Ça plane lourdement, par Cédric Lemaire

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[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

Matteo claque la porte du cockpit derrière lui. Bien verrouillée, comme l’exigent les consignes antiterroristes de la compagnie. Son copilote est déjà là. José ou un autre nom à la con, il ne sait plus. C’est un taciturne discret. Tant mieux. Il n’aura pas à supporter les habituels déballages intimes que ses collègues lui imposent d’ordinaire. S’extasier devant la photo d’un chiard capturé le sourire aux lèvres, mais odieux hors de l’objectif, non merci ! C’est normalement un truc de bonne femme, ça, d’exposer fièrement sa progéniture aux yeux de gens qui n’en ont rien à foutre. Rachel ferait la même chose, s’ils avaient des moutards. Dieu merci, il en est épargné ! Ceci dit, cela pourrait très bien lui tomber sur le paletot. Des mois qu’elle le travaille au corps pour qu’il l’engrosse. Il résiste. Elle prend la pilule mais, devant son insistance, il se méfie. Du coup, il se l’enveloppe dans du cellophane avant chaque rapport. Ceinture et bretelle. Elle déteste ça. Elle prétend que le préservatif enlève de la proximité dans le rapport amoureux. Encore une connerie psychologique de gonzesse. Quand on tringle, on tringle, bordel ! Il la soupçonne d’évoquer la fibre romantique pour qu’elle puisse lui faire un enfant dans le dos. Sans vouloir se la jouer trop parano, elle serait peut-être même capable de récupérer la capote, et de s’inséminer après l’avoir retournée comme une chaussette. Par mesure de précaution, il privilégie donc l’abstinence. Enfin, abstinence … Ce n’est pas parce qu’il ne saute plus bobonne qu’il ne sort pas le matériel de temps à autre, non plus !

Il s’effondre dans son fauteuil et joue avec les boutons pour régler l’inclinaison du dossier et la distance au palonnier. Enfin peinard ! Aïcha figure sur le rôle d’équipage. Il se souvient du dernier Paris / Le Caire qu’ils ont passé ensemble. L’hôtesse avait pénétré dans le cockpit pour lui apporter son café. Matteo avait lancé des œillades très expressives à l’adresse de son copilote, qui s’était levé pour lui laisser le champ libre. Il avait alors tranquillement baratiné la fille gaulée à faire bander un mort, et obtenu ses faveurs. Il a un talent inné pour emballer les belettes. C’est une chance, parce que abstinence mise à part, c’est pas avec Rachel qu’il prendrait son pied. Elle est devenue aussi appétissante qu’un poulpe, à se négliger chaque jour un peu plus. Pour elle, leur couple est une petite machine ménagère qui ronronne, qui toussote parfois, et ça lui convient. Maintenant qu’elle l’a ferré et harponné devant monsieur le Maire, pourquoi ferait-elle l’effort de s’entretenir, pas vrai ?

Ces pensées-là l’occupent tandis qu’ils roulent sur le tarmac. Le taciturne tient ses promesses : il se cantonne au registre strictement professionnel. L’avion se place en début de piste. Au signal, Matteo envoie la gomme. « En avant, ma cocotte ! Donne tout ce que t’as dans les tripes ! » La poussée l’écrase contre le dossier. Il raffole de ce moment où la puissance de l’avion s’exprime dans son corps, où fier, raide et dressé, l’engin éperonne le ciel pour une endurante chevauchée de quelques heures.

Matteo tient entre ses mains la vie de tous ces crétins entassés à l’arrière de ce cigare volant. Pour eux, il sera Dieu le père jusqu’à ce qu’ils se posent. Conducteur de bus aérien, voilà son putain de boulot ! Il a raté l’école de Chasse parce qu’il ne mettait pas assez de nerf dans les exercices militaires. Crapahuter dans la boue, repousser ses limites physiques, c’était pas son truc. Il s’écroulait comme une merde ou accumulait les gaffes. Ils l’ont viré, les salauds ! Pourtant, piloter un avion de chasse avait toujours été son rêve. C’est autrement plus glorieux que de transporter tous ces connards partis se dorer la pilule sous le soleil, non ?

Son téléphone sonne. Il ne le bascule jamais en mode avion. C’est qu’il prend plaisir à transgresser les consignes qu’il impose aux autres. Offusqué, le taciturne le tance du regard. C’est ça, l’ouvre pas, toi ! C’est Rachel. Il la connait. S’il refuse l’appel, elle prendra ça comme un affront personnel et elle lui pourrira l’existence pendant des jours. Il laisse mourir un long soupir trainant puis décroche. Une voix aigrie lui vrille les tympans et l’oblige à éloigner l’appareil.

— Tu m’as tourné le dos devant tout le monde ! De quoi avais-je l’air ?

Il imagine ses traits enlaidis par la colère, et se réjouit de ne pas avoir à supporter sa tronche.

— Tu hurlais…

— J’exigeais des réponses !

— En hurlant…

— Bien sûr, en hurlant ! Tu es mou, tu es lâche, tu esquives les sujets qui fâchent…

Cette connasse commence à lui courir sur le haricot. Il respire un bon coup. Inutile de s’emporter devant son copilote.

— Cette querelle était stérile. Et j’avais un avion à prendre !

— Il n’allait pas partir sans toi ! Tu vois ? Qu’est-ce que je disais ? Tu esquives à la moindre contrariété.

Et alors ? Il ne trouve aucun plaisir à se vautrer dans les futiles chamailleries ménagères. Elle, en revanche, on dirait qu’elle s’y complaît. Faudrait envisager de la ramoner un bon coup, elle retrouverait peut-être le sourire. Provisoirement. Pour bander, il n’aurait qu’à penser à la petite Aïcha, tiens ! Bon, en attendant, il s’en débarrasse.

— Tu m’excuses, là, mais je dois raccrocher. Un incident qui pourrait menacer la sécurité des passagers.

— Ah ?

L’inquiétude de sa femme est bien perceptible dans le ton de sa voix. Il jubile en raccrochant. Ce petit plaisir ne suffit pas à balayer sa rage froide.

On frappe à la porte. Le taciturne se lève pour ouvrir. C’est Aïcha. Elle a un peu forcé sur les peintures de guerre. La voilà maquillée comme une voiture volée. Il n’avait jusque-là jamais constaté à quel point le décolleté de l’uniforme était échancré. Il manque des boutons dans sa tenue règlementaire, c’est sûr. Ou les coutures ont cédé. Elle prend une pose aguicheuse et lui lance un long regard langoureux. Manifestement, la potiche en pince toujours pour lui. Manquerait plus qu’elle s’attache, cette sotte. Il soupire. Franchement, il a la tête ailleurs ; il est remonté comme une cocotte-minute. D’un autre côté, s’il remet le couvert avec la petite, ça lâchera la pression. Et puis, c’est un signe. Il pensait justement à elle comme levier érectile il y a pas deux minutes. Il va lui déverser sa rage entre les cuisses, et ça ira mieux après. Oui, c’est ça. Le taciturne met le temps avant de comprendre que sa présence est devenue indésirable, et il sort de mauvaise grâce. Matteo se sent chaud bouillant ; ça commence à tirer sur le pantalon ; en voilà une qui va grave passer à la casserole.

L’espace exigu entrave leurs mouvements. Le soutien-gorge se prend dans les commandes. En tirant dessus, Aïcha débranche le pilotage automatique. L’avion plonge vivement à bâbord, le manche écrasé par la croupe de l’hôtesse. Merde ! Quelle conne ! Il rectifie l’assiette et rebranche le pilote automatique. Ils en sont toujours à se battre pour faire glisser la petite culotte le long des jambes de la belle, qu’on tambourine violemment à la porte. José insiste pour pénétrer dans le cockpit. Matteo hurle : « Tu t’introduiras quand j’aurais fini d’en faire de même ! » Une voix de crécelle répond : « Quoi ? Matteo ! Qu’est-ce que tu veux dire ? C’était quoi, cette turbulence ? Ouvre la porte ! » Merde ! Rachel !

Aïcha panique et cogne le plafond en se relevant brusquement. Elle a enfoncé des boutons. L’alarme-incendie se déclenche, tandis que les extincteurs s’activent sur l’un des moteurs tribord. C’est la confusion la plus totale. Malgré tout ce chaos, la hampe de Matteo reste tranquillement campée au garde-à-vous. Matteo hésite entre deux possibilités. Soit remballer la marchandise au forceps, soit se finir vite-fait bien fait dans le ventre de la demoiselle. Les secousses qui ébranlent la porte s’intensifient et le contraignent à privilégier la première option. A contrecœur. Il coupe les alarmes, puis bataille comme un beau diable pour ranger l’animal dans sa cage devenue trop étroite, mais la bête refuse de plier sous ses injonctions. Putain de journée ! Le laisser dans cet état ! Elle le paiera, cette garce de Rachel !

Dans l’affolement, Aïcha accomplit des gestes désespérés et maladroits pour réajuster sa tenue. A ce moment-là, elle regrette certainement que sa coquetterie l’ait poussée à choisir un uniforme deux tailles au-dessous de ce que ses formes généreuses auraient requises. Son air bouleversé de petite fille prise en faute exaspère Matteo. Cela lui rappelle qu’il a passé l’âge de se faire gourmander comme un petit garçon. Il déclenche le signal lumineux exigeant que les passagers attachent leurs ceintures, puis éructe avec rage : « Rachel ! Nous avons des turbulences à gérer. Rejoins immédiatement ton siège ! ». Il sait qu’elle prend peur lorsqu’il hurle ainsi. Le couinement craintif suivi des petits pas pesants qui s’éloignent lui apportent la confirmation que sa diversion a fonctionné.

Aïcha s’empresse de frotter les traces de rouge à lèvres étalées sur les joues de son amant et sort du cockpit, laissant place au copilote ivre de colère qui se précipite sur Matteo les poings tendus en avant. Le commandant de bord esquive d’un vif pivotement du siège, saisi méchamment l’homme à la trachée, et ne relâche sa prise que lorsqu’il sent son adversaire tourner de l’œil. José se hisse pesamment dans son siège, haletant bruyamment à la recherche de son souffle. Il décoche un regard de haine à Matteo, un regard qui condamne : « Attends un peu que je fasse mon rapport ! Ta carrière est foutue ; demain, tu pointes à Pôle Emploi, pauvre connard. »

Matteo est consumé par une telle rage intérieure que, même s’il réalise que son avenir professionnel est compromis, il s’en fout complètement. C’est encore cette castratrice de Rachel qui en est la cause. Une bouffée de haine l’envahit. Il se lève d’un bond, faisant sursauter son copilote, puis abat ses poings sur le dossier de son siège en rugissant. Les nerfs toujours en pelote, il ouvre la porte avec fracas et se rue dans le couloir. Il percute une hôtesse qui, tombant à la renverse dans le galley, emporte avec elle les plats chauds prêts à être glissés dans les chariots. Ses grandes enjambées colériques le propulsent comme un enragé dans la classe Business, où il saisit violemment par le col sa femme terrorisée. Elle ne l’a jamais vu dans cet état. Deux hommes corpulents se jettent sur lui. Matteo résiste, tente de les frapper, mais tombe rapidement à terre où le poids de ses adversaires manque de l’asphyxier.

Privé d’air, le brasier de sa fureur s’assoupit. Les hommes relâchent leur poigne progressivement tout en l’enjoignant à se calmer. Ils sont partagés entre la volonté de corriger cet énergumène et la nécessité de préserver celui capable de les poser sur la terre ferme. Matteo se relève lentement, sous la vigilance des deux malabars prêts à le maîtriser à nouveau s’il se montrait menaçant. Autour de lui, tous les passagers le regardent avec désapprobation. Quelques badauds de la bétaillère de seconde laissent passer leur tête hilare. Ils se foutent de lui. Il s’est ridiculisé. On l’a humilié. La colère remonte. Il tourne le dos à tous ces ahuris. Sûr qu’ils se donnent des coups de coude en le pointant du doigt. Bande d’abrutis ! Il crispe les poings. Son corps n’est plus que raideur, tensions et contractures.

Il cogne sur la porte du cockpit. José finit par lui ouvrir. Voir l’air désapprobateur de son copilote remonte à la surface la gravité de ses actes et leur caractère définitif. Putain de journée ! Il va se faire lourder ! De rage, il saisit le petit extincteur et frappe, et frappe, et frappe. Pour calmer ses nerfs. Il sent qu’on hurle, qu’on l’agrippe avec force par le bras. Il se débarrasse de l’importun d’un bon coup d’extincteur. Le bruit d’os fracassé lui fait l’effet d’une douche froide. Oh ! Oh ! José gît à terre, le nez en sang. Les instruments de bord sont brisés, les commandes défoncées. Matteo se précipite sur le manche, qui ne répond pas du tout !

Il a commis l’irréparable, et il aura bien assez des quelques heures de kérosène qui leur restent pour regretter ce dernier geste de colère et se maudire.

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2 thoughts on “Ça plane lourdement, par Cédric Lemaire

  1. Un vol catastrophe qui récompense le comportement de Matteo, d’ailleurs très bien décrit comme pauvre type – mais pauvre équipage et pauvre Rachel qui voulait juste un peu d’amour ^^
    Très bien mené 🙂

  2. C’est entraînant, le ton est drôle même si l’on sent poindre un sur-trop de clichés. Mais j’ai souris et je me suis laissée emportée. La chute, par contre, laisse à désirer (mais ce n’est que mon avis) !

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