La boite aux fleurs, par James Hamlet

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Image de Schnauzer, trouvée sur Pixabay, libre de droit

[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

J’ai rêvé que je me réveillais,

Et que vous n’étiez plus à mes côtés, 

Au moment où je l’ai vraiment fait

Je n’ai pu m’empêcher de pleurer

Le bip des machines résonnait en arrière plan sonore. Un à un, de plus en plus fort et net, tellement que cela l’agaçait. Ou était ce elle qui les entendait de mieux en mieux ? Elle ne savait. Son corps lui faisait mal, cela aussi elle le réalisait petit à petit. C’était comme si elle sortait d’un mauvais rêve et qu’elle reprenait conscience qu’elle existait, d’ailleurs elle en avait même la nausée coincée au fond du gosier. Elle ouvrit les yeux, ou du moins tenta car la lumière était trop forte, ce qui la força à les refermer de suite. Elle bougea légèrement, car sa position était inconfortable mais quelque chose à son bras lui faisait mal. A côté d’elle, elle entendit quelqu’un bouger et se pencher sur elle. Elle rouvrit les yeux. Elle ne connaissait pas cette personne.

Elle voulut parler mais sa gorge était bien trop sèche. L’homme à côté s’alarma et courut hors de la salle, criant à quelqu’un qu’elle s’était réveillée. Elle en profita pour détailler la pièce dans laquelle elle se trouvait. Le décor était très blanc, un électrocardiogramme se trouvait à sa droite et elle était allongé dans un lit. Elle ne mit quelques minutes à comprendre qu’elle était dans une chambre d’hôpital et quelques autres avant de se demander pourquoi elle se trouvait ici et qu’est ce qu’il s’était passé. Pendant ce temps, l’étranger était revenu en compagnie d’un médecin qui, lui, lui disait quelque chose. Elle l’avait déjà vu quelque part, l’ennui c’est qu’elle ne se souvenait plus d’où. Actuellement, il tentait de calmer l’autre individu.

– Du calme voyons Vigne. Notre patiente a besoin de repos.

– Mais tout va bien aller maintenant, n’est ce pas ?

L’inquiétude semblait lui nouer le ventre, si bien qu’elle se sentait un peu coupable de ne pas savoir qui c’était. Et en même temps, la situation lui paraissait étrange. Pourquoi cet homme s’en faisait pour elle alors qu’elle ne le connaissait même pas ? Le médecin, lui, semblait bien plus confiant.

– Il n’y a pas de raison pour que ça ne soit pas le cas, affirma-t-il avant de se retourner vers elle. Alors mademoiselle, comment vous sentez vous ?

Elle fut surprise et ne su pas quoi répondre, tentant vainement de parler alors que rien de compréhensible ne sortait de sa bouche. Le médecin l’arrêta donc avec un sourire.

– Vous êtes désorientée, c’est normal. Je vais vous examiner si vous le voulez bien.

Elle hocha la tête, ne voulant pas l’empêcher de faire son travail, même si elle aurait bien aimé avoir quelques explications. Il lui demanda de se redresser et d’enlever son haut tout en sortant son stéthoscope. Elle se sentit un peu intimidée à l’idée d’être torse nue devant un inconnu mais celui ci eut le bon goût de se tourner vers le mur d’un air gêné, laissant le professionnel faire son travail. Ce dernier écouta à divers endroit, palpa et percuta d’autre avant de conclure :

– Parfait. Tout semble aller bien, vous pouvez vous rhabiller.

Il se retourna vers « Vigne » et continua :

– Nous allons la garder encore quelques jours en observation, le temps qu’elle se remette et pour vérifier qu’il n’y ait aucune complication mais je suis plutôt confiant. D’ici trois à quatre jours, elle devrait pouvoir sortir.

– Merci docteur.

– Mademoiselle, la salua-t-il avant de sortir.

Vigne revint vers elle et se rassit sur la chaise en souriant. Il lui prit la main entre les siennes et la porta à sa joue.

– Je suis tellement rassurée que tu ailles bien. Je me faisais un sang d’encre.

– Qu’est ce qui s’est passé ? croassa-t-elle.

Elle n’était pas du tout à l’aise avec le contact de cet inconnu. Il agissait de manière trop familière à son gout.

– Tu ne t’en souviens pas ?

Elle fit non de la tête.

– Tu as eu un accident. Tu… Tu étais dans une voiture et…

Il s’arrêta, les larmes lui montant aux yeux, l’empêchant de parler. Il détourna le regard également.

– Et tu ne t’es pas réveillé pendant trois jours.

Il inspi​ra de nouveau et essaya ses larmes.

– Mais c’est pas grave. L’important c’est que tu ailles mieux désormais.

Elle le regarda encore un instant avant de poser la question qui la taraudait depuis le début de cette conversation :

– T’es qui ?

 

Extrait de journal du 23 septembre :

Je suis enfin rentrée chez moi. Le médecin m’a laissé partir après trois jours au final, en m’ordonnant d’être au repos complet. Cela n’a apparemment échappé à personne chez moi car tout le monde me traite comme si j’étais une petite chose fragile. Ma grand-mère m’a imposé de rester dans ma chambre et m’a donné un carnet pour que j’y écrive mes pensées. Elle dit que la mémoire me reviendra plus vite si je mets mes émotions à plat. J’en doute fort mais je ne l’ai pas contredit car j’avais besoin de me confier quelque part. 

J’ai l’impression que tout mon monde est devenu dingue. Il y a des gens de l’immeuble que je ne reconnais plus alors qu’ils me parlent comme s’ils me connaissaient depuis toujours; En tête de liste vient Vigne bien entendu. C’est qui ? Il semblait choqué quand je lui ai posé la question, si bien qu’il est reparti dans le couloir en criant après Buglosse (c’est le nom du médecin) (Je m’en suis rappelé après. Il était en libéral avant de revenir à l’hôpital. C’était un ami de mes parents, enfin de mon père) (Au moins je me suis souvenu de lui, je me souviens de quelqu’un, c’est un bon point). Bon, pour en revenir à Vigne, il s’est mis à courir derrière Buglosse qui est revenu du coup. Pour lui, ce n’est pas bien grave. « Une petite amnésie passagère » comme il a dit. Cela ne l’a pas vraiment rassuré. Apparemment, c’est mon ami d’enfance, je suis censé le connaître depuis le début du collège mais réellement, je n’ai plus aucun souvenir de lui alors que mes souvenirs du collège sont plus ou moins nets. 

Mais ça, encore, ce n’est pas le plus perturbant. Non, le plus perturbant ce sont les gens que je CONNAIS, dont je peux dire le nom ou où je les ai rencontrés… mais qui agissent bizarrement. Ainsi, Gentiane, une fille du quartier, est venue me parler spontanément alors qu’elle était censé me détester. Et quand à Basile… Il m’a regardé froidement et m’a demandé « Oh tiens tu me parles encore ? ». Ca m’a fait mal. Il m’en veut, il prétend que je lui ait fait un coup de pute mais je ne vois même pas de quoi il parle. Et il ne veut même pas me parler, en dehors de cela. Comment est ce que je peux me réconcillier avec quelqu’un si je ne sais même plus ce que j’ai fait ? Vigne joue les chats sauvages dès qu’il le voit. Il est venu me conseiller de ne pas rester à côté de lui, « pour mon bien ». C’est quand il agit ainsi que je me demande sérieusement si ce n’est pas plus mon petit ami que mon ami d’enfance. Mais quand j’ai demandé ce détail à ma grand mère, elle s’est soudainement raidie et m’a répondu franchement « À toi de me le dire, tu n’as jamais voulu être franche à ce sujet ». Donc je suppose que je devrais aller le lui demander directement mais c’est trop embarassant. J’en suis donc réduite au point zéro. 

A force de me faire engueuler quand je pose des questions, je vais finir par ne plus parler du tout moi.

En fait c’est d’ailleurs ce que j’ai fini par faire. Je fais la statut et quand on me parle, je ne réponds que le strict minimum. Ca marche plus ou moins dans le sens où au mois je ne fais plus de gaffe mais j’ai l’impression de passer pour une idiote parfois. 

Ah. Vivement que je puisse sortir de nouveau. Rester enfermé toute la journée me plombe le moral.

 

Extrait du 25 septembre :

Ok cher journal, j’ai l’impression de perdre la tête mais c’est la seule explication logique que j’arrive à trouver : Et si. J’étais. Tombé dans une autre dimension.

Oui oui, je sais, c’est complètement dingue mais parfois, je me pose vraiment cette question. Les gens agissent bizarrement, je n’arrive plus à croire mes souvenirs et surtout il y a Vigne qui me tourne autour et qui s’inquiète et qui me CONNAIT alors moi je ne vois même plus qui c’est. Il est capable de me faire rire, il connait mes gouts et même pire, il connait des trucs personnels sur ma vie, des trucs que je n’aurais jamais confié à personne. Alors qu’au contraire, les gens avec lesquels j’étais proches… semblent froid avec moi. Plusieurs ont marmonnés quelque chose à propos de ce que j’aurais fait à Basile mais personne ne veut entrer dans les détails.

Mais encore, s’il n’y avait que cela, je l’aurais juste mis sur le coup de l’amnésie. Sauf qu’il y a pire. J’ai des souvenirs qui n’ont jamais existés d’après les autres. Je m’explique. J’en avais tellement marre de rester à ne rien faire que j’ai rangé ma chambre et cherché mes affaires de cours au passage. Pourtant, quand j’ai demandé à ma grand mère où je les avais mis, elle s’est mise dans une colère noire et m’a dit que je n’avais jamais été en cours depuis des années. 

Je suis persuadée d’être étudiante, d’être en étude de droit. Mais apparemment, je serais déscolarisé depuis le collège. Ca n’a aucun sens. J’ai des souvenirs. Des souvenirs précis du collège. Et de ma fac. Bon, je l’avoue, ma période lycée est très floue. Mais c’était peut être un effet de l’amnésie, je ne sais pas. Là ce n’est pas que je ne me souviens pas, c’est que mes souvenirs ne correspondent pas à la réalité. J’ai peur, j’ai l’impression de perdre la tête. Buglosse dit que je me fait du soucis pour rien, que tout va s’arranger avec le temps mais je n’en suis pas sûre du tout. 

Et en rangeant, tout à l’heure, j’ai trouvé une boite. Je ne l’avais jamais vu avant et pourtant elle me dit quelque chose en même temps. J’ai l’impression qu’il y a quelque chose de très important à l’intérieure mais elle est fermé à clé et je n’ai rien trouvé qui puisse correspondre. Et si il y avait quelque chose à l’intérieure qui soit responsable de mon état, que c’était comme.. un moyen de transport ? Que si je trouvais la clé, je pourrais retourner chez moi, dans ma réalité, où tout allait bien ? 

Mais c’est stupide n’est ce pas ? C’est juste trop tiré par les cheveux, trop… ridicule. Même en l’écrivant je m’en rends compte. 

Je ne sais toujours pas ce qu’il y a dans cette boite ceci dit. Je l’ai rangé dans une cache de mon lit, dans un endroit entre le sommier et le matelat. J’ai peur qu’il disparaisse. Je ne sais toujours pas quoi faire. 

 

Extrait du journal du 14 octobre

Ok, ce fut une très mauvaise journée. 

Pour commencer, j’ai voulu sortir dehors et ma grand mère a, une fois de plus, refusé formellement. Le seul endroit où j’ai le droit d’aller, d’après elle, est la cour intérieur. Mais dans la cour intérieur, il y avait Basile et je ne voulais pas que la « dispute » de l’autre jour continue. Sans compter que, merde quoi ! J’ai vingt-et-un ans ! J’ai le droit d’aller où je veux encore ! Ce qui fait que je lui ai crié ça à la figure et qu’elle n’a pas vraiment apprécié. Je suis supposé être consigner dans ma chambre mais je suis parti quan même. 

Sur le chemin, j’ai croisé Vigne. Ce dernier descendait de chez lui et m’a demandé où j’allais. J’en ai eu marre, de lui aussi. Je me sens honteuse à chaque fois que je lui parle : il est proche de moi, il s’inquiète pour moi mais malgré tout ça, je ne peux m’empêcher de le considérer comme un inconnu et je n’arrive pas à lui rendre son affection. Alors je lui ai gueulé de me laisser tranquille, que j’étais assez grande pour aller où je voulais. Il a tenté de me calmer, je lui ai mis une gifle. C’est sortit comme ça. Même moi, j’étais choquée de mon geste. Il m’a regardé longuement puis a déclaré qu’il n’était pas obligé de supporter mon mauvais caractère et qu’il n’avait rien fait qui mérite que je passe mes nerfs sur lui. Il avait raison bien sûr. Mais ça n’a fait qu’amplifier mon sentiment de mal être. Aussi je lui ai balancé ce que je pensais vraiment : que je ne le connaissais pas. Que peut être qu’on se connaissait depuis longtemps mais que ce n’était plus le cas aujourd’hui et que le fait qu’un inconnu me suive comme ça me faisait plus flipper qu’autre chose. Et aussi que j’avais aucune envie de le revoir. Qu’il n’avait qu’à se trouver une autre copine et d’arrêter de m’emmerder. 

Bon en vrai, j’ai dit aussi d’autres trucs moins sympa et je ne pensais pas tout ce que j’ai dit mais il fallait que cela sorte car je n’en pouvais plus de me taire et de jouer les tapisseries dans l’espoir de comprendre ce qui se passait car ca ne marchait pas vraiment. 

Je crois que je l’ai blessé. Il a juste dit d’accord et ensuite « Si tu changes d’avis, tu sais où me trouver ». Et puis il est parti. Techniquement, non, je ne sais pas où le trouver mais je n’ai rien dit et j’ai continué mon chemin. Je suis sorti et j’ai marché au hasard. 

Sauf que ce n’était pas ma ville. Ce n’était pas la ville que je connaissais. Je me suis perdue. Je ne reconnaissais plus rien et même les alentours me paraissaient inconnus. Peut être que je suis réellement dans une autre dimension. Pourtant sur les panneaux, c’est bien le nom de ma ville. Mais c’est comme si elle avait changé. 

J’étais trop en colère pour rentrer, je n’avais pas envie. Et en même temps, je n’avais ni argent, ni téléphone. J’ai marché jusqu’au parc près de mon collège. C’était le seul endroit que je me rappelais. Sauf que je ne savais plus le chemin par où rentrer. Devant la porte de l’établissement, il y avait des gamins qui étaient assis. Probablement qu’ils étaient élèves là bas. C’était amusant à voir. 

Je suis allé dans le parc, près de la fontaine. Et tout d’un coup je me suis mise à pleurer sans aucune raison. Les gens me regardaient bizarrement et moi j’avais la nausée. C’était embarrassant. Je ne sais même pas ce qui me rendais triste là dedans. Je suis resté comme ça une bonne heure, sans pouvoir rien faire d’autre. Au final, Gentiane est venue me voir. Je ne sais pas si elle passait dans le coin ou si elle me cherchait. En tout cas, elle m’a ramené à la maison. Et sur le chemin, elle m’a fait une foule de reproche, notamment à propos de Vigne. Apparemment le fait que nous nous soyons disputé a fait le tour de l’immeuble déjà. Probablement car on était pas très discrets. Elle m’a dit sans trop de détour que c’était de ma faute, que je montrais injuste tout de même envers lui. Et aussi qu’avec mon caractère, personne n’allait jamais pouvoir me supporter. Ca m’a fait mal d’entendre ça. Je lui ai rétorqué qu’elle était bien là elle. Elle m’a dit que c’était uniquement à cause de Vigne et que si jamais je lui balançais cela en pleine figure, ca aurait été elle qui m’aurait fichu une gifle. Je lui ai alors dit de me casser. Mais en fait, elle était bien venu à cause de ma grand mère donc elle m’a dit non et reconduit jusqu’à mon appartement.

Là bas, comme prévu, ma grand mère m’a engueulé, arguant que j’étais une petite fille indigne, que j’apportais la honte sur ma famille et sur elle, que mes parents devaient être en train de s’en retourner dans leur tombe tellement ils avaient mis au monde une fille ingrate. Que si je n’étais pas contente, eh bien je n’avais qu’à partir. Et sur ce, elle m’a encore renvoyé dans ma chambre. Sauf que cette fois j’ai obéilli sans rechigné. J’ai pleuré une bonne partie de la soirée et là j’écris car mes yeux sont secs.

J’en ai marre, je veux retourner dans mon monde, dans ma vie d’avant. Je ne supporte plus la situation et je me supportes encore moins, à avoir tout le temps envie de pleurer sans comprendre pourquoi.  Je ne sais vraiment pas ce que j’ai.

Le coffre n’a pas bougé et je n’ai toujours pas réussi à l’ouvrir. 

En somme, ce fut vraiment une journée de merde.

 

Extrait de journal du 5 novembre

Je suis toujours consignée à domicile et Vigne ne vient plus me voir depuis la dispute. Je n’ai pas son numéro de téléphone et je n’ai pas de portable. Je ne sais même pas comment le joindre. 

Aussi je m’occupe comme je peux et fatalement, je ne peux m’empêcher de me retrouver à examiner cette boite. J’aimerais vraiment comprendre ce qu’il y a à l’intérieure. J’ai bien essayé de l’ouvrir avec un couteau mais je n’ai pas été très doué si bien que je me suis coupé et que ma grand mère m’a ôté l’outil des mains. D’ailleurs, j’ai dû changer mes bandages aux bras et j’ai remarqué que j’avais pleins de blessures à cet endroit. Elle est devenue pâle comme la mort en les voyant et m’a ordonné de les cacher de suite. Quand j’ai demandé ce que c’était, elle a marmonné quelque chose à propos du verre de la voiture. Ca m’a fait penser au fait que je ne savais pas grand chose de l’accident au final. Je lui ai demandé si je pouvais l’aider à rembourser les frais et elle m’a regardé bizarrement avant de demander quels frais. J’ai répondu « Ceux de la voiture ? Ou de l’hospitalisation ? » et elle a tout de suite parut gênée. Elle a dit que ce n’était pas notre voiture et que l’assurance s’était occupé des frais médicaux. Mais alors, je me demande, dans quelle voiture étais je ? Elle n’a rien voulu de dire plus. 

Plus j’y pense, et plus je commence à me dire que ma théorie des mondes parallèles est la plus crédible. J’ai lu des sites wikipedia sur l’amnésie et cela ne me semble absolument pas naturel. Il y a trop de trucs qui clochent, je ne me reconnais dans aucun témoignage. Alors, si ce n’est pas de l’amnésie, pourquoi ça ne pourrait pas être ça ? Surtout que ce n’est pas possible qu’une ville change si rapidement, non ? 

J’ai tourné la boite sous tous ses sens, observé le moindre de ses détails avec grande attention. Elle est en bois, avec des fleurs gravées dessus. Et il y a définitivement quelque chose à l’intérieure car quand je l’agite, j’entends du bruit. Mais je n’arrive pas à mettre le doigt sur ce que c’est. Je suis convaincue que cet objet m’aidera à rentrer chez moi. Peut être était ce un portail qui se trouve là, ou une notice, ou n’importe quoi. En tout cas, je l’ai montré à ma grand mère et à part que c’était très joli, elle ne voit pas où je l’ai trouvé. Elle aussi ne l’avait jamais vu avant. C’est un point supplémentaire en ma faveur. 

Enfin parfois, je doute. Je me dis que je délire. Mais je ne comprends toujours pas ce qui m’arrive. 

 

Extrait du journal du 5 décembre

Aujourd’hui, j’ai pu sortir dehors. Pour aller chez le médecin. C’est Vigne qui m’a conduit là bas. Il n’a pas dit un seul mot à propos de la dispute de la dernière fois mais il n’a pas été aussi familier que d’habitude. A ce compte là, j’aurais préféré que ce soit ma grand mère qui m’emmène mais elle s’est mise en colère encore quand j’ai osé émettre cette hypothèse. Elle ne sors plus apparemment. Ses reins lui font trop mal. Elle a également sorti encore tout un couplet sur à quel point j’étais une petite fille indigne donc j’ai préféré écourté la discussion.

Là bas, le discours du médecin s’est limité à « Tout va bien » et « Ca va passer » pour mes trous de mémoire. Quand je lui ai dit que j’avais peur de devenir folle, il a froncé les sourcilles et m’a dit très sérieusement que ce n’était « que dans votre tête tout ça », qu’il avait eu de nombreux patients comme moi avant et qu’aucun d’entre eux n’était devenu fou. Et sinon, la consultation n’a servi à rien. J’en suis ressortie légèrement frustrée et Vigne a dû le remarquer car il m’a proposé d’aller manger un bout quelque part et a rajouté que ma grand mère avait donné son accord. J’ai accepté du coup. 

Il m’a emmené dans un restaurant végétarien. Je ne pensais pas qu’il serait le genre à aimer ce genre de cuisine mais je n’ai rien dit. Il s’est occupé des commandes sous mes yeux effarés de n’avoir mon mot à dire sur ce que je voulais manger. Voyant ma tête, il a rajouté que je pourrais commander autre chose après si je voulais mais j’ai dit non. J’ai eu droit à une assiette de tofu avec des sauces et des légumes, un truc un peu bizarre en somme. Lui avait un steak de viande végétale (kékecé ?) et des haricots verts. J’étais assez sceptique mais au final, à peine avais je gouté que j’avais revu mon jugement : j’aimais beaucoup. C’était fondant, c’était bon et je finis mon assiette en moins de temps qu’il ne fallait pour le dire. Quand je relevais la tête de mon assiette, je le vis en train de pleurer. 

Gros moment de malaise (J’étais censée faire quoi ?). Il s’est repris un peu en s’excusant, en disant que cela faisait si longtemps qu’il ne m’avait pas vu manger comme ça ce qui a emmené une grosse vague de questionnement en moi. Puis il a continué sur autre chose, me demandant si j’allais bien. J’ai répondu franchement, j’aurais dû mentir : j’ai dit « non ». Il m’a regardé d’un air peiné et m’a demandé si je voulais en parler. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai commencer à lui parler sans détour. Je lui ai dit que j’allais mal, que je ne reconnais plus rien, que le médecin était un con, qu’il ne faisait rien. A ma plus grande surprise, il était d’accord avec moi sur ce dernier point. Il s’énerva  lui aussi sur Buglosse, arguant que c’était un incapable qui ne faisait jamais rien et se contentait de dire que tout allait bien. Ainsi donc je n’étais pas la seule à penser ainsi. Eh bien c’était rassurant à entendre. Du coup, j’ai peut être oublié notre dispute et le fait que je le connaissais à peine. Là, sur le moment, il semblait vraiment me mettre en confiance si bien que j’ai continué dans mes confidences. Je lui ai parlé de ma grand mère qui, bien qu’elle avait toujours été très stricte, se montrait plus que sévère ces derniers temps sans que je ne comprenne pourquoi. J’ai même évoqué le fait qu’elle m’ait engueulé quand elle a vu mes blessures.

Et c’est là que j’ai remarqué qu’il avait également des pansements autour des poignets. Est ce que par hasard, il aurait été victime de l’accident lui aussi ? Ca ne m’était jamais venue à l’esprit mais si j’avais été dans une voiture, il était peut être probable que c’était la sienne, vu que c’était censé être « mon meilleur ami depuis le collège ». Tiens, si j’ai été descolarisé, comment est ce que ca peut être mon meilleur ami depuis ce moment là ? Il y a un truc qui cloche (l’ennui c’est que je ne me rends compte que là maintenant, alors que je l’écris. Je lui demanderais la prochaine fois. En attendant, retour au repas). Je lui ai demandé si cela lui faisait mal en lui montrant ses bras. Il a regardé d’un air étonné et a rit. En fait ce sont des tatouages -enfin UN tatouage pour être exact. Le signe de l’infini avec une date inscrite en dessous. Elle est assez récente. Je lui ai demandé à quoi cela correspondait et il a fait un « Ah ah !  » mystérieux. Beh. C’était pas des blessures donc. 

Je lui ai demandé à qui appartenait la voiture de l’accident et il a blêmit. Il a fallu que je lui sorte les vers du nez car il regardait ailleurs et il a fini par lâcher à voix basse « A Basile ». Ah. Okay. Cela explique certaines choses. Je me suis alors demandé si j’étais responsable de l’accident -ce qui aurait expliqué pourquoi il m’en veut. Mais je l’ai formulé à voix haute et il s’est tout de suite insurgé, disant que je n’avais rien fait de mal et que ce n’était pas de ma faute mais de la sienne… et là il s’est rendu compte qu’il en faisait peut être un peu trop aussi s’est il tout de suite excusé.

Je l’ai peut être mal jugé. Enfin plutôt, à cause de la situation un peu particulière, je n’ai pas su apprécier à sa juste valeur son amitié. Il m’aime vraiment beaucoup (ce qui accentue le fait que je sois persuadée qu’on était un peu plus qu’amis avant). Parfois j’essaye de me dire que la situation ne doit pas être facile pour lui non plus mais il ne se plaint pas et il semble me pardonner bien trop facilement. Ca fait plus paillasson qu’ami à ce stade là.

Cependant, comme il semblait vraiment sincère, je lui ai demandé, de manière détourné bien sûr, quelque chose qui me tracassait. 

– Tu penses qu’il existe des dimensions parallèles ?

(Je retranscris les dialogues car cela me semble important mais c’est pas de l’exactitude exacte. C’est juste en gros.) 

– Peut être bien oui. Après tout, il y a pleins de mystères dans l’univers, aussi cela ne me semble pas spécialement incongru. 

Ensuite il a demandé pourquoi je lui demandais ça alors j’ai répondu :

– Parfois j’ai l’impression de venir d’une autre dimension, comme si j’étais attéri dans celle ci par erreur, comme si je n’étais pas à ma place.

Il m’a regardé longuement et finalement, il est parti sur un sujet autre, qui, je trouve, est suffisamment important et intéressant pour que je le retranscrive :

– Crois tu que ce que nous vivons définit qui nous sommes ? 

A ce moment, je l’ai regardé en clignant des yeux, pas sûre de comprendre. 

– Je veux dire que, si nous n’avions pas vécu les mêmes choses ou rencontré les même personnes, nous aurions pu finir par être des personnes différentes ? Qui n’auraient rien à voir avec les personnes que nous sommes actuellement ?

Cette question m’a laissé songeuse. J’avoue qu’elle allait beaucoup dans mon sens. Etait il possible que, en ayant vécu une autre vie que celle de mon alter-moi, j’étais devenue une tout autre personne ? 

– Probablement, répondis-je prudemment. Car nous n’aurions pas été influencé par les mêmes aspects. Par exemple, si tu veux devenir, je sais pas moi, avocat et que tu rencontres un luthier de talent, tellement que tu changes d’envie de métier, tu ne seras plus la même personne et tu n’auras pas du tout la même vie. 

– C’est un peu la théorie des battements d’ailes du papillon. Une toute petite modification peut amener à de très grands changements. 

Ce qu’il disait là était bien vrai et bien sage. Mais je n’ai toujours pas compris pourquoi il m’a parlé de cela. 

 

Extrait du journal du 12 décembre

Ca y est ! J’ai enfin compris ! 

Vigne est au courant que je viens d’une autre galaxie ! Enfin d’une autre dimension, ou j’ai fait un choix différent à un moment donné et le fait que ce choix ou que cet événement n’a pas existé a changer mon monde et surtout a changé qui j’étais. C’est pour cela que tout me parait étrange. Je ne suis pas l’Adonis de ce monde, je suis Alter-Adonis de l’autre monde. Je ne sais pas si c’est compréhensible ce que je raconte mais en tout cas pour moi, ça en a. Et c’est surement car Vigne était très proche d’Adonis qu’il a pu remarquer ce changement et conclure que j’étais quelqu’un d’autre. C’est cela qu’il a voulu me dire l’autre jour au restaurant. 

Mais alors, où est passé Adonis ? 

(Au passage, appeler quelqu’un d’autre, même si c’est un Alter-moi par mon nom est extrêmement perturbant).  

Peut être est elle caché dans la boite ? Enfin non, car la boite parait bien petite tout de même. Peut être y-a-t-il un plan ? Ou le nom d’un endroit où se rendre. Plus que jamais, je suis persuadé que c’est dans cette boite a quelque chose d’important à l’intérieure. Mais je n’ai toujours pas la clé. J’ai cherché partout dans ma chambre, même ailleurs, sans succès. J’ai cherché sur internet comment crocheter une serrure mais sans trop de succès. 

Grand mère commence à regarder la boite de travers. Elle dit que je suis trop obnubilé par elle et que si cela continue, elle va me l’enlever. Elle n’aurait pas dû dire cela car maintenant je l’ai caché. Je l’ouvre uniquement quand je suis toute seule et je fais très attention à ce qu’elle ne la voit plus. 

Je suis sûre qu’on me cache quelque chose. Je ne dais pas quoi mais ça crève les yeux désormais. 

 

Extrait du journal du 25 décembre

Nous sommes officiellement le jour de Noël ! Hourra ! 

Au cas où cela ne serait pas évident, c’était un sarcasme. Je me suis isolée dans ma chambre, prétextant que je ne me sentais pas bien et que j’avais besoin de me reposer. Il était minuit passé donc personne n’a protesté. Que dire ? 

Tout d’abord, l’appartement a été envahi de membres de la famille, plus ou moins lointain, comme mes oncles et tantes et la soeur de grand mère. Chacun venant avec leurs enfants bien sûr. Et tout ce beau monde, entassé en si peu d’espace, fait évidemment un bruit infernal. Je ne sais pas comment les voisins font pour supporter. Probablement que chez eux aussi c’est le boucan si bien qu’ils ne remarquent même plus ? Je ne sais pas. En tout les cas, c’est horrible. 

Bien évidemment, je ne me rappelle pas de la moitié et je suis obligé de leur faire un sourire -crispé- en leur disant bonjour alors que dans ma tête, la seule chose qui raisonne en boucle est « Mais c’est qui ce type ? ». Aussi, peut être car ils sont ma « famille », ils se permettent de faire des réflexions désagréables. Ainsi quelqu’un a dit que j’avais grossi (mais je t’emmerde) et une autre a dit qu’elle me préférait quand j’étais plus maigre (et moi je préférais quand tu te taisais). Ma grande tante, au contraire, a déclaré qu’elle était contente que j’arrête mes caprices concernant les repas (de quoi est ce qu’elle parle ?). Et sinon, j’ai eu droit à des « C’est bien tu es plus féminine ainsi, tu as arrêté de t’habiller comme un sac » (mais…) ou des « Maintenant que tu t’habilles normalement, les garçons doivent te tourner après n’est ce pas ? » *insérez ici un clin d’oeil salace*. Cela a aussi dévié sur des « Alors quand est ce que tu nous présente ton chéri ? » et j’en passe. Mais la perle, le grand gagnant a été une de mes petite cousines qui m’a demandé très sérieusement « Est ce que t’es encore mourante ou pas ? » Non, je ne le suis pas. Merci de demander. 

Un repas donc merveilleux auquel je suis ravie d’échapper désormais. Vivement demain, Vigne a promis de m’emmener quelque part. 

 

Extrait du journal du 26 décembre

Vigne est venu me chercher comme promis. Il m’a emmené faire un tour dans le quartier, ce dont je n’étais pas spécialement contre. Il m’a demandé comment s’était passé mon Noël et j’ai pu me plaindre en long et en large à son oreille, ce qui était réellement jouissif. Il a rit et commenté avec sarcasme tout ce que je disais, me faisant rire par la même occasion. Il semblait connaître déjà la plupart des gens de ma famille car il pouvait les décrire, les reconnaitre aux descriptions et même les caricaturer. 

Je commence à bien l’aimer en fait. Ou en tout cas, je comprends pourquoi Adonis avait pu devenir son amie avant. 

Quand j’ai évoqué la petite fille par contre, il a tout de suite pâlit et a lâché un petit rire étranglé. Devant mon insistance, il a finalement avoué que j’avais (enfin qu’Adonis avait) été très malade pendant une bonne partie de son adolescence, si bien qu’elle se qualifiait souvent de mourante. Je ne savais pas. Certains détails commencent à prendre sens maintenant. La pauvre… Mais il n’a pas voulu me dire ce qu’il avait et je n’ai pas insisté. 

A la place, je lui ai demandé comment s’était passé son Noël à lui mais il a répondu d’un ton embarrassé que ses parents n’étaient plus ici. Quand je lui ai demandé pourquoi il n’était pas parti les voir, il m’a appris qu’il comptait le faire pour le nouvel an. 

Et là, il m’a demandé si je voulais venir avec lui. Pour voir mes parents (comme chaque année a-t-il ajouté). 

Mais mes parents… Il sont… Enfin je crois.

J’ai dit oui. 

J’y vais avec la boite -on ne sait jamais- et avec le fol espoir que les choses soient différentes. 

Fin des extraits de journaux

 

Ils roulèrent beaucoup. Pendant plusieurs heures, avec uniquement un silence et la musique de la radio comme arrière fond. Aucun des deux ne dirent un mot. Elle ne savait pas où ils allaient exactement et n’osa pas le demander. Il y avait d’autres choses pourtant qu’elle aurait aimé savoir, mais le silence était trop palpable. Dans son sac, elle entendait la boite bouger. Elle avait laissé son carnet à la maison cependant, caché en dessous de son oreiller. Elle avait tenté de raisonner logiquement, d’essayer de se rappeler si elle avait entendu quoi que ce soit concernant ses parents depuis qu’elle s’était réveillée mais ses souvenirs se faisaient flous, pour changer. Cependant, au fond d’elle, elle savait.

Quand elle aperçut les pancartes du cimetière, elle comprit, plus ou moins consciemment mais ne pu s’empêcher d’espérer jusqu’à la dernière minute. Même lorsqu’ils se garèrent, même quand il passa acheter des chrysanthèmes chez le fleuriste, même en gravissant une à une les allées du cimetières… elle espérait, vainement.

Et puis ils arrivèrent sur leur tombe. Vigne lui dit quelque chose comme quoi il la laissait se recueillir en paix, qu’il allait sur la sienne en attendant, et de l’appeler si quelque chose n’allait pas. Elle le suivit des yeux et le vit s’arrêter sur une un peu plus loin. Apparemment, il n’avait pas menti. Il posa même les fleurs qu’il avait choisi sur la leur.

Elle finit par se tourner vers eux, son sac sur l’épaule et sa fleur à la main. Elle observa les tombes. Leurs noms étaient marqués, ainsi que la date, identique. Un jour où elle était au début de collège, où elle était rentrée mais pas eux. A ce souvenir, à cette vue, elle ne put s’empêcher de fondre en larme. Elle s’assit par terre, dans les graviers, et se mit à parler. Après tout, il n’y avait personne d’autre qu’eux ici.

– Salut papa, salut maman. Vous voyez, votre fille est de retour.

Les larmes redoublèrent tant qu’elle hoquetait désormais :

– Je suis de retour, répéta-t-elle. Je suis désolée, je suis désolée.

Elle ne savait pas de quoi elle s’excusait mais elle le faisait tout de même car cela lui faisait du bien.

– J’aurais peut être dû venir avant, je ne sais pas. Vous me manquiez. Vous me manquez horriblement même maintenant.

Elle renifla, déglutit cette boule qu’elle avait au fond de la gorge. Sa voix jouait les trémolos.

– J’essaye d’être une bonne fille, digne, mais je suis sûre que j’ai raté. Parce que sinon vous seriez là.

Elle sortit la boite de son sac et la posa sur la tombe, juste à côté des fleurs.

– Je suis une voyageuse hors de ma galaxie. Et ça c’est… le moyen de rentrer chez moi, de revenir à mon ancienne vie. Sauf que je sais pas comment y accéder.

Elle eut un petit rire nerveux, mêlé de pleurs.

– C’est beau tout de même car, dans cet univers, j’ai cru, juste un instant, que vous seriez encore là. J’aurai tellement voulu vous revoir, même si je suis pas vraiment votre fille. Juste… un alter-égo, une poupée défaillante qui n’a même plus toute sa tête, ni toute sa mémoire.

Son rire se transforma en cri, en longue plainte.

– Qu’est ce que je dois faire maintenant ? Je me sens juste.. perdue, coincée. Je ne sais pas où aller.

Toutes ses émotions sortaient comme un trop plein. Sans qu’elle sache pourquoi, elle s’était mis à gratter son bandage, faisant apparaitre la peau nue et cicatrisé.

– Je voudrais tellement… juste… rentrer. Avec vous. Je veux rentrer à la maison. Je vous en prie, ne me laissez pas toute seule.

Elle était tellement prise dans ce qu’elle disait qu’elle n’avait pas entendu Vigne qui était revenu voir ce qui se passait. Il la prit délicatement dans les bras, ce qui la fit sursauter. Elle leva les yeux vers lui. Les siens aussi étaient rouges. Il n’avait besoin de rien dire, elle savait qu’il comprenait sa tristesse. Il se mit à la bercer, doucement, jusqu’à ce qu’elle arrête de pleurer.

– Je veux rentrer à la maison, pleura-t-elle.

– Je sais, murmura-t-il. Moi aussi, je veux qu’ils reviennent.

Au bout de quelques instants, elle finit par se calmer, même si elle reniflait de temps à autre. Il demanda :

– Tu veux rester ici encore un peu ?

Elle hocha la tête et lui renvoya :

– De quoi ils sont morts les tiens ?

– Mon père est mort de maladie, ma mère s’est suicidé.

– Oh.

C’était assez différent des siens. Elle se sentit obligée d’ajouter :

– Les miens sont…

– Morts dans un accident de voiture, compléta-t-il. Ils ont été percutés par un camion qui avait grillé un stop. Ils sont morts sur le coup. Je sais, ne t’en fais pas.

– Je te l’avais déjà dit ?

– On vient ici chaque année.

– Ah oui c’est vrai.

Il y eut un petit moment de silence, qui n’était rythmé que par ses reniflements. Il finit cependant par ajouter d’un air amusé :

– Ceci dit, tu as le chic de poser des questions bizarres.

– Mais non.

– Tu te rappelles de notre rencontre ? Tu avais entendu parler du fait que je vivais en famille d’accueil et tu étais venu me voir en disant « Hé ! Tes parents sont morts, les miens aussi, on peut devenir amis ?  »

Elle s’étrangla de rire.

– J’ai vraiment dit ça ?

– Oui. Et quand je t’ai envoyée bouler, tu m’as harcelée jusqu’à ce que je ne dise oui.

– Et ça a marché ?

– Malheureusement.

Là, elle eut un rire franc, bien que toujours humide. Même lui ne put s’empêcher de sourire.

– Est ce que je peux te poser une question ? finit-elle par demander.

– Vas y.

– Est ce qu’on est en couple ?

– NON !

Il avait répondu de manière franche et spontanée, ce qui était en soit quelque peu vexant. Mais il rajouta de suite après :

– Sans vouloir te vexer…

– Trop tard.

– … Tu es ma soeur.

– Pardon ?

– Enfin, je veux dire, je te considère comme ma petite soeur. Et rien de plus. Et l’idée de sortir avec toi, ca ferait juste trop bizarre.

Elle hocha la tête. Cette explication lui allait à peu près. Elle reprit la boite entre ses mains et l’observa de plus près.

– Et ça, tu sais ce que c’est ?

– Oui, acquiesça-t-il.

– Est ce que tu sais comment on peut l’ouvrir ?

– Avec ma clé.

Le jeune homme sorti un pendentif de son cou au bout du quel se trouvait une clé.

– C’est toi qui me l’avait passé, expliqua-t-il. Avant… avant l’intervention.

– Quelle intervention ?

Il inspira un grand coup et se décolla d’elle, pour se placer en face. Il la regardait droit dans les yeux.

– Est ce que tu veux vraiment savoir ?

Elle hocha la tête.

– Ce médecin, Buglosse. Il… Il est spécialisé dans les effacements de mémoire.

– Les quoi ? répéta-t-elle avec effarement. Tu veux dire que… cette histoire d’accident ? Mes trous de mémoire à répétition ? Le fait que je ne reconnaisse plus personne… C’était fait exprès ? C’était voulu ?

Elle sentit la rage monter en elle tandis qu’il détournait le regard.

– Oui. Mais on avait une très bonne raison pour cela.

– Ah oui, et dis moi laquelle ?

– Tu étais mourante.

Elle le regarda sans comprendre. Pourtant, elle était sûre d’avoir déjà entendu ces mots quelque part.

– Il s’est passé… quelque chose d’horrible quand tu étais au collège.

– Pire que la mort de mes parents ?

– Oui. Même si ça n’a pas dû aider et que ça a fait effet boule de neige. Mais cette chose était tellement… horrible que… que… que tu en es tombé malade. Gravement. Cela te bousillait ta vie, a un tel point que tu ne pouvais même plus sortir ou vivre.

Il porta la main au tatouage caché par les bandages. Elle regarda le sien, avec ses longues lignes horizontales le long de ses poignets.

– Et moi j’ai tenté de t’aider comme je le pouvais. Mais ça a fini par se savoir et ça a été pire. Alors, on… on a regardé quelque chose pour te faire oublier tout ça, pour que tu recommences à zéro, que tu aies une nouvelle vie.

– Eh bien c’est légèrement raté.

Il la regarda avec un sourire triste et secoua la tête :

– Non, c’est très réussi. Certes, tu m’as aussi oublié mais… juste le fait de te voir aller mieux, de te voir manger de nouveau, ça en valait largement la peine.

Elle aurait voulu protester qu’elle allait mal, que le fait de ne plus avoir de mémoire lui gâchait la vie, qu’elle s’était sentie étrangère à son propre corps, à sa propre vie…

– Et les souvenirs que j’ai ? Ceux de mon collège, de ma fac ?

– Ce sont des faux apparemment. Le toubib a dit en gros que ton cerveau essayait de garder une certaine cohérence en comblant les trous avec ce qu’il avait sous la main. On l’a juste un peu aidé avant.

Elle se sentait tout de même trahie et il dû remarquer son expression car il ajouta de suite après :

– Mais tu étais consentante évidemment. Tu ne t’en souviens pas mais tu as écouté les explications du médecin, exprimé ton envie d’oublier et mis en place les faux souvenirs. Je te promets que nous n’avons rien fait contre ta volonté.

– Qu’est ce qu’il y a dans cette boite ?

– Une lettre. Une lettre venant de toi pour toi, dans le cas où tu aurais dû mal avec la perte de mémoire. C’est moi qui te l’avait conseillé de l’écrire. Et c’est pour cela que j’avais la clé.

Du bout des doigts, elle retraça le contour des lignes des gravures, comme si elle les découvrait pour la première fois.

– Qu’est ce qu’il y a dans cette lettre ?

– Je ne sais pas, avoua-t-il. Je ne l’ai pas lu. Elle t’était destinée après tout.

Elle se mordilla la lèvre, ne sachant que faire.

– Tu vas te moquer…

– Jamais !

– … Mais je croyais que c’était une faille temporaire, un moyen de rentrer chez moi.

– C’était un peu petit tout de même pour servir de Tardis, non ?

– Je ne sais pas. C’est ce que je croyais.

Il lui tendis la clé mais elle hésita à la prendre.

– J’ai peur de ce qu’il y a à l’intérieure, avoua-t-elle.

– De quoi as tu peur ?

– Est ce que la fille de cette lettre, celle qui écrit, c’est encore moi ? Est ce que je suis vraiment cette Adonis ?

– Je ne sais pas. Mais si ça peut te rassurer, je resterais auprès de toi.

Elle ricana et finit par l’attraper. Elle était minuscule. Elle rentra sans peine dans la serrure et le coffret s’ouvrit. A l’intérieur, il y avait bien un bout de papier, plié en quatre. Avec soin, elle l’ouvrit. C’était son écriture, elle la reconnaissait. C’était une lettre d’Adonis à Adonis. Elle jeta un regard apeuré à Vigne. Ce dernier serra sa main droite et lui fit signe de continuer.

Alors elle lut.

Chère Moi,

Je ne sais pas vraiment ce que je vais écrire dans cette lettre, pardonne moi si elle sera un peu brouillon. 

J’ai peur. Et en même temps, je suis soulagée. Tellement soulagée, à l’idée de ne plus avoir à porter ce fardeau bientôt. 

Vigne m’a promis qu’il resterait à mes côtés tout le temps jusqu’à mon réveil. J’ai déjà préparé avec lui tous les détails de l’histoire qu’il devra raconter. C’est un peu ironique quelque part, que je me serve d’un accident de voiture alors que mes parents en sont morts. Mais en même temps, je ne voyais rien d’autre. 

Le docteur a dit que certains souvenirs associé à celui visé risqueraient de sauter avec lui, comme s’ils étaient tous liés et qu’on ne pouvait enlever un sans enlever les autres. C’est surtout ça qui me fait peur. Qu’est ce qui se passerait si je me réveillais en l’ayant oublié ? 

Seigneur, faites que cela n’arrive pas. Il est la personne la plus importante que j’ai auprès de moi. S’il n’avait pas été là, j’aurais fini ma tâche il y a bien longtemps. Il est si gentil, si prévenant. C’est devenu ma seule et unique raison de vivre. C’est pour cela que je lui ai confié la clé d’ailleurs. Pour m’assurer qu’il sera à tes côtés quand tu liras cette lettre. 

Ce qui s’est passé. Ce que je cherches à oublié. Quoi qu’il arrive, ne cherche jamais à le savoir. Cela ne servira à rien, sinon à te faire du mal. Je ne suis pas très bonne pour aller de l’avant. Je n’ai fait que trébucher et mourir à petit feu tout ce temps. C’était un poison, quelque chose qui me rongeait les veines, que je veux oublier à tout prix. Alors s’il te plait, tiens toi en éloigné. 

Et pour tout le reste, ne t’en fais pas. Je suis convaincue que, désormais, tu seras heureuse.

Embrasse Vigne pour moi. 

Adonis. 

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8 thoughts on “La boite aux fleurs, par James Hamlet

  1. Ah les charmantes remarques de la famille 😀 Et le mystère terrible, d’autant plus terrible que jamais révélé, qui a forcé Adonis dans cette étrange direction. Heureusement que Vigne est là !

    • Merci de ton commentaire =D Et oui, charmantes comme tu dis, mais au moins elles servent d’indices ici :p Quand à Vigne, heureusement qu’il est là oui.

  2. Très chouette ! Évidemment, maintenant, je veux savoir ce qui s’est passé !

    • Merci pour ce commentaire =D Je suis ravie que ça aie plus. Et quand à ce qui s’est passé… Je pensais que c’était suffisamment compréhensible en toile de fond. Mais si ça peut aiguiller, ca a un rapport avec Basile.

  3. J’ai tout de suite accroché et aimé cette sensation de décalage, de trouble de l’identité. Le choix de la narration via les extraits de journaux est excellent. Et j’aime aussi le fait de ne pas révéler la cause à la fin !

  4. Très bien amené, j’adore également la famille à Noël, et suffisamment d’éléments pour que la « cause » ne soit pas révélée mais puisse être devinée. Joli !

    (Par contre je suis désolé, je laisse passer les quelques fautes de frappe, mais j’ai été frappé (sans jeu de mots) par « j’ai obéilli » : j’ai cherché un autre verbe avant de trouver « obéi » tout simplement ;))

  5. Vouloir oublier à tout prix, oui, parfois.
    Un journal comme ascenseur, pour sortir la tête de l’eau quand tout devient incohérent.
    Une nouvelle qui pose question sur le besoin d’oublier des événements qui rongent de l’intérieur au point de détruire ce que l’on est à petit feu.
    Merci pour le moment de lecture

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