, je sais.

*

Dehors, enfin. La lumière me bouffe les yeux.

Hommes et femmes se répandent autour de moi.

Je dois trouver une solution, vite.

Tant qu’il y a des gens autour de moi, les militaires ne peuvent pas me tirer dessus, mais rien ne les empêche de me sauter à la gorge.

Là, oui, là, ce gars, il rend son Vélib.

Vas-y, te laisse pas abattre. Ta fille n’est plus si loin.

L’adrénaline me donne un dernier souffle. Je bouscule le pauvre bougre.

— Hé ! Ça va pas, non ?

J’enfourche le vélo et fonce dans la circulation.

J’imagine les titres du journal de demain.

« Le terroriste s’est enfui à vélo. »

Pathétique, je suis pathétique.

Me voilà embarqué, au milieu de la circulation, entre Klaxons et fumée des pots d’échappement.

Une quinte de toux me fait vaciller.

Je crache.

Du sang. Encore.

Stade 3.

Mes poumons, mon cœur, mon crâne, mon cerveau même, tout brûle à présent. Je n’ai pas le droit de me laisser aller. Je dois continuer. Putain, c’est dur, j’ai toujours détesté le vélo.

Feu rouge.

Je fonce.

Des pneus hurlent sur ma gauche. Des injures s’envolent dans toutes les directions. Je n’entends plus, je ne vois plus, j’avance.

À droite, mon bolide prend de l’élan, la roue avant rebondit sur le trottoir, les freins grincent.

Je m’en fous, j’abandonne ma monture. Je suis arrivé.

C’est la récréation. Tous les gamins jouent dans la cour.

— Mélanie ! Mélanie !

Je ne veux pas entrer. Je ne peux pas. Moralement, je ne peux pas. Ils n’ont rien fait, eux. Ils ignorent tout des recherches militaires, des armes bactériologiques qui sont manipulées au quotidien par des chercheurs aussi maladroits que moi. Et d’autres.

— Mélanie, ma chérie ! C’est Papa !

J’entends des sirènes de Police.

Ce connard de Martin a flippé sa race quand je me suis coupé. Il a voulu se barrer sans se rendre compte qu’il était déjà trop tard. Ce crétin a oublié tous les protocoles de sécurité. C’est lui qui a répandu la mort.

Je l’ai juste empêché de donner l’alerte générale.

Parce que je voulais sauver ma petite fille.

— Papa ?

Je l’ai à peine entendue. Les flics approchent.

Elle est là, mon unique raison de vivre. Au sens propre.

Mélanie a cinq ans. C’est la plus jolie des petites filles. J’imagine déjà la femme qu’elle deviendra. Que je ne verrai pas grandir.

— Viens, ma chérie.

— Non ! Tu es tout sale !

Elle a raison. Je suis sale. En dehors, mais surtout en dedans.

Les voitures arrivent, c’est assourdissant. Les flashes, bleus, blancs, transpercent mes rétines fatiguées.

Je passe les bras par-dessus le grillage, je n’ai pas le choix.

Ma main blessée se déchire sous le poids de ma fille. Je tiens bon.

— Non !

Elle crie alors que je la repose à mes côtés.

Je la serre dans mes bras. Elle s’agite, se débat encore, puis se calme.

Enfin.

Les voitures se garent autour de nous.

Des portières claquent.

— Que se passe-t-il, Papa ? Tu es tout chaud. Tu es malade ?

Je souris et sors les seringues de ma poche.

— Oui, je suis malade.

Un voix d’homme nous fait sursauter :

— Pas un geste !

Je ne les regarde pas. Ils n’existent pas.

— Tu as vu ces jolies lumières, ma chérie ?

Transpercer sa jolie peau si douce me coûte.

— C’est beau, n’est-ce pas ?

Je le fais sans remords.

Elle sursaute alors que j’enfonce le piston.

Et, là, je m’effondre.

Une quinte de toux écrase mes poumons fripés. Je me retourne pour qu’elle ne me voie pas ainsi.

— Non ! Papa !

Un flic a dû l’emporter.

Tant mieux, elle ne verra pas ce qui suit.

— Laissez-le, il est malade !

Oui, je suis malade.

Je grouille de particules mortelles. La plus puissante arme biologique jamais conçue coule dans mes veines. Je suis le patient numéro un. Celui que retiendra l’Histoire. L’unique moyen de transport de la pire saloperie que l’Homme ait jamais créée.

Je ne vois plus Mélanie.

Elle est en sécurité. Je ne sais pas si le vaccin expérimental que nous avons conçu fonctionnera, mais c’était le seul moyen que j’avais de la sauver. Ma fille.

La seconde seringue est pour moi.

L’aiguille entre dans ma peau sans la moindre difficulté.

Pourquoi me suicider alors que je vais mourir sous peu, de toute façon ?

Parce que j’ai encore le choix.

J’ai enfin pris ma vie en main.

FIN

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8 thoughts on “La revoir, par Nicolas Gaube.

    • Merci. 🙂 J’aurais aimé pouvoir commencer plus tôt pour participer plus activement au « chat », mais je suis déjà content d’être de retour dans l’aventure.

  1. Frissons
    Ces expériences, ces niveaux de dangerosités pliés aux jeux des armements, au nom de la prévention et…
    nous, ceux qui en seront les victimes, les cibles, les jouets.
    Je vois plus un texte de SF Anticipation que de fantastique.
    Merci pour la lecture

  2. Très joli, avec une chute qui renverse considérablement ce qu’on peut penser au début. Ça m’a fait penser au Passage de Justin Cronin, c’est dans tes lectures par hasard ?
    Quoi qu’il en soit, bravo !

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