Fin’Amor, par Nio Lynes

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[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

J’observe encore une nouvelle fois le dôme grisâtre qui commence à sortir de la brume au loin. Evidemment il ne faut pas se fier aux distances et ce qui m’apparaît comme encore à une heure de marche y est probablement au double. Et en bon maniaque gorgé de TOC que je suis si près du but, j’en arrive à me demander une nouvelle fois si j’ai bien tout pris dans le sac à dos qui surplombe ma combinaison de protection. C’est fou ça, je ne suis pas foutu de m’inquiéter des coupures qui pourraient entrouvrir mon armure de tissus et laisser rentrer l’air cancérigène du dehors ; mais par contre se demander une nouvelle fois si j’ai pris une pince coupante, un globe de récupération d’échantillons, une carte du territoire et ma « rapière » alors que j’ai vérifié à plusieurs reprises avant de partir, je vous jure. Et j’imagine bien Elinor me répliquer avec ce petit sourire ironique qui m’a plu d’emblée chez elle : « Et par hasard, t’aurais pas oublié de fermer en partant aussi des fois ? »

Elinor.

C’est un peu pour toi que je suis parti en expédition ce matin dès 8h, délaissant la cité-monde pour partir sur nos territoires délaissés.

A une époque, quelques siècles auparavant, quand la pratique était encore peu répandue du grand public, on appelait ça de l’urbex, de l’exploration urbaine. Mais les conditions ont tellement changé. Tout change en quelques siècles. Et ce qui était déjà la certitude d’un monde devenu poubelle du XXème siècle n’attendait plus aujourd’hui qu’une confirmation définitive. Et je vous passe le blabla historicosocial qui fait que nous vivons tous dorénavant sous des cités renfermées qui ne laissent plus passer les rayons ultraviolets mortels du soleil.

Elinor dirait que je repars avec mes histoires du passé et elle n’aurait pas vraiment tort.

C’est vrai que j’adore le passé, je vis presque dedans.

Tiens, là pour cette courte expédition, je me dis que j’aurais quand même dû emporter mon globe de 500 Zetta octets de musique avec ces artistes du passé que j’aime tant. Un appareil aussi âgé que la musique qu’il transporte presque. Mais sur nos armures modernes, les ports d’attaches intégrés sont encore valides et ça c’est une bénédiction ! Que dis-je, un miracle !

D’autant plus que je viens juste de découvrir un certain Miles Davis hier soir… alors qu’au lieu de ça j’aurais dû mieux préparer ma combinaison à l’avance ! Je m’y prends comme un pied pour cette expédition surprise. J’ai des réserves d’oxygène pur et j’ai bien vérifié le bon fonctionnement du filtre de transmutation de l’air sur les capteurs aux avant-bras la veille. Mon sac hermétique était prêt lui aussi avec tout à l’intérieur, sans oublier le petit ordinateur textuel de bord (OrdTex), pleinement rechargé, sur mon armure de tissus protecteurs. Ce qui ne m’a pas empêché de vérifier à nouveau en partant que tout était correct.

Ho, minute, j’ai bien fermé en partant non ?

C’est sur ces entrefaites que le dôme surgit lentement devant moi, immense, majestueux, implacable. La brume du petit matin s’est maintenant retirée, laissant apparaître une plaine désolée, morne, et où la végétation grise se mêle aux résidus d’habitations humaines. Le dôme surplombe tout, offrant là le spectacle d’une colline peu naturelle. Sa structure probablement blanchâtre à l’origine se présente grise toute en arborant constamment de la mousse. Crayeux, légèrement ivoirien avec des nuances cendres et vert blême. De petits renfoncement alignés semblent le parcourir régulièrement, probablement les emplacements d’anciens petits hublots. Ce sera probablement la solution à prendre si je ne peux y accéder via une porte ou une quelconque entrée.

Parce que de là où je suis venu, je n’en vois aucune.

Je suis donc obligé de contourner lentement l’énorme bâtisse pour espérer en dénicher une. Cela se fait lentement, en enjambant constamment des masses de déchets effilés et en prenant soin que rien ne puisse percer ma combinaison. Elle a beau être des plus solides –un des modèles les plus récents, au prix où je l’ai payé ça me casserait le cul de la perdre si vite–, on ne sait jamais. Probablement avec ces endroits où plus personne ne vient désormais.

Dire que je fais ça pour toi Elinor.

Bien sûr on s’aime, mais encore faut-il qu’on puisse acter notre amour en regard des conventions du Fin ‘Amor. La manière de le faire importe peu, il faut quelque chose qui vienne de l’un des deux amants pour que l’amour soit perçu à même d’être sincère et vibrant. Et donc cimenter le couple aux yeux de tous. Je crois que dans le temps et quand il en restait, des animaux faisaient pareil : les manchots adélie, tiens. Ainsi monsieur apportait sa petite pierre pour construire le nid et montrer à madame son engagement.

Bon, jusqu’à preuve du contraire, je ne me sens pas vraiment volaille au fond de moi. Et ramener une vieille pierre à Elinor, la bonne blague. Déjà dans nos appartements ultra-cybernétisés, quel intérêt ? Et je la vois bien me faire une petite moue de dégoût en me déclarant que la couleur brun-grisâtre de la brique ne s’accorde pas avec le fond laiteux de notre chambre. « Attends c’est bien gentil mon chéri mais on va la mettre où cette horreur ? »

Une façon de dire que son sens ultra-maniaque de la propreté ne peut pas forcément s’accorder toujours totalement à mes petites explorations, mais bon. Cette fois c’est différent.

D’où ce dôme providentiel repéré sur de vieilles cartes géographiques. En me renseignant un peu, j’ai émis l’hypothèse qu’il s’agissait de ces vieilles serres hydroponiques autogérées par la robotique et tombées lentement par la suite en désuétude ; nos cités-mondes pouvant nous approvisionner bien plus efficacement. En revanche, je ne doute pas d’y trouver là des végétaux à même d’être accordés et offerts en un beau bouquet une fois qu’ils auront passé la douche de décontamination à particule à l’entrée de la cité.

Ah, trouvé !

Il y a donc bien une entrée au dôme mais elle est bloquée par un énorme objet renversé à moitié devant sur toute la longueur et rongé de rouille. On dirait une grande maison horizontale avec ses fenêtres allongées parfaitement alignées, mais avec des petites roues au sol pour qu’on puisse l’emmener. J’en repère d’autres dans un état plus ou moins similaire dans les environs tandis que l’OrdTex situé sur ma manche droite de combi m’inscrit calmement en réponse à mon hébétude une ligne défilante :

/// Train n°6885 /// Ligne passagers Paris – Chartres /// Date de mise en circulation – 10/09/72 /// Dernier voyage recensé par [Anciennement SNCF] ANT – Non répertorié /// D’après les récits qui nous sont parvenus, les trains avaient la particularité de ne pas respecter les heures de départs et d’arrivées données aux passagers. Ainsi il arrivait que de nombreux trains… ///

 

J’avais déjà entendu parler de ce moyen de transport où les gens s’asseyaient sur des sièges avec leurs affaires dans des compartiments appelés wagons pour franchir d’importantes distances à travers le pays. Depuis, ça avait légèrement changé, de nom comme de forme. Pourquoi les gens le prenaient ça c’était une autre histoire, sauf que moi j’allais devoir le traverser afin d’arriver à l’entrée obstruée du dôme. Si on m’avait dit que d’une certaine manière je « prendrais » le train comme ça un jour, je ne l’aurais pas cru.

Je rentre donc dans l’immense wagon couleur clémentine brunâtre par la porte entrouverte sur le côté. Le fait qu’il soit incliné de 30° fait que je me déplace lentement à l’intérieur en me tenant de biais : pas franchement envie que le tout s’effondre et que des éclats de verre et de métal percent ma combinaison. Je m’arrête juste un temps pour prendre quelques photos avec le viseur intégré à la visière refermable de mon casque. Il faut dire que l’alliance orangée du métal corrodé, les nuances olivâtres parfois tirant sur l’émeraude suivant les endroits et les particules de poussière en suspension dans l’atmosphère ont comme quelque chose de magique. Du temps ralenti à l’état pur. Si on me rajoute moi au milieu avec ma combinaison qui me donne un air de bibendum, c’est presque surréaliste.

La rêverie est de courte durée.

J’ai déjà franchi le wagon que je me retrouve devant l’ouverture de l’imposante coupole, et comme je m’y attendais l’entrée est fermée. Murée plutôt. Un secret à garder ? Des radiations possibles ? L’OrdTex à ce sujet restait muet, la réponse était donc heureusement négative. Une ruine honteuse ? Bon. C’est là que ma rapière entre en jeu.

Plutôt qu’une lame comme son nom le laisse penser, il s’agit en fait d’un petit pistolet dont l’embouchure allongée et fine fait des merveilles. Pas vraiment une arme, plus un outil de bricolage qui sert à tirer un fin laser continu pour les menus travaux de découpe. Son rayon utilisé à pleine puissance peut toutefois s’avérer dangereux sur des êtres vivants. On a vu des cas de braquages où à défaut d’avoir une arme puissante, des désespérés avaient pris des rapières et les dégâts étaient assez importants. Bien sûr ce n’est pas son nom officiel mais comme j’ai décoré la crosse de celle que j’utilise de petites gravures lui donnant un aspect manuscrit, j’avais trouvé que ça rendait mieux. « Toi et tes petites manies d’historien ! » me susurre en se moquant, la voix d’Elinor dans ma tête.

Après un dernier coup de jet lumineux, l’ouverture se découpe clairement pour que je puisse pousser la ferraille et entrer, toujours en faisant attention à ma combinaison. A travers la lumière qui passe dans les quelques hublots non recouverts de mousse se distingue un délabrement total dans ce qui s’offre à moi. L’impression d’un labyrinthe de formes moisies à traverser où tout, gangréné, pourrait s’effondrer dans des volutes bronze de fange. Le sol est un mélange de boue et de vase qui m’oblige à faire très attention. Je distingue notamment un enchevêtrement de câbles qui parcourent parfois le sol, tels des serpents sous le limon. Plus loin dans un lichen envahissant, d’étranges surélévations laissent entrevoir ce qui a pu être des chaises et des boîtes de rangement. Il y a même un étang saumâtre dans d’immenses bacs vides aux parois de mosaïques.

C’est encore pire que ce que j’espérais.

Tout ici est tellement sale et ravagé que je désespère directement du but premier de ma venue. Disons que j’espérais tellement mieux que d’avoir à ramasser de la mousse. Je sais pas moi, des herbes d’eau douce, des fougères… En fait presque tout sauf les plantes en plastique qui ornent la cité et font office de parfaites décorations à défaut d’amnistie pour la presque quasi-totalité des végétaux à l’heure actuelle. Est-ce vraiment une de ces serres hydroponiques que j’avais retrouvé sur le réseau ? Plutôt une vieillerie issue de l’imagination d’un…

 

/// Piscine tournesol /// Projet de construction lancé en 1969 par l’architecte Bernard Schoeller /// Abandonné en grande partie aux alentours de l’an 2000 /// Une piscine tournesol disposait de deux grands bassins de natation. Le premier de 50 mètres de long, le second de 20 mètres, pour les petits nageurs inexpérimentés [voir aussi Dico > Têtards]. /// La structure interne de la coupole pouvait en été s’ouvrir afin de profiter du beau temps. En hiver… ///

 

Ok, une piscine carrément.

Merci OrdTex de briser mes dernières illusions. Cela explique l’humidité constante et le petit écosystème qui a pu se développer ici pour favoriser les incroyables dépôts de mousses et d’herbe qui poussent partout.

Et c’est au moment où je rebrousse chemin que je la vois.

Magnifique lueur rouge gorgée de rosée. Pétales iridescents de pourpre. Grenat écarlate mêlé de légères feuilles turquoise avec ses petites épines. Vision de rêve nimbée d’une fine couche de lumière.

 

/// Rose /// Fleur des rosiers /// Sa couleur peut varier du… ///

 

C’était inespéré.

J’ai rapidement pris dans mon sac à dos le globe de récupération, tiré un petit coup de rapière à très basse puissance, pris délicatement le végétal pour le poser dans le globe translucide pouvant conserver intact tout objet pour une durée de 24h.

Le retour n’a dès lors plus qu’été une simple formalité si ce n’est que je courais comme un dératé au risque de me casser la gueule et de briser mon précieux chargement.

Moins d’une heure après, j’avais regagné la cité et c’était complètement essoufflé que j’arrivai dans notre boule opaline commune à Elinor et moi. A peine retiré ma combinaison et passé la douche de décontamination à particules, mon précieux chargement et moi approuvés clean, je grimpai les marches quatre à quatre …pour la retrouver à l’étage, émergeant à peine de sa grasse matinée.

J’arrive les mains dans le dos, cachant mon petit trésor.

« Coucou mon chéri, ça va ? » dit-elle, baillant, le regard encore vague.

« Merveilleusement bien » que j’opine avec un large sourire satisfait.

« Oh toi, tu as le regard satisfait du gars qui a trouvé quelque chose…

_ Ah-hun.

_ Tu es parti en expédition ? Ce matin, pendant que je dormais ?

_ Hm-hmm ».

Son regard s’éclaire lentement tandis qu’elle se relève sur les coudes, un peu en train de rougir.

« C’est pour moi ? T’es sorti pour moi ? Oh non, t’es chou, fallait pas.

_ Pour nous deux.

_ Oh mon chevalier ! Viens là… »

Et quand j’avance vers elle en brandissant la fragile fleur rougeâtre sortie de son globe, j’aperçois une fugace moue de répulsion, très vite rétablie en un immense sourire heureux.

Et tandis qu’elle m’embrasse et me tient d’une main amoureuse, son autre main jette la rose dans le petit incinérateur de chambre.

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2 thoughts on “Fin’Amor, par Nio Lynes

  1. Oh, elle jette un témoin du passé…
    pauvre rose
    belle preuve d’amour
    Sont-il sous une forme de mariage à l’essai comme il en existe dans certaines contrées du monde ?
    Petite gène au niveau des répétitions et des nombreux adverbes (répétés) qui ralentissent un poil la lecture.
    Une histoire mignonne dans un monde que l’on espère pas voir arriver mais qui hélas prend un chemin similaire
    Merci

  2. Pauvre rose, pauvre nature dans ce monde post-apo !
    Belle description du décor et belle prise en main des détails urbains « présents et futurs » (bien que très noires ; pensée à ces trains qui n’arrivent jamais à l’heure), et j’adore la chute (enfin, je suis aussi déçu, mais plus à cause de la femme que de ce que tu as écrit).

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