La Biscuit, par Rebecca Borakovski

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[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

« Scritch… Scritch… Scriiiitch… »

– Bordel la Biscuit ! T’as pas bientôt fini avec ton putain de couteau ?!

Jetant rageusement le bâton dont il se servait pour attiser le feu, Willy se leva et se posta devant elle avec un air menaçant. Pour tout le bien que ça lui faisait, car Nina ne se sentait pas le moins du monde concernée. Une minute s’écoula paresseusement tandis qu’elle continuait tranquillement sa besogne jusqu’au moment où Willy perdit réellement patience. C’est le moment qu’elle choisit pour pointer sa lame vers l’entrejambe de son comparse.

– J’fais c’que je veux et tu le sais. Mêle-toi de tes affaires et tout se passera bien. A moins que tu tiennes pas tant que ça à ton machin après tout ?

– Bordel, tu fais chier et ça je l’sais ! Y’en a marre de c’bruit ! J’ai la caboche qui va exploser ! D’abord ton fusil que tu t’occupes pendant trois plombes et maintenant ça ! Y a pas à dire, tu fais chier.

Il retourna finalement s’occuper du feu non sans l’avoir encore copieusement insultée. Elle s’en foutait pas mal. Il y avait que ce surnom débile qui la foutait vraiment en rogne mais de le voir faire marche arrière la queue entre les jambes lui suffisait pour le moment.

– T’as tort de négliger un bon couteau, ricana-t-elle. Beaucoup de dommages pour peu de dégâts. Pas comme avec ton flingue ! Ou ma Winchester, ajouta-t-elle tout en caressant le canon. Avec ça, ouais, tu déglingues tout ! Mais va saigner ton puma avec. De la bonne viande fichue.

Elle cracha.

– C’est pas pour rien que c’est pas toi qui chasse !

– Z’avez pas fini de vous prendre le chou ? Pour une fois que je peux pioncer tranquille, faut que vous fassiez les abrutis !

Merde. Ils avaient réveillé Carlos. Cette pourriture de Mexicain qui jouait les chefs de bande lui tapait sur les nerfs bien comme il faut. Comme Willy, sauf que lui était intelligent, un homme dangereux à sous-estimer. Et c’est pas le vieux Jacks qu’allait dire le contraire. Ça non !

– Désolée Boss.

– Toi la Biscuit, tu la ramènes pas. Tu vaux pas mieux que lui alors pas la peine de jouer les faux-culs avec moi.

Nina se tendit aussitôt. Si elle pouvait le tuer maintenant, quel pied elle prendrait ! Ses mains se serrèrent convulsivement sur le manche de son couteau. Elle détestait qu’on l’appelle comme ça et les deux autres le savaient. Mais ils en avaient rien à foutre et lui faisaient bien savoir.

Elle se força à se détendre et grimaça même un sourire. De la patience, elle savait attendre quand il fallait. Quand elle chassait et qu’il fallait guetter sa proie pendant des heures, elle savait faire. C’était pareil, juste un peu plus long. Tant que le boulot serait pas terminé, elle arriverait bien à les supporter. Après… Après il serait temps de s’arranger.

En attendant, Carlos avait repris les grandes lignes du rôle de chacun. Du taf, y en avait plus qu’à son tour, surtout depuis que Jacks était mort. C’est tout ce qu’y avait à récolter quand on voulait négocier avec Carlos. Mais comme y disait, plus de taf voulait aussi dire part plus grande. Et elle avait jamais été tellement proche de Jacks. Quand le patron y cause, tu la fermes et t’obéis. Et quand le boulot est terminé, ben c’est plus le patron donc là, t’as le droit d’agir. Fermer sa gueule et agir, c’est comme ça qu’on survivait le mieux, surtout dans le Far West !

Carlos devait aimer le son de sa voix, c’était pas possible autrement. Parce que y avait quand même pas besoin de répéter vingt fois ce qu’y les attendait. Franchement, y avait quoi de compliqué dans une attaque de diligence ? Si personne ne comptait combien de diligence y se f’zait, c’est bien qu’y avait une raison ! Tout le monde le faisait. Limite tu débutais dans le métier par ça. Tu bloques la voie, paf et là tu menaces tout le monde. Rien de plus simple. Sans oublier de se barrer avec le butin.

Plutôt que d’écouter toujours les mêmes conneries, elle rangea sa pierre à aiguiser et alla vérifier les chevaux. Sans eux, tout était fichu. Limite c’était eux qui faisaient le plus dur. Mouais. Fallait pas voir à exagérer non plus.

– Eh la Biscuit ! T’as pas bientôt fini de te balader ? Remballe tes trucs, qu’on se barre de là.

Contenant du mieux qu’elle pouvait sa hargne, elle avala vite fait le gruau réchauffé. Bordel de repas. Vivement que le fric se pointe ! Alors elle pourrait manger un truc qui vaille le coup. N’importe quoi d’autre que cette bouillie infâme.

Le chemin fut silencieux, avec pour seul bruit les pas des chevaux sur la piste. Ils galopèrent deux bonnes heures avant que Carlos décrète qu’ils étaient au bon endroit. Ils se trouvaient juste derrière un virage, et ils seraient visibles qu’au dernier moment. A part les détrousseurs comme eux, y avait que cette putain de diligence qui devait passer par là. Une aubaine qui se ratait pas. Surtout que d’après leurs renseignements, c’étaient des plus que riches qui l’avaient embauchée. Ouais, une sacrée putain d’aubaine !

Carlos alla se planquer de l’autre côté du virage, pour les prévenir quand leurs futures victimes se jetteraient dans leur piège. Y s’était choisi la bonne place, celle où il risquait pas de se faire piétiner par les chevaux. Mais c’était le boss, y avait pas à discuter. Quant à Willy et elle, ils devaient se charger de bloquer la route. Au départ, ils avaient prévu un faux blessé mais Jacks avait été porté volontaire pour jouer un vrai mort. Ils le détachèrent de son cheval, qui avait fait la route attaché à la bête de Carlos, et le disposèrent au milieu du chemin.

– En fait la Biscuit, c’est plutôt peinard comme job. Mais si y z’arrivent pas bientôt, la puanteur de Jacks seule suffira à les arrêter !

Impossible de supporter son rire plus longtemps. D’un geste mécanique, elle lui tira dans le pied. Son cri de douleur valait toutes les victoires. Sauf celle du pognon bien sûr.

– Salope ! Je vais te saigner ! Je…

– Relax ! C’est juste pour faire plus réel. Avec de la chance, ils t’auront entendu et seront plus prompt à jouer des rênes pour arrêter leurs bêtes.

Et comme il était con, il crut son bobard. Oh, il tenterait probablement de se venger après mais pour le moment, il acceptait sa décision. Un vrai con comme il était pas permis d’exister. Le sifflement de Carlos retentit et il était temps de se mettre en place. Le cadavre de Jacks bien en évidence, elle coucha sa tête sur sa poitrine en bonne femme éplorée. Restait plus qu’à Willy de jouer les blessés à côté, chose qui était maintenant dans ses cordes.

Juste à temps, la voiture déboula sur eux et Nina cru sa dernière heure arrivée. Bordel. Mourir comme ça, c’était pas une belle mort. Mais le conducteur réussi à tirer suffisamment sur les rênes pour arrêter la diligence à temps. Le boulot allait vraiment pouvoir commencer. Se grattant la tête, il demanda :

– Tout va bien en bas ? On vous a entendu crier. » Puis ses yeux s’écarquillèrent quand il réalisa ce qui se passait devant lui. « Merde ! Il est mort ? »

Le gars était ptêt pas une lumière mais il savait reconnaitre un macchabé quand il en voyait un. C’était à Willy d’entrer en scène.

– On s’est fait attaquer par des brigands. On avait rien mais ils l’ont pris quand même. » D’un mouvement de tête, il désigna Jacks. « L’a voulu jouer les héros. Ça l’a pas conduit bien loin. »

– Merde merde merde ! Z’êtes sûrs qu’y sont partis ? C’est que faut pas que j’traîne et les gars là-dedans, z’apprécieraient pas se retrouver nez à nez avec des brigands.

– T’inquiète, ils s’en remettront. Ou pas.

Son couteau fusa en plein sur la gorge de l’autre. Les gargouillis qu’il faisait étaient juste son corps qu’avait pas encore compris qu’il était mort. Elle était une putain de tireuse. Pendant que Willy boitillait vers la porte, elle l’avait dépassé et récupéré son arme. Un jet de sang gicla. Maximum de dommages et peu de dégâts. Une belle mort comme elle les aimait. A l’intérieur, les occupants ne mouftaient pas. De son perchoir, elle pouvait voir Carlos qui ne se pointait que maintenant. Elle eut un rictus de dégoût. S’il avait peur de se mouiller, l’avait qu’à choisir une autre carrière !

Le cache poussière remonté sur son nez, elle descendit rejoindre les deux autres. Willy avait enfin atteint la porte. Et c’est pour cela qu’il se prit la première balle en plein dans le bide. Y avait donc quelqu’un avec un peu de cran à l’intérieur !

– Il y en a d’autres alors attention ! Nous ne sommes pas sans défense !

C’était plus le moment de jouer au couteau, aussi elle arma sa carabine et fit entrer le canon par l’ouverture. De l’autre côté, Carlos fit pareil.

– T’as ptêt des couilles, mais t’es qu’es quand même qu’un con. T’as vidé ton chargeur connard. Alors à moins que t’es envie de mourir et tes copains-copines aussi, vous allez bien gentiment nous remplir un de vos sacs avec toute votre fortune. On saura en faire bon usage, vous bilez pas pour ça !

Après, ce ne fut plus qu’une formalité. Ils obtempérèrent, ils les tuèrent ou bien les laissèrent pour morts et aussi vite que ça, le boulot était terminé.

Et bien sûr, c’était à elle de se taper le partage des gains sous les ordres de Carlos. Y avait des bijoux et du fric. En quoi c’était difficile de faire deux tas de chaque ?

– Tu sais quoi la Biscuit ? T’as bien travaillé. Et comme je suis un mec sympa, je vais même te filer une part de ce qui revenait à Willy.

En plus ce connard osait sourire de toutes ses dents ! Déjà qu’elle méritait plus que la moitié, il croyait vraiment qu’il pouvait se garder la part de Willy en lui filant une rallonge ?

– Bordel Carlos ! M’appelle pas comme ça ! En plus tu me dois plus et tu le sais !

– Ça, c’est toi qui le dit la Biscuit. Tout ce que je vois, c’est que c’est moi le patron et…

La déflagration du fusil lui emporta le visage. Elle avait été bien sympa de s’être contrôlée jusqu’à maintenant mais le boulot était fini, elle avait plus à supporter les nuls. Bien sûr, elle admettait qu’il aurait plutôt mérité d’être lardé de coups de couteau. Mais cette balle, il l’avait pas volé non plus !

Les chevaux de la diligence étaient d’assez belles bêtes, assez pour en tirer un bon prix. Pas la peine dans ces conditions de se taper les vieilles carcasses des autres. L’un dans l’autre, la prise avait été bonne et il y avait encore ce qu’elle obtiendrait des canassons. Ouaip, un sacré joli pactole qu’elle venait d’amasser ! Avec tout ça, sûre qu’elle allait pouvoir monter un petit commerce bien comme il faut. Et gare aux embrouilleurs ! Mais le plus beau, c’est que plus jamais on ne l’appellerait la Biscuit !

OoOoOo

Elle reposa son arme sur son présentoir. Son fusil pouvait être aussi vieux qu’elle, il connaissait toujours son affaire. Et une arme bien nettoyée, c’était bien des ennuis d’évités ! Elle repensait de plus en plus souvent à sa jeunesse ces temps-ci. Si jamais elle devenait nostalgique du bon vieux temps, elle aurait plus qu’à se tirer une balle ! Surtout qu’au final, elle avait pas trop mal réussi et son auberge tournait pas trop mal non plus. Elle n’avait qu’un regret mais il était trop tard maintenant pour revenir en arrière.

Regardant par la fenêtre, elle avisa Baby Bird et sa compagnie. Si elle croyait qu’elle pouvait amener des étrangers au Merle Chantant, elle allait s’en mordre les doigts. Mais la pute s’arrêta avant et dit à l’étranger :

– J’rentre pas moi, y en a qui bosse ! Et puis la vieille, même si elle peut plus mordre, elle aboie quand même trop pour moi. C’est qu’chui une délicate moi.

C’était vraiment dommage qu’elle puisse pas lui faire sa peau à cette pute. Le gars entra tout de même, voulant une chambre mais vu l’état de ses guenilles, peu de chance qu’il avait de quoi se payer quoique ce soit. Reprenant son fusil, elle allait lui montrer de quel bois elle était faite, foi de Mémé Biscuit !

 

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3 thoughts on “La Biscuit, par Rebecca Borakovski

  1. Un western bien crasseux.comme il faut. Bon choix d’aligner la narration sur le registre des dialogues.
    Et vlan, la déflagration dans le visage ! 🙂
    Hihi.
    Bref mine de rien, même si le décor et le registre changent complètement, on te retrouve quand même et ça c’est cool !

  2. Cette nouvelle change le paysage des nouvelles, avec un bon petit western et un gang crapuleux… Très sympa, bien ficelé, et merci pour un personnage qui tient la route alors que son surnom est quand même Biscuit 😀

  3. Ah, les biscuits, les bons, les vrais, ceux qui tiennent même rassis jusqu’à la farine.
    Merci pour cet humour crash et croustillant.
    Un bon moment de lecture 😀

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