Burnafasa, par Xavier Portebois

Kindle

bulles d'emballageDSCN2323 par sixwingsfire sur flickr

[24 h de la nouvelle 2017 : un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

— C’est ça, ce qu’on doit faire sortir de la ville ?

Aiko s’empara du paquet le plus proche d’elle et le tâta de l’index. Le contenu sous le papier plastique se révéla mou, ou alors il était emballé avec beaucoup de précaution. À part ça, aucune étiquette n’aidait à déterminer ce qu’il pouvait bien y avoir dedans. De la drogue, des implants, des médicaments, impossible de deviner ce que leur client n’avait pas voulu leur dire.

De toute façon, ce n’était pas important : s’ils se faisaient prendre avec en franchissant le rideau de fer autour de Burnafasa, le sort que leur réserverait la flicaille serait le même. Ce qui inquiétait vraiment Aiko, c’était la quantité. Le paquet se glissait sans problème dans une poche intérieure, mais il leur aurait fallu beaucoup de blousons pour faire passer tout le stock. Une bonne centaine de blousons, à vue de nez.

Dans la minuscule cave qui leur servait de planque, la marchandise qu’ils devaient passer en clandestin en dehors de la cité libre de Burnafasa occupait presque tout l’espace sous l’unique ampoule nue pendue au plafond fissuré. Son frère et elle tenaient tout juste debout dans l’étroit passage qu’ils avaient réussi à aménager, au pied de l’escalier d’entrée.

Yuu hocha la tête, l’air absent. Aiko connaissait ce regard vide : son frère cherchait déjà un moyen d’accomplir le voyage en toute discrétion, et avec le minimum d’aller-retours. Il se frotta les yeux, fatigué par anticipation, et laissa venir un long soupir.

— C’est ça, confirma-t-il enfin. Mais pas d’inquiétude, je pense savoir comment s’y prendre.

*

Ce soir, l’eau du canal était si trouble que le paquet disparaissait au bout de son bras, quand bien même Aiko tendait le cou par-dessus la surface opaque.

Elle émergea la main avec une moue dégoûtée, la peau couverte d’une fine pellicule de graisse et de saleté, puis inspecta l’emballage d’un œil sévère. L’eau grise ruissela le long des plis plastifiés, jusqu’à ce qu’il n’y eut plus que quelques gouttes à tomber encore. Aiko tourna et retourna le colis en tout sens, cherchant la moindre trace de liquide à l’intérieur du sachet.

Finalement, elle se releva du bord, épousseta son t-shirt poussiéreux et adressa un pouce levé à son frère. La marchandise était étanche.

— Alors c’est parti !

Yuu poussa du pied le canot pneumatique sur lequel ils avaient entassé la centaine de paquets, et ils le regardèrent lentement dériver loin de la berge bétonnée. Aiko ignorait où Yuu avait dégotté son petit esquif, mais elle ne doutait pas qu’il avait fait jouer l’un de ses contacts. Elle espérait juste qu’il n’avait pas payé trop cher, car le plastique autrefois noir des flotteurs ne lui inspirait pas confiance. La marchandise était étanche, mais ça ne signifiait pas qu’elle flottait bien.

À ce détail près, le plan de son frère paraissait sans accroc. Le courant dans le canal était faible mais coulait dans la bonne direction. Il emportait déjà la barge vers la bouche noire d’un drain souterrain qui débouchait loin au dehors de Burnafasa, là où leur destinataire pourrait récupérer les colis à l’abri de tout regard policier.

Quelque chose agita la surface de l’eau. Les lumières de la ville se découpèrent en reflets tremblotants et incertains. Aiko plissa les yeux mais en vain ; la nuit était trop profonde pour qu’elle parvienne à distinguer quoi que ce soit. C’était d’ailleurs plutôt une bonne chose pour eux, à la base.

Elle échangea un regard interdit avec son frère, qui se contenta de hausser les épaules. Le canal avait beau servir d’égout à ciel ouvert à la cité, il devait bien y avoir des poissons là-dessous qui parvenaient à survivre.

Un piaillement aigu trancha net leurs interrogations. Même à Burnafasa, les poissons ne piaillaient pas.

De petites silhouettes sortirent de l’eau et s’agitèrent sur les boudins du canot. De petites silhouettes avec de petits yeux rouges malsains.

— Oh bordel, des rats !

Yuu courut en panique le long du rebord pour gagner le niveau du canot. Aiko serra les dents et se retint de le suivre : ça ne servait à rien, la barge était trop loin du bord pour qu’ils puissent espérer l’atteindre. D’un regard nerveux, elle chercha ce qui pourrait leur servir de perche pour chasser la vermine ou ramener le bateau vers eux. Elle abandonna très vite, tant la berge était déserte. Une fois de plus, c’était une bonne chose à l’origine ; ils avaient choisi l’endroit exprès, pour ne pas être dérangé par le moindre maraudeur en quête de matériel à glaner.

Ses oreilles saisirent soudain un sifflement continu qui lui tira une grimace amère. Elle n’avait beau rien voir, il ne fallait pas beaucoup d’imagination ou de pessimisme pour comprendre que les rats avaient crevé les flotteurs.

Yuu aussi l’avait entendu. Il se jeta à l’eau avec un juron étouffé. Aiko fixa son frère émerger des éclaboussures grisâtres et hésita, tremblante sur ses jambes. Qui pouvait savoir quelles autres bestioles se cachaient dans la vase du canal ? Elle serra les poings, fit un pas en avant, jusqu’au bord de la berge, recula d’un autre, puis sauta, les doigts pincés sur les narines, les paupières fermées à s’en faire mal.

Elle ignorait ce qui l’attendait dans l’eau. Par contre, si la marchandise coulait, elle imaginait très bien le sort que leur réserverait leur client.

*

La nuit ne faisait que commencer, et il était hors de question de rester sur cet échec.

Leurs fringues n’avaient pas encore tout à fait séché quand Aiko referma le filet sur une vingtaine de paquets. Elle s’écarta ensuite pour laisser à Yuu le soin d’accrocher les mailles aux hameçons d’un vieux drone furtif. Ils avaient déjà dû payer pour le canot, ils n’étaient plus à ça près niveau frais.

Assise en retrait, Aiko renifla avec dégoût une manche de son t-shirt dont les couleurs avaient viré au gris. Au moins, cette fois, ils ne risquaient pas de puer l’eau rance. Et puis, il n’y avait pas de rats dans les airs.

Yuu alluma la console de pilotage et enclencha les gaz. Les pâles commencèrent à tourner dans un sifflement presque silencieux. S’ils volaient bas, aucune sentinelle du cordon autour de la cité libre ne les apercevrait sur son radar.

L’engin décolla doucement du sol. Le filet suivit sans se décrocher, et Yuu tenta quelques manœuvres serrées pour vérifier la robustesse des accroches. Rassuré, il commanda au drone de prendre un peu de hauteur et le dirigea en douceur en direction du mur extérieur.

Une ombre affolée tournoya autour de l’engin, trop vive pour qu’Aiko la reconnaisse de suite. Elle se mordit la joue quand elle comprit. Il y avait bien des rats dans les airs.

— Yuu, repose le drone, maintenant !

Son frère pressa les commandes, trop tard. La chauve-souris percuta les hélices du drone avec un cri suraigu. L’appareil bascula, déséquilibré. Hors de contrôle, un moteur en moins, il virevolta vers la ruelle voisine, de plus en plus bas.

Aiko se précipita là où elle pensait avoir entendu l’engin toucher le sol, espérant que le filet ne s’était pas déchiré avant. Ils avaient droit à un quota de perte, mais ils l’entamaient un peu trop à son goût.

Dans son dos, son frère tapa du pied et s’emporta.

— Mais merde, y’a des bestioles partout dans cette putain de ville ou quoi ?

*

Pour que les animaux cessent d’être le problème, ils devaient devenir la solution, semblait penser Yuu. À l’incompréhension de sa sœur.

— C’est ça, ton moyen de transport ?

Yuu était à genoux, en train de finir d’attacher un sac sur le dos d’un chien au poil marron, aux oreilles cassées et à la truffe sans doute trop humide pour être agréable. Au moins, l’animal ne ressemblait à rien de ce qu’Aiko connaissait, il n’avait donc pas dû leur coûter trop cher. Mais il semblait trop jeune pour comprendre le moindre ordre, et son frère ne parvenait pas à lui faire comprendre d’arrêter de le lécher.

— Je sais ce que tu penses, admit Yuu. Vu la taille du sac qu’on peut lui seller, il faudra faire une dizaine d’aller-retours. Mais ça sera sans doute plus discret comme ça, non ?

C’était vrai, mais ce n’était pas du tout ce que pensait Aiko en ce moment. Au moins trois autres problèmes lui semblaient bien plus prioritaires que la taille du sac ou le nombre de trajets à réaliser. Elle ouvrit la bouche pour lui rappeler qu’aucun d’eux ne s’y connaissait en dressage quand le chien se mit à aboyer.

— Non, le gronda Yuu. Méchant, méchant chien ! Tais-toi ! Tais. Toi !

Aiko demeura bouche bée, les yeux fixés sur son frère qui s’énervait. Le chien aboya plus fort, grogna un peu puis leur tourna le dos et trotta soudain au loin. Trop lasse, elle laissa Yuu disparaître à son tour au tournant, à la poursuite du chien.

Elle laissa échapper un soupir fatigué et espéra qu’il parviendrait à remettre la main dessus. Perdre un dixième de la marchandise d’un coup, ça n’allait pas faire du bien à leur maigre réputation de contrebandiers.

*

— Cette fois-ci, je prends les choses en main.

Yuu n’osa pas répondre à sa sœur. Il se frotta l’avant-bras, couvert de griffures, et baissa le regard. Ils étaient de retour dans leur petite cave, avec toujours autant de sachets qu’au début de la nuit. Ils avaient besoin de sommeil, ou à défaut de café, mais c’était là deux luxes qu’ils n’avaient pas le temps de s’offrir.

— Déjà, qu’est-ce qu’on doit transporter, au juste ?

Aiko sortit son cran d’arrêt de sa poche et planta la lame d’un coup sec dans le premier paquet venu. Elle ignora le gémissement plaintif de son frère. Oui, ça ne se faisait pas lorsqu’on était un contrebandier modèle. Mais un contrebandier modèle, ça livrait aussi la marchandise de l’autre côté, ce qui n’était absolument pas leur cas pour le moment. Il était temps de prendre des mesures.

Elle secoua le sachet et le retourna. Une pluie de disques mémoriels s’écoula par la déchirure dans un tintement métallique.

Aiko se baissa et en ramassa un du bout des doigts. Le matos paraissait banal, voire même un brin obsolète. Pas besoin d’être un génie pour comprendre que c’était donc le contenu qui avait son importance. Ils ne devaient pas transporter de la drogue, des implants ou des médicaments, mais sans doute des formules chimiques ou des plans de circuits cybernétiques.

— Dis-moi, Yuu, demanda-t-elle sans quitter du regard le disque qu’elle faisait tourner entre le pouce et l’index, dans tout ton réseau, t’as pas un contact avec une liaison sécurisée vers l’extérieur ? Le genre à avoir sa propre connexion satellitaire privée ?

*

Le verre de leurs bières tinta quand ils trinquèrent, chacun avec un sourire en coin. Derrière eux, le fameux contact de Yuu s’échinait entre des baies de serveurs aux diodes clignotantes et aux disques durs grésillants.

Ils avaient enfin trouvé leur moyen de transport vers l’extérieur. Un qui n’impliquait en outre ni eau boueuse, ni chauve-souris, ni bâtard couvert de puces.

Aiko but une gorgée de houblon, puis se pencha pour charger la poignée de disques suivante dans l’unité de lecture qui s’étalait à ses pieds, recouverte de câbles de raccordement et des paquets éventrés qu’elle avait déjà traités. Alors, sûr, ils allaient passer des heures à tout scanner ainsi, disque après disque. Et, sûr aussi, leur contact allait prendre une sacrée commission sur le transfert, vu comment son infrastructure tournait à fond, à en chauffer la pièce. Mais c’était la seule option qu’ils avaient trouvée, en fin de compte, et Aiko ne s’en plaignait pas trop pour le moment.

Ses yeux s’attardèrent sur la nuque de l’informaticien, là où un tatouage cryptique s’étalait sur la peau pâle. Il ne paraissait pas rouler sur l’or, mais personne n’affichait sa véritable richesse à Burnafasa, question de survie élémentaire. Pourtant, quelque chose clochait : pourquoi leur client n’avait-il pas fait appel à lui, ou à un de ses concurrents, tout simplement ?

Elle avala une autre gorgée, un peu plus amère que la précédente. Elle voulait demander à Yuu les tarifs de son contact mais, en même temps, elle ne désirait pas réellement en connaître la réponse.

L’unité de lecture recracha les derniers disques, son volet demeurant ouvert, prêt à recevoir la prochaine tournée. Aiko fouilla le sachet devant elle, nourrit la machine, puis s’affala un peu plus sur la pile de paquets encore à ouvrir qui, pour le moment, lui servait de coussins.

Un problème à la fois. Ça avait toujours été leur philosophie.

Enregistrer

Enregistrer

Kindle

7 thoughts on “Burnafasa, par Xavier Portebois

  1. Pingback: 24h de la nouvelle 2017 | Un mot après l'autre

  2. La nouvelle me laisse sur ma faim, j’aimerais bien en savoir plus ! en tout cas, un texte qui m’a fait sourire et avec une solution ingénieuse ^^

  3. Ton texte joue beaucoup avec la contrainte, tu as exploité tellement de moyens de transports que certains (genre le chien) et leurs échecs m’ont bien fait rire.
    La fin m’a surprise. Je ne m’y attendais pas du tout à ce que cela soit le fameux colis. Et en même temps, c’était hyper bien trouvé.
    Les personnages sont simples et bien campés. L’histoire est courte et se lit donc d’une traite.
    C’est intelligent, c’est bien écrit, c’est drôle. J’aime beaucoup.

  4. J’aime bien l’idée de ce lieu imaginaire avec ces prénoms improbables. Je préfère ne pas savoir le contenu des disques.
    Ça se lit. Ça coule tout seul

  5. C’est bien écrit, ça se lit avec plaisir (l’humour fonctionne très bien !)
    Par contre la fin me donne l’impression qu’il s’agit là du début d’une histoire plus longue (peut-être aussi parce j’ai tout simplement envie d’en lire plus !)

  6. Ah, les soucis des jeunes passeurs s’accumulent.
    Toujours est-il qu’ils sont ingénieux et ne manquent pas d’idées.
    Une lecture sympa, d’une traite qui m’a fait sourire à plusieurs reprises. Ils n’ont pas de chance les pauvres.
    Par contre la fin me laisse sur ma… faim.
    Entre le tatouage étrange et le contenu des disques, cela révielle ma curiosité.
    Une suite serait-elle prévue ?
    sympa moment de lecture.
    Merci 😀

  7. On sent une suite, et vu les commentaires, je ne suis pas le seul à en vouloir/voir une 😀

    Sinon pour le positif, l’action et les personnages sont bien pensés, joli nouvelle !

Laisser un commentaire