De la Sainte Fixité au mouvement relatif, par The Hanged Man

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Protagoras, tiré du site https://charliemarechal.com/Crédits Charlie Maréchal

[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

Une capsule d’eau purifiée traversa la pièce pour éclater à quelques centimètres d’un des trois membres du Consulat.

— C’est immobile ça ? Hiératique de mes deux !

— Vous voyez bien avec quelle vulgarité cet homme critique l’Église de la Sainte Fixité ! Comment un tel individu peut-il seoir à l’un des sièges du Consulat ?

— Son éminence Constans Feticare n’a pas totalement tort, ce geste était déplacé. Votre statut de Proviseur des Universités ne vous permet pas d’user de la violence à tour de bras ! Veuillez présenter vos excuses, Protal Goras !

Goras se frottait la barbe et d’un mouvement de la main, il balaya les propos de l’arbitre des Mœurs. La prétendue autorité que ce dernier incarnait irritait Goras. Il connaissait ce Bendayan Affekt pour ses envolées lyriques et ses discours passionnés sur l’union des Hommes. Tout cela semblait manquer de relativisme pour Protal Goras.

— Je ne présenterai pas mes excuses face à un homme qui se défend comme un chien lorsqu’il a une idée fixe. De plus, je ne vois pas le rapport entre ma place au Consulat et le problème qui nous rassemble.

— Soit, Protal, calmons-nous et recentrons le sujet. Nous sommes réunis aujourd’hui pour débattre et légiférer sur le statut du transport et de sa fluctuation conceptuelle éreintante : immobilité ou mouvement ? Au terme de ce débat, nous édicterons une loi pour définir si le transport possède les moyens de se déplacer ou s’il doit son mouvement aux actions contraignantes des utilisateurs.

Son éminence Constans Feticare cachait mal son impatience.

— Faites attention, Consul Affekt, vos propos confinent au blasphème. L’Église de la Sainte Fixité n’a aucun doute sur la fixité totale du transport, de son concept ou de toute autre chose !

— Un transport fixe… Mais par toutes les plumes d’Hermès, la navette qui vous a amené ici était-elle fixe ?, hurla Protal.

— À l’évidence, elle l’était : momentanément, et jusqu’à l’insécable, son mouvement n’était qu’une suite de points dans l’espace, dixit Saint Zénon notre sauveur.

— Nous connaissons l’enseignement de Saint Zénon, intervint Bendayan, mais vous savez comme moi que toute la galaxie ne suit pas les doctrines de l’Église de la Sainte Fixité. Le Consulat a été créé dans le but d’unir les différents peuples et proposer des solutions raisonnables à des problèmes précis.

— L’Église de la Sainte Fixité répond déjà à tous les problèmes. Si vos peuples acceptaient de penser plus… fixement, aucune de ces réunions ne serait nécessaire !

Comme à son habitude, Protal Goras se servit un verre d’hydromel synthétique, ce qui ne manqua pas de faire bondir son éminence.

— Qu’est-ce que le transport ? Qu’est-ce qu’un moyen de transport ? Qu’est-ce que l’immobilité et le mouvement ? Ces questions sont sans fin ! Pourquoi tout vouloir ranger dans des cases et pérorer sans raison sur des sujets sans importance ? On peut simplement tomber d’accord sur le fait qu’on n’en sait rien.

— Goras, même si je comprends votre relativisme, vous n’êtes pas sans savoir que seules vingt-quatre heures sont allouées par sujet dans l’univers et que, par ce fait, nous ne pouvons nous contenter de rester cachés derrière nos croyances ou nos doctrines. Ce que nous déciderons ici et ensemble fera figure de loi immuable pour les générations à venir qui n’auront pas le temps de traiter ces sujets !

— Immuable, immuable, vous commencez à parler comme l’un de ces curés de la Fixité, Bendayan !

— Hérétique !

— Cul béni !

Bendayan Affekt réclama le silence et proposa un ordre du jour.

On commencerait par définir ce qu’était le transport, ce qu’impliquait le transport en matière de moyens et de finalités. On tenterait de définir si le transport restait un transport lorsqu’il était immobile et s’il était ou non mobile lorsqu’il était en déplacement. On se questionnerait aussi sur l’action de l’observateur sur l’expérience durant son observation. On jugerait également de mille et une autres remarques de plus petites envergures : telle que la notion de « commun » dans le transport, ou telle que la nature du transport chez le bipède (était-il doué du transport de sa propre personne avant même d’avoir inventé le terme pour définir le transport ?).

Enfin, phase cruciale de cette réunion consulaire, on conclurait sur les possibles conséquences d’un immobilisme ou d’un mobilisme du transport. Les dernières heures seraient consacrées, malgré les vives protestations quasi anticléricales de Protal Goras, à l’instauration d’une loi enfin claire sur le statut du transport de toute sorte.

Pour contenter tout le monde, Bendayan ne put réduire la définition du transport à moins que cela :

Le transport, qu’il soit émotif, matériel, de droit, commun ou privé n’est légitime dans son action, qu’elle soit mobile ou immobile, qu’en référence à la subjectivité de l’observateur, sa culture, ses croyances ou sa philosophie. En tout état de cause, il n’existe pas de transport ex nihilo, mais seulement un ensemble de transports observés. Aucun être pensant transportant un autre être pensant sur son dos ne pourra être considéré comme un moyen de transport ; la scène dans son ensemble pourra néanmoins être considérée par un observateur comme possédant un certain transport émotif.

— Quoi ? C’est du délire… Et qu’en est-il d’un père qui transporte sa femme sur son dos quand elle-même transporte son bébé dans une écharpe de portage ? Faudrait y penser à ça !

Bendayan et Constans se regardèrent, interloqués.

— Goras a raison, il s’agit d’une situation plus que probable ! Imaginons que cette petite famille soit en randonnée sur, disons, XV-52, cette petite planète tropicale charmante, et que la maman du bambin se foule la cheville ; le père décide de transporter la mère qui transporte l’enfant, mais le père finit par tomber également, et blesse son enfant ! Que se passera-t-il quand elle voudra obtenir le remboursement de son assurance pour ses frais médicaux ? Le remboursement tombera-t-il sous le coup des lois sur le transport en commun, sous celles des transports privés ou sous celles des fabricants d’écharpes de portage ?

— Calmez-vous cher Bendayan, dans ce cas précis, le Très Fixe serait avec nous !

Protal Goras, quant à lui, se servit à nouveau un verre d’hydromel synthétique.

Les questions relatives au déplacement à proprement parler du transport, quel qu’il soit, furent longues et âpres. L’un défendait la parfaite relativité de la notion de mouvement — comment figer ce qui se déplace ? — l’autre indiquait que selon Saint Zénon, le mouvement c’était avant tout du figé. Du conducteur ou du véhicule, qui fut le premier ? Bendayan sut admirablement mettre d’accord ces deux antagonistes en instaurant un biais créatif toujours déconnecté de l’usage quotidien.

Le couturier créant une paire de chaussettes inclut la notion de déplacement sans pour autant s’arrêter à cette simple idée. Les imprimés, les couleurs de la chaussette n’ont aucune utilité pour le déplacement et pourtant, ces derniers sont présents. L’artisan crée cette paire de chaussettes dans le but express d’y afficher ses couleurs ou ses imprimés. Que l’homme du commun ne s’en serve que pour marcher, cela le regarde, mais ne change rien à la nature première de la création. La réponse se révélait donc simple : l’objet en lui-même ne se déplace généralement pas seul, et lorsqu’il le fait, volontairement ou non, il n’est jamais utilisé dans l’usage premier pour lequel il a été créé. Goras resta un long moment sceptique face à ce qu’il appelait « une petite perfidie rhétorique », mais finit par tomber d’accord avec Bendayan en voyant Constans perdre son latin face à cet argumentaire.

La soirée allait bon train et les questions trouvaient leurs réponses, ménageant la susceptibilité religieuse de certains, ou l’émotivité des autres. Quant à ceux qui ne trouvaient pas leur compte dans cette réunion, l’hydromel synthétique se révélait être une panacée fantastique. Les petites questions se perdirent dans l’éther pour Protal Goras et Constans Feticare en profita pour convaincre l’affable Bendayan que le mouvement pouvait très bien être une religion secrète des philosophes, que la notion de transport en commun rappelait étrangement le jardin d’Eden et qu’enfin, ce qui s’était passé avant le langage appartenait au Très Fixe. Goras protesta pour la forme, mais sans grande conviction. Les petites questions de l’ordre du jour s’en allèrent ainsi bradées.

Quand vint le moment de légiférer, chacun consulta son écran rétinien et l’heure qui s’y affichait. Un bâillement passa sur chaque visage.

— À l’évidence, une loi prend un certain temps pour être écrite. En ce qui me concerne, son inexistence est comblée par la parole de notre Saint Zénon. Repousser son écriture à quelques siècles ne me dérange en rien.

— Pour ma part, je suis né philosophe et ainsi je vivrai. Le mouvement, comme son absence, c’est relatif.

— Ma foi… Je suis bienheureux de vous voir en accord après toutes ses discordes ! Nous pourrions sûrement repousser le décret-loi à quelques générations futures ?

— Amen !

— Vous êtes la voix de la raison !

— Très bien. Je file, ma femme m’attend. Vous connaissez le chemin !

Bendayan Affekt quitta la salle par la porte du fond. Protal Goras alla s’installer sur le divan, non loin du distributeur d’hydromel synthétique. Constans le regarda, son visage trahissant une certaine inquiétude.

— Goras, je ne possède pas de véhicule en propre, pensez-vous pouvoir me raccompagner ? Sans blasphémer ?

— Eh bien, Constans, je suis trop ivre pour conduire. Demain sera un jour nouveau.

— Et pour les taxis, y en a-t-il encore à cette heure ?

— Demandez donc à votre saint seigneur, mais j’en doute. De cette heure précise jusqu’au petit jour prochain, vous êtes en adéquation parfaite avec votre croyance !

— Comment cela ?

Protal Goras se drapa dans son manteau et s’allongea sur le canapé.

— Vous êtes désormais un sans domicile Fixe !

Constans Feticare émit un énième juron à l’encontre du philosophe et prit, rageur, le chemin de la sortie.

— N’oubliez pas d’éteindre la lumière en partant, Constans, si jamais vous avez su l’allumer !

FIN

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2 thoughts on “De la Sainte Fixité au mouvement relatif, par The Hanged Man

  1. Fixité de l’instant de lecture sur écran fixe mais texte en mouvement alors même que les yeux se déplacent sur l’écran.
    Est-ce la faute de l’auteur ? un mot n’est qu’une suite de lettres sans mouvement que l’oeil embrasse entre deux battements de paupières.
    Est-ce la faute du lecteur ? son doigt sur la souris participe évidemment.
    Serait-ce la faute de l’écran ou des yeux, en tout indépendance ?
    Je penche pour une faute de contrainte commise par les participants suite au mouvement d’influence des organisateurs.
    Merci pour ces pensées profondes.
    Ne manque que le goût de l’hydromel sur la langue en mouvement.

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