La Clarté de l’Ombre, par Marie R. Delefosse

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[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

Il faisait nuit. Les éclairs illuminaient la scène et Tom frissonnait à chaque coup de tonnerre. Le ciel s’éclairait puis s’assombrissait tour à tour. « Un temps à ne pas mettre un chien dehors », aurait dit sa mère. Encore moins un enfant. Terrifié, le petit garçon se raccrochait à l’image maternelle pour ne pas partir en courant. Depuis le départ de son père, c’était lui l’homme de la maison. Et, du haut de ses huit ans, il prenait très à cœur cette responsabilité. C’était donc à lui de faire quelque chose pour résoudre le problème qu’il avait lui-même créé. Pourquoi, mais pourquoi, avait-il dit à Régis que sa mère cachait de l’argent à la maison ?

 

Trois jours plus tôt.

Comme toujours, Tom se faisait tout petit dans la cour de récré. Doué pour ne pas se faire remarquer, il s’était trouvé un recoin tranquille où manger son goûter et c’est en pensant avec hâte à la fin de journée qu’il s’était mis à rêvasser. Sa première erreur : oublier le monde extérieur.

Il sursauta lorsque le gamin de trois ans son aîné l’attrapa par le col. Cela faisait pourtant bien deux semaines que Régis ne l’avait plus embêté et Tom s’était pris à croire que le plus vieux l’avait oublié. Pourtant, comme un enfant se rappelle soudain de son jouet préféré, Régis venait de réapparaître. Mais qu’aurait-il bien pu faire, lui le gringalet, seul contre ces trois garçons plus âgés ? Car Régis se gardait toujours bien de venir seul. L’autre était plus petit peut-être et plus faible. Mais à quoi bon le tyranniser si personne n’était présent pour remarquer sa force ?

En avisant le sourire narquois de son tyran, la peur s’infiltra lentement dans les veines de Tom et les larmes lui montèrent aux yeux.

« Hey, regardez ! Le p’tit bâtard va se mettre à pleurer !

  • Tu m’étonnes ! Vu qu’son père s’est barré par sa faute !
  • C’est pas vrai ! S’écria Tom en les fusillant du regard.
  • On sait tous que c’est parce que t’es pas vraiment son fils ! Tu lui r’ssemble même pas.
  • Parce que je ressemble plus au côté de maman !
  • Ben voyons…
  • En plus, il s’est barré en prenant tout leur fric, ricana un autre et Tom serra les poings.
  • On en a de l’argent ! Même que maman le garde à la maison !
  • Ah ouais ? Où ça ? Prouve-le ! Ramène-le ! Le défia l’un des garçons avant que Régis ne secoue la tête.
  • Nan attendez… sa mère doit plein de fric à mon père. Il ment forcément !
  • Je mens pas ! On le garde à la maison pour pas qu’on nous le prenne !
  • Qu’est-ce qu’il se passe ici ? »

La voix de l’adulte ramena les plus jeunes à la réalité et Régis relâcha aussi sec le pull de Tomas. Ce dernier en profita pour faire un pas en arrière alors que ses tortionnaires adressaient des sourires polis à son sauveur.

« Rien, rien m’sieur.

  • On discutait m’sieur.
  • Tout va bien ? Demanda malgré tout le professeur à l’intention de Tomas qui hocha la tête sans un mot.
  • La récréation est bientôt terminée, vous feriez mieux de retourner sous le préau.
  • Bien m’sieur. »

Le lendemain, Tom rasa les murs, restant toujours à proximité d’un adulte et ne permettant plus à Régis de lui « parler » dans un recoin isolé. Le col agrandit de son haut ne lui rappelait que trop bien que le gamin n’hésiterait pas à le alpaguer de force à la moindre occasion. Sa mère l’avait d’ailleurs grondé, lui rappelant de faire attention à ses affaires lorsque son fils lui avait raconté qu’il avait joué avec des amis à chat et que l’un d’entre eux avait tiré trop fort. Des amis… Quels amis… ?

Tomas poussa un soupir, se lovant un peu plus dans le canapé. Rentré de l’école quelques temps plus tôt, il s’était contenté de se débarrasser de ses chaussures pour se replier dans le divan familier et rassurant. Le vendredi soir était l’un de ses moments favoris : il annonçait deux jours entiers sans devoir aller à l’école. Deux jours entiers où il allait pouvoir rester chez lui à lire ou à aller balader dans les bois alentours. Et puis, le dimanche signifiait qu’il allait passer toute une journée avec sa mère. Elle travaillait tellement depuis le départ de son père que c’est tout juste s’il la voyait encore. Aussi le dimanche était-il devenu sa bulle de Paradis dans une semaine bien morne.

 

Le samedi passa à toute vitesse, Tomas voguant entre ses devoirs et ses jeux en solitaire dans les environs. Heureusement pour sa mère qui n’avait pas le choix de le laisser seul malgré son jeune âge, le petit garçon avait toujours été aussi calme que débrouillard. Il avait l’habitude de jouer tout seul et pouvait passer des heures le nez plongé dans un livre d’images. D’autant plus maintenant qu’il avait ajouté les romans à son panel de lecteur. Pourtant, ce jour-là, il resta le regard baissé, non pas sur les lignes courant sur le papier blanc, mais uniquement sur ses genoux. Son père lui manquait. Bien qu’il sache que ce dernier n’était pas parti pour les raisons lancées par Régis et ses copains mais bien pour chercher un nouveau travail. Il lui avait promis de revenir, avec assez d’argent pour payer ses dettes et le garçonnet y croyait. Son père l’aimait et il aimait sa mère. Leur famille serait bientôt réunie. Peu importait ce que ceux du village pouvaient bien raconter.

Il en était là de ses réflexions lorsque le bruit d’une pétarade se fit entendre non loin. Sa mère n’était pas encore rentrée et personne ne venait jamais dans le coin reculé où se trouvait leur bâtisse. Surtout pas le samedi où il aurait dû se trouver à son cours de dessin, comme la grande majorité des gamins du village. Or, depuis le départ de son père et les coups d’œil dont le gratifiaient la plupart des adultes, le petit garçon s’arrangeait pour ne plus y mettre les pieds. Les commentaires de Régis lui paraissaient parfois bien moins cruels que les messes basses dont il se savait l’objet. Aussi sa mère avait-elle cédé pour cette fois encore et l’avait autorisé à rester à la maison. Tant qu’il se contentait de passer l’après-midi à lire dans le jardin, rien ne pouvait lui arriver. Par habitude et comme il avait si bien appris à le faire dans la cour de récréation, Tomas se dissimula dans l’ombre tandis que le bruit de pétarade s’intensifiait. Les jours raccourcissaient et le soir commençait à tomber aussi n’eut-il aucun mal à se cacher.

Il ne savait même pas pourquoi il ne restait pas tout simplement dans le jardin près de la porte. Après tout, puisqu’il était la seule personne à être à la maison, c’était à lui d’accueillir les invités, quels qu’ils soient non ? En même temps… Sa mère lui avait aussi recommandé de ne pas ouvrir aux inconnus alors… Mais ça, ce n’était valable que s’il se trouvait à l’intérieur non ?

Le gamin se mordilla la lèvre, hésitant alors que le ciel s’assombrissait un peu plus. Il avait fait chaud ces derniers jours. Trop chaud pour le mois et les vieux du village avaient présagés un violent orage. Tom croisait les doigts pour qu’ils aient raison. S’il se mettait à pleuvoir, peut-être que ceux qui approchaient feraient demi-tour pour repartir d’où ils venaient ?

Mais… Et s’il s’agissait de son père ?

L’espoir se fraya bien vite un chemin dans son cœur et le bambin s’agrippa au tronc de l’arbre derrière lequel il s’était retranché. Son père… Son père lui manquait tellement. Son retour signerait la fin des ennuis…

 

Lorsque la mobylette pénétra dans le jardin qui jouxtait la maison, Tomas frémit. Son père était bien loin et les ennuis venaient de faire irruption, une fois encore.

« Alors, il est où cet argent ?!

  • Je sais pas, j’te dis, c’est le môme qui a dit à mon frère qu’il le gardait dans la maison. Comme la mère est au boulot et que le gosse est au cours de dessin des p’tits, c’est le bon moment pour chercher. Vu comment c’est minus comme baraque, on aura vite fait de trouver !
  • Ouais sûrement. Mais ton frère est bien sûr qu’ils le planquent là ?
  • Mais oui ! Au pire, on trouvera bien des trucs intéressants à prendre ! »

Alors qu’ils abandonnaient leur moto pour entrer dans la maison, Tomas se rencogna un peu plus contre l’écorce, son cœur battant la chamade. Qu’avait-il fait ? Il sursauta quand le premier coup de tonnerre retentit et frissonna en sentant les larmes lui monter aux yeux. Non. Il ne pouvait pas pleurer. Les bruits dans le salon ne faisaient aucun doute sur les agissements des deux adolescents et le petit garçon plissa les paupières pour essayer d’y voir plus clair. La nuit avait gagné du terrain et il se sentait tout petit, ainsi exposé au vent et à l’orage. L’éclair le prit par surprise et un cri retentit à l’intérieur, lui signifiant qu’il n’était pas le seul à avoir sursauté. Savoir que les plus grands pouvaient avoir peur, eux aussi, lui rendit son courage.

C’était lui qui avait provoqué ce problème, c’était à lui de le résoudre. Mais que faire contre deux garçons bien plus grands que lui ? Leur crier de partir ne les arrêterait sûrement pas et ne ferait que le mettre à leur merci. Il connaissait assez la famille de Régis pour savoir que celui-ci n’était qu’un piètre reflet de son frère aîné. Non… Il fallait qu’il prévienne quelqu’un. Avant que sa mère ne rentre.

Mais comment était-il censé atteindre un téléphone alors que les autres étaient dans la maison ? Un bruit de casse lui fit tourner la tête et il se mordit l’intérieur de la joue jusqu’au sang. Il fallait qu’il fasse quelque chose… Qu’il rejoigne le village puisqu’il ne pouvait pas entrer téléphoner. Mais le village était loin, il faisait nuit et… Et rien. Cela faisait bien longtemps que le noir ne lui faisait plus peur. Il était devenu son allié lorsque son père était parti et qu’il avait commencé à se servir des ombres pour se dissimuler aux yeux des autres. Il pouvait parfaitement rejoindre le village dans la nuit. Les éclairs lui donneraient bien assez de lumière pour avancer et voir régulièrement où il allait. Il pouvait le faire.

Mais pas à pieds. Il mettrait bien trop de temps à rejoindre la grande route de cette manière. Même en courant, il serait trop rapidement épuisé pour réussir à avancer longtemps. Non, il lui fallait un moyen de transport, n’importe quoi. Ses yeux se posèrent sur la mobylette abandonnée dans la cour et il hésita. Saurait-il la faire démarrer et la conduire ? Sans que les deux autres ne sortent de la maison ? Il se rappela rapidement le bruit qu’elle faisait et mit l’idée de côté. Ses yeux parcoururent le jardin en quête d’une solution, n’importe laquelle… Désespéré, il s’apprêtait à partir à pieds, conscient que chaque minute comptait, quand son regard intercepta un point bleu.

A peine le temps de reprendre son souffle qu’il se décida et bondit jusqu’à l’objet pour le remettre debout. Prenant soin de ne pas remuer les graviers, il gagna la route et se lança. La pente l’aida à prendre de la vitesse et, bientôt, il retrouva les automatismes de ses balades avec son père.

 

La trottinette volait au-dessus du goudron, rapprochant doucement Tom de son but. Son pied tapait sur le sol avec régularité, relançant la vitesse dès que celle-ci diminuait. Les éclairs étaient autant de lampadaires qui lui indiquaient la route à suivre et le petit garçon ne prêtait aucune intention au vent lui cinglant le visage. Son seul but était de rejoindre le village et le restaurant où travaillait sa mère.

Si la nuit ne l’effrayait pas, la pluie le glaça rapidement et Tom dérapa plusieurs fois avant de se stabiliser. Il perdait du temps, les gouttes l’obligeant à ralentir pour ne pas finir dans le fossé. Malgré tout, la trottinette continuait son chemin, sans faillir. Les doigts serrés autour du guidon, Tomas regardait droit devant lui, secouant parfois la tête pour chasser les mèches qui lui tombaient dans les yeux.

L’éclair le surpris autant que les phares de la voiture qui surgit du virage. A peine le temps d’un clignement de paupière… un dérapage… et le choc.

 

Si la voiture l’évita sans soucis, l’écart que le garçonnet fit par réflexe le propulsa dans le fossé. Un roulé-boulé plus tard et il se retrouva bras et jambes entremêlés avec sa trottinette. C’est en grimaçant qu’il se redressa en position assise, les larmes se mêlant à la pluie sur ses joues trempées. Frottant son menton douloureux, il se releva pourtant pour regarder autour de lui. La voiture n’était déjà plus qu’un point lointain sur l’horizon, comme si elle n’avait fait qu’accélérer sans demander son reste.

Tomas bagarra pour sortir du bas-côté et remettre sa trottinette sur ses roues. Ses paumes lui faisaient mal et il mourrait d’envie de se blottir dans les bras de sa mère. Elle seule pourrait, d’un baiser, apaiser tous ses blessures. Mais, pour la retrouver, il lui fallait continuer. Réparer ses bêtises. Avouer qu’il avait raconté n’importe quoi pour que Régis arrête de l’embêter.

Il repartit donc, se donnant du courage en se parlant à lui-même. Ou peut-être encourageait-il sa trottinette ? Sa courageuse monture qui l’avait déjà emmené si loin. Qui n’avait pas démérité en avalant les kilomètres, n’avait pas rechigné à l’idée de continuer malgré le vol plané. Ce jouet que son père lui avait offert contenait certainement un peu de l’amour que ce dernier lui portait. Et, rien que pour cela, il ne pouvait que réussir et aller jusqu’au bout.

 

Les lumières du village se profilèrent finalement à l’horizon et le bambin sentit les sanglots lui déchirer la gorge. Il les y repoussa. Il y était presque, il ne pouvait pas craquer maintenant. Encore quelques mètres. Une vingtaine. Une dizaine…. Là. La silhouette de sa mère qui nettoyait les tables tout en discutant avec un homme assis près de l’entrée. Un homme qu’il connaissait bien.

Il manqua se casser la figure en abandonnant sa trottinette sur le chemin pour courir jusqu’au restaurant dont il ouvrit la porte à la volée.

« Papa !

  • Tom ? Qu’est-ce que tu fais là ? »

La voix affolée de sa mère ne l’atteignit même pas et il se retrouva bien vite le visage enfouie dans la veste de son père. Son parfum, ses bras, il en avait rêvé, il lui avait manqué. Tellement manqué.

« Tu es revenu…

  • Je te l’avais dit, ce n’était que pour quelques temps. Je ne partirais plus.
  • Mais les autres… ils disaient, ils disaient…»

Le reste se perdit dans les pleurs du garçonnet, dans ce chagrin retenu trop longtemps et bien trop grand pour un si petit cœur. Il en avait oublié le mensonge lancé à Régis et les événements qui en découlaient, les adolescents persuadés de trouver de l’argent chez lui et sa course folle pour prévenir quelqu’un.

 

Le reste de la soirée se perdit dans la brume de ses souvenirs… La présence de son père, les bras de sa mère… Seul comptait le fait de les avoir tous les deux avec lui. Les on-dit n’avaient plus d’importance, les méchancetés subies non plus.

Il les abandonna sans regret, retrouvant le bonheur laissé de côté. De ces moments sans son père, il en apprit quelques leçons. Qu’il ne fallait jamais écouter les ragots, d’abord. Que le courage ne dépendait pas de l’âge, ensuite. Que la lumière ne pouvait exister sans l’ombre, enfin, et que celle-ci serait pour toujours une amie.

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2 thoughts on “La Clarté de l’Ombre, par Marie R. Delefosse

  1. Une belle histoire d’enfant, de souffrance et le drame des aléas de la vie.
    Le retour du père est providentiel et source d’apaisement. Tous les jeunes n’ont pas cette chance.
    Il me manque peut-être le dénouement quant à la présence des jeunes voleurs restés au foyer.

  2. J’ai bien apprécié cette nouvelle, qui sait se concentrer sur les émotions d’un enfant perdu… Très bien écrite, merci pour cette nouvelle 🙂

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