A plus dans le bus, par Violette Paquet

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Photo : Andrzej Kryszpiniuk, Sahara Desert

[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

Adrienne était en avance. Elle l’était toujours, c’était sa marque de fabrique. Elle regarda le bâtiment au bout de la rue, un amas de bois et de pierres branlantes qui se donnait l’air d’être un saloon. Devant la porte d’entrée, quelques motos volantes, toutes plus grosses et plus impressionnantes que les autres, attendaient le retour de leurs propriétaires. Adrienne adorait les fins d’après-midi, où les habitants de TRAPPIST-1 d quittaient leurs travaux dans les mines et les usines de vaisseaux spatiaux. Tous se détendaient pour accueillir la nuit.

À chaque fois qu’elle était en avance, elle hésitait à visiter les environs. Si TRAPPIST-1 e, la planète où ses parents avaient élu domicile après un long exode de l’humanité, était une planète attachée aux lois et aux codes, TRAPPIST-1 d était sauvage. Elle l’avait appris difficilement, après de nombreuses bousculades et des empoignades musclées. Ici, elle devait écraser les autres ou être écrasée. Elle s’était adaptée. La loi du plus fort lui donnait des possibilités qu’elle n’aurait jamais eues ailleurs. Malheureusement, elle ne pouvait plus flâner comme avant. Elle risquait toujours de faire une mauvaise rencontre.

Elle franchit la porte du saloon avec un pas décidé, car c’était le meilleur moyen de ne pas être dérangée. Elle s’affala sur une chaise, à une table un peu à l’écart. Les clients étaient encore peu nombreux. Elle commanda une bière puis patienta.

Emmanuelle fut la première à arriver. La grande femme noire s’installa à côté d’elle. Son visage balafré et son regard vif impressionnaient beaucoup les curieux. Elle posa son cache-poussière sur la table.

– Encore en avance ?

– Moi aussi, je suis contente de te voir, Emmanuelle.

Adrienne se réjouit d’attraper un sourire d’Emmanuelle. Ils étaient rares et mieux valait les chérir. Elle hésita à lui demander comment elle allait, à jauger son humeur, mais elle la connaissait suffisamment pour savoir que c’était inutile. Emmanuelle avait un surnom dans l’équipe : l’Efficace.

– Mon contact devrait arriver dans une dizaine de minutes.

– Une éternité, commenta Adrienne avec un sourire.

– Je suis bien d’accord.

Emmanuelle réclama sa bière. Elles dégustèrent leurs boissons en discutant paisiblement. Elles ne parlaient jamais de leur équipe en public, de crainte d’être entendues par des indiscrets ou par des rapaces. Elles se faisaient passer pour deux amies taciturnes qui se retrouvaient après une longue journée, trop épuisées par le travail pour se lancer dans un long débat. Après tout, ce n’était pas un véritable mensonge : elles étaient bien deux amies taciturnes.

Enfin, le contact arriva. Il paraissait jeune dans son uniforme de conducteur des transports de TRAPPIST-1, un peu petit, un peu maladroit, pas assez nourri. Certaines personnes prenaient des risques inconsidérés dans l’espoir d’améliorer leurs vies. Tant mieux. Adrienne et Emmanuelle allaient l’aider.

– Bonjour…

– Salut, gars.

Adrienne lui serra la main et lui offrit un verre de whisky. Le garçon soupira. Le pauvre. Elle ne souhaitait à personne de travailler pour la RATT, la Régie Autonome des Transports de TRAPPIST. Cette organisation devenait de plus en plus obscure au fil des ans. Les conducteurs paraissaient épuisés. Pour acheter un billet, il fallait remplir des formulaires longs comme le bras, si compliqués qu’ils devaient être une plaie pour les guichetiers. À vrai dire, seuls les contrôleurs s’en sortaient convenablement. Ils ressemblaient de plus en plus à des soldats, mais ils avaient l’air d’être traités décemment.

– Je vous ai payé une place pour le bus, lança le conducteur à brûle-pourpoint.

Emmanuelle regarda vivement autour d’eux, nerveuse. Pourvu que personne ne les ait entendus. Adrienne tendit la main.

– On a besoin du billet.

– Attendez. Je veux pas de problème. Promettez-moi que je n’aurai pas de problème !

– Ne t’inquiète pas.

– Si ! Bien sûr que je m’inquiète. Les bus sont très surveillés. Je ne vous invite pas dans le mien sans avoir l’assurance que vous ne me créerez pas de problème !

– Tu as déjà préparé le billet. Donne-le nous et arrête de paniquer, trancha l’Efficace.

– Tu prends plus de risques en captant l’attention des gens, compléta Adrienne.

Il lui tendit une carte. Adrienne observa sa photo, avec ses cheveux longs et châtains, son air hirsute et sa peau pâle. Elle rangea son bien dans la poche de sa chemise. Les passagers des bus de la RATT étaient soigneusement sélectionnés des semaines à l’avance. Emmanuelle avait trouvé leur contact, lui avait donné une fortune pour qu’il leur prépare un billet. Et par fortune, il fallait comprendre le double du billet normal. En sachant que la plupart des habitants de TRAPPIST-1 d ne pourraient jamais s’offrir un seul billet de leur existence, c’était beaucoup.

– Je prends l’argent et je sors de votre plan. Je veux pas savoir ce que vous faites. Je veux pas savoir qui vous êtes non plus, lança le conducteur.

– C’était dans les règles du contrat, rappela Emmanuelle.

Elle lui paya le billet en pressant sur l’écran de son smartphone. Il se leva brusquement, le whisky à peine entamé. Adrienne ne put s’empêcher de le saluer :

– À demain !

– À plus dans le bus ! lui lança machinalement le garçon.

Les employés de la RATT étaient obligés de répéter des phrases toutes faites et ridicules. Adrienne compatit pour le sort du conducteur, puis se tourna vers Emmanuelle. Elle lui annonça :

– J’ai prévenu l’équipe de mon trajet. Veillez juste à ne pas être en retard.

Le lendemain matin, Adrienne quitta prestement sa chambre d’hôtel. Elle paya son séjour, comme n’importe quelle voyageuse, puis s’en alla avec un bagage léger. Elle se répétait le plan de leur équipe : Emmanuelle et les autres étaient partis quelques heures auparavant. Ils attaqueraient le bus durant son voyage entre deux villages. Les bus transportaient soit des gens incroyablement riches, soit une quantité astronomique d’argent. Dans les deux cas, le butin serait merveilleux et remplacerait largement la dépense pour le billet. S’ils y parvenaient, ils pourraient récupérer le véhicule et mettre en place un réseau de transports clandestin. En vendant des billets moitié moins cher que ceux de la RATT, ils bénéficieraient déjà d’une belle fortune.

Adrienne était l’éclaireuse. Dans le bus, elle pourrait déterminer le nombre de contrôleurs et l’ampleur du butin. Elle guiderait ses compagnons, leur donnerait l’ordre d’attaquer. Sa présence serait un élément de surprise non négligeable, surtout si elle passait pour une simple voyageuse.

L’arrêt de bus ressemblait à un fort de béton encadré de cinq contrôleurs surarmés. De loin, ils semblaient tous être des copiés-collés. Rasés de près, carrés, casqués. Une seule teinte de couleur gâchait leur uniforme noir, le sigle RATT en bleu turquoise. Ils cherchaient probablement à rappeler qu’ils étaient des brutes, oui, mais des brutes payées pour l’être. Les pires, donc. Elle prit sur elle pour ne pas frôler le pistolet laser qu’elle cachait contre sa cuisse. Elle devait passer pour une riche extravagante qui passait d’une ville minière à une autre.

Un des contrôleurs s’approcha d’elle. Elle lui tendit son billet, qu’il observa sous toutes les coutures. Il la dévisagea longuement. Elle craignait qu’il puisse lire sur son visage qu’elle était une affreuse petite voleuse. Mais il ne réagit pas. Il lui rendit brusquement le ticket. Sa voix claqua :

– Vous êtes en avance. Départ dans une demi-heure.

Évidemment qu’elle était en avance. Elle acquiesça puis rentra dans l’abri-bus. À l’intérieur, le béton nu inspirait une certaine froideur. Personne ne s’était décidé à décorer le lieu pourtant réservé à une élite financière. Il y avait à peine quelques chaises collées contre les murs, et une porte pour les toilettes au fond de la salle. Même le logo sur cette porte faisait peine à voir, inscrit avec la police d’écriture la plus banale possible. Adrienne s’affala sur la première chaise à sa gauche et posa son sac à ses pieds. Elle surveillait les allées et venues des contrôleurs, se demandant combien d’entre eux accompagneraient le bus.

L’attente était insupportable. Au fur et à mesure des minutes, la nervosité d’Adrienne montait dangereusement. Elle sursauta lorsqu’elle vit un groupe entrer. Il y avait un homme accompagné de quelques jeunes gens. Les enfants portaient des casques rond dont les visières dissimulaient leurs traits. Ils étaient tous vêtus de gris. La voleuse pouvait à peine voir les couleurs de leurs peaux. Leur accompagnateur avait la peau extrêmement pâle. Il portait des lunettes rouges dans lesquelles le monde se reflétait. Son chapeau haut-de-forme et sa canne lui donnaient l’air d’un homme qui aimait se croire important. Il la remarqua, assise seule dans une pièce nue. Il vint la voir et lui tendit une main gantée de cuir :

– Jean-Christophe. Je vais prendre le bus, j’imagine que vous aussi ?

– Oui. Je m’appelle Adrienne.

– Nous voilà compagnons de voyage.

Jean-Christophe ne présenta aucun des enfants. Adrienne ne s’en plaignit pas : elle n’aurait pas pu reconnaître tous les noms. La présence des jeunes la dérangeait. Elle se moquait des pertes chez les adultes, mais il y avait quelque chose de terrible dans l’idée de tuer un gamin. Tant pis. Elle n’allait pas reculer pour une dizaine d’enfants dont elle ne voyait même pas les visages.

Un klaxon retentit à l’extérieur de l’abri-bus. Un des contrôleurs rentra dans la salle :

– Le bus est là. Vos tickets, s’il vous plaît.

Il observa de nouveau le ticket d’Adrienne, puis regarda ceux des gamins et de Jean-Christophe. Enfin satisfait, il leur fit signe de sortir. Un autre contrôleur prit leurs bagages pour les mettre dans la soute du bus. L’engin était magnifique : blanc, noir et bleu turquoise, avec un joli logo RATT. Il pouvait accueillir facilement une cinquantaine de personnes, et volait à une vingtaine de centimètres du sol, avec un équilibre parfait. Adrienne adorait les belles machines… et surtout les beaux butins. La soute pleine à craquer était prometteuse.

Un contrôleur – elle ne savait déjà plus lequel – lui fit signe d’entrer dans le bus. Il la salua d’un classique :

– Bon voyage. À plus dans le bus.

Elle grimpa sur le marchepied. Le jeune conducteur de la veille arborait son petit uniforme lui aussi. Il lui adressa un regard aussi bref que nerveux, avant de déglutir. Elle ne s’attarda pas sur lui, passant entre les deux rangées de fauteuils. L’intérieur de bus était luxueux, contrairement à l’abri-bus. Les fauteuils moelleux et colorés appelaient à se détendre. Chaque siège avait une tablette sous laquelle se trouvait un petit garde-manger. Les bottes de la voleuse s’enfonçaient entre les fibres de la moquette. Quinze voyageurs déjà présents somnolaient avec leurs écouteurs aux oreilles, bercés par une douce musique. Adrienne ne put s’empêcher de regarder par les vitres, d’observer la ville poussiéreuse et brinquebalante où des centaines de travailleurs minaient dans la crasse, pendant que ces gens dormaient. Cela calmait ses remords.

Elle s’installa dans son fauteuil, étouffant un cri de surprise lorsqu’elle sentit qu’il la massait. Ce luxe était déplacé. Jean-Christophe et ses enfants grimpaient sagement. Ils furent tous installés dans le fond du bus. Une fois les portes fermées, le moteur ronronna, propageant une vibration presque imperceptible dans l’habitacle.

Le véhicule quitta rapidement la ville. Il n’y avait pas de routes sur TRAPPIST-1 d, juste des vastes étendues d’une poussière brune qui s’agrippait à tout ce qui était à sa portée. Adrienne regarda la ville qui rapetissait petit à petit, alors que le bus s’éloignait. L’heure de la mission approchait. Son équipe avait convenu d’attendre que le véhicule soit suffisamment loin des habitations pour ne pas être repéré en cas d’attaque. En attendant, Adrienne cherchait à déterminer quels genres de voyageurs l’accompagnaient.

À sa grande surprise, elle ne repérait aucun contrôleur. Du moins, il n’y avait personne avec un uniforme noir et des armes apparentes. Ils étaient richement vêtus, mais normaux. Pas de crânes rasés, pas de silhouettes carrées standardisées. Rien qui n’inspirait une brutalité sèche. Elle avait pourtant cru que les contrôleurs les suivraient. Cela l’arrangeait. Elle tira son smartphone de sa poche pour taper un bref message à Emmanuelle :

– OK. Zéro souci.

– Une heure, lui répondit immédiatement l’Efficace.

Une heure et l’impact aurait lieu. Adrienne se reposa sur le dossier massant de son fauteuil. Elle décida de se reposer avant l’attaque, de profiter du bus. Elle se laissa vite aller à une douce somnolence. Malgré tout, elle s’étonna du calme des enfants. Aucun d’entre eux ne bavardait. Peut-être s’endormaient-ils eux aussi.

Elle sursauta en voyant la silhouette de Jean-Christophe apparaître dans son champ de vision. L’homme se pencha vers elle.

– Je vous réveille ?

– Non non, mentit-elle maladroitement. Que puis-je pour vous ?

– Je m’étonnais de vous voir voyager seule. Rares sont les personnes qui changent de vie sur un coup de tête.

– Je ne change pas de vie…

– Ah ? Vous avez pourtant l’air de quelqu’un qui fuit. Les personnes qui prennent le bus sont généralement moins… sales. Moins marquées, aussi.

Elle déglutit. Il était curieux et elle devait l’éloigner, ou lui inspirer confiance. Elle esquissa un sourire.

– Je rejoins ma famille après une sorte de… voyage initiatique.

– Oh ! Racontez-moi ça…

Elle croisa son propre regard dans le reflet des lunettes de son interlocuteur.

– Je suis la future héritière d’une famille qui gère des mines. Mes parents m’ont imposé de voir comment vivaient les travailleurs avant de me donner un poste de direction.

Adrienne mentit durant de longues minutes. Elle espérait ne pas être trop maladroite. L’homme lui posait des questions curieuses. Il fallait avouer que son idée n’était pas forcément la plus crédible. Elle jetait parfois des regards à l’heure inscrite sur son smartphone. Elle attendait l’attaque avec impatience. Plus la discussion durait, plus elle risquait d’être découverte.

Soudain, l’heure fatidique s’afficha. Adrienne ferma les yeux un instant, guettant le moindre bruit de l’attaque. Un voyageur s’exclama :

– Attention ! Des motos derrière !

Puis ce fut le chaos. Le conducteur paniqua et le bus fit une embardée. Adrienne s’accrocha à son fauteuil, mais Jean-Christophe trébucha. Elle regarda à l’extérieur, perplexe. Le plan consistait à bloquer la route du bus avec des motos, pas à le pourchasser. Elle s’étonnait de la décision de ses compagnons. À sa grande surprise, l’homme à ses pieds hurla :

– Arrêtez ce bus !

Le conducteur écouta l’ordre. Jean-Christophe retourna à sa place pour prendre un fusil laser. Adrienne sortit son pistolet attaché à sa cuisse, puis le visa, en partie dissimulée par son fauteuil de luxe. L’homme la repéra. Il éructa :

– Je le savais ! Vous étiez louche !

Il chercha à la viser.

– Vous feriez mieux de vous rendre, voleuse. Sinon vous allez regrett…

Elle tira. Il s’effondra dans une gerbe de sang, au milieu des cris des voyageurs. Les motos encerclaient le bus. Adrienne sortit de sa cachette, alors qu’elle entendait ses compagnons qui forçaient les ouvertures du véhicule.

– C’est un braquage. Allongez-vous à terre et laissez-nous vos possessions, et tout se passera bien.

La plupart des personnes suivirent ses ordres, s’allongeant les bras sur la tête. Les enfants agissaient étrangement. Ils ne criaient pas – à moins que leurs casques ne dissimulent les sons ? Ils s’agenouillèrent, puis s’allongèrent dans une harmonie dérangeante. Il n’en restait plus qu’un qui demeurait debout, immobile. Elle le menaça de son flingue :

– Allonge-toi. Je ne te veux pas de mal.

Il posa ses mains sur son casque, puis le retira lentement. Adrienne eut à peine le temps de voir un visage dévoré par des composant électroniques, avant l’explosion de l’enfant.

Le souffle brûlant la plaqua contre le fauteuil derrière elle. Elle ferma les yeux, toussa. Elle n’entendait plus rien. Quelqu’un l’attrapa par le bras. Elle chercha à se débattre, ouvrit les yeux, remarqua qu’il s’agissait d’Emmanuelle dont le visage était dissimulé par un casque de protection. Adrienne était si sonnée qu’elle avait envie de rester allongée. Elle chercha à mettre en garde son amie :

– Les enfants ! Ils explosent !

Mais elle n’était même pas certaine d’avoir prononcé les bons mots. Emmanuelle la força à sauter du bus, par l’arrière éventré. Adrienne s’effondra dans la poussière, toussa de nouveau. Ses membres tremblaient, incapables de la porter. Toute sa force se trouvait dans sa main, qui serrait son arme comme si c’était son dernier repère.

Son ouïe revenait petit à petit. Elle entendait des coups de feu, des hurlements. Ses compagnons étaient dehors, pour la plupart. Ils tiraient, à couvert derrière leurs motos volantes. Elle rampa, désirant les retrouver.

– Adrienne !

Elle se retourna. Un des enfants explosa. Un autre courait vers elle. Elle tira dessus. Il s’écroula avant de retirer son casque. La voleuse était terrorisée par ces créatures mi-machines mi-humaines qui n’hésitaient pas à se détruire. Emmanuelle sauta du bus. Elle courut jusqu’à Adrienne pour l’aider à se redresser et à se cacher derrière une moto. Le corps déjà meurtri de l’Efficace portait des marques de brûlures, mais elle tirait toujours de son fusil laser sur leurs ennemis.

– Tu m’avais dit qu’il n’y avait pas de gardes ! Et tu étais en avance avec ton bus, merde !

– Comment j’aurais pu deviner ?

Adrienne faisait ce qu’elle pouvait pour soutenir ses compagnons. Mais les enfants changeaient de tactique. Ils se regroupaient, couraient ensemble. Les bandits hésitaient à tirer, de crainte d’en faire exploser un en touchant sa tête. Personne ne savait comment ils fonctionnaient et une détonation en chaîne d’un groupe d’armes-enfants ne paraissait pas être une bonne idée. Emmanuelle grogna :

– Je vais les attirer à l’écart du bus. Tirez dessus dès que ça vous semble assez bien pour limiter les dégâts.

– Mais… tu risques de…

– Je vous fais confiance pour éviter de me tuer au passage.

Emmanuelle se leva. Elle sortit de sa cachette, héla les enfants qui se dirigèrent vers elle dans un mouvement propre et coordonné. Ils coururent à sa poursuite. Adrienne observait la scène en se demandant qui avait été Jean-Christophe pour ces créatures. Un créateur ? Un maître ? Un vendeur ?

L’Efficace dépassa les motos. Les enfants ignoraient les bandits. Leur attention était toute dévouée à leur proie. Quand ils furent suffisamment loin pour ne pas prendre leurs explosions de plein fouet, Adrienne espéra que son amie saurait courir encore plus vite pour éviter d’être soufflée par la mort des enfants. Elle visa.

– Maintenant ! ordonna-t-elle à son équipe.

Ils tirèrent sur le groupe. Un des enfants fut touché à la tête. Il explosa en premier, avant d’emporter quelques autres dans sa chute. D’autres gamins tombèrent avant même de devenir dangereux. Enfin, les tirs cessèrent. Un brasier à la fumée noire dissimulait leurs victimes. Adrienne reprenait à peine sa respiration. Elle détaillait l’amas sombre, espérant voir surgir Emmanuelle.

Les voyageurs survivants sortaient du bus avant de s’agenouiller au sol, les mains sur la tête. Des bandits s’occupèrent d’eux, les dépouillant proprement. Adrienne était épuisée, inquiète, elle n’avait pas la force de piller. Elle se redressa après un instant, pour s’avancer vers le tas enflammé. Elle songeait à son amie, à leur plan qui tournait mal. Même si elles étaient avant tout complices, Emmanuelle allait lui manquer. Elle ne se sentait pas aussi proche du reste de l’équipe.

Elle voulait au moins la retrouver, lui dire au-revoir. Si l’Efficace ne l’avait pas aidée dans le bus, elle n’aurait jamais survécu. Elle dépassa la fumée, pour voir le monde poussiéreux qui l’entourait. Emmanuelle était allongée au sol, quelques pas plus loin. Sa tête posée sur la terre, le casque fendu. Elle s’approcha, s’assit à côté d’elle. Elle hésita avant de poser une main sur l’épaule de sa compagne. Elle avait envie de la sentir, de s’assurer qu’elle n’était pas en train de vivre un mauvais rêve.

Soudain, Emmanuelle se redressa. Adrienne hoqueta de surprise. Les larmes aux yeux, elle observa son amie.

– Bon sang ! Tu m’as fait une de ces peurs !

Emmanuelle ne répondit pas. Elle la prit dans ses bras, avant de la relâcher brusquement et de se redresser maladroitement.

– Rejoignons les autres avant qu’ils nous oublient dans le partage de butin !

Adrienne acquiesça d’un signe de tête. Elle prit la main d’Emmanuelle pour avancer avec elle. Elles marchaient maladroitement toutes les deux. Le temps qu’elles dépassent la fumée, le campement s’était vidé. Les motos avaient disparu. Les voyageurs encore vivants étaient dépouillés de leurs riches vêtements. L’amertume glissa dans la gorge d’Adrienne. Elles avaient été trahies. Elle lança quelques jurons bien sentis, malgré son manque d’auditoire.

Emmanuelle posa une main sur son épaule pour la calmer.

– Il reste le bus.

Adrienne observa le véhicule. Le coup reçu à l’arrière n’était pas forcément grave. Si elles arrivaient à démarrer, elles pourraient le faire réparer. Dès lors, elles pourraient choisir entre le revendre ou mettre en place leurs voyages clandestins. Dans les deux cas, elles n’auraient plus à regretter la trahison de leurs compagnons.

Elle ouvrit la marche et grimpa sur le marchepied. L’intérieur du bus était abîmé. Certains fauteuils avaient été brûlés, d’autres avaient disparu après l’explosion. Mais ce n’était pas grave. Elle tira son arme. Un mauvais pressentiment la gênait. Emmanuelle se tenait derrière elle.

– Tout va bien, Adrienne ?

– Il se passe quelque chose.

Elle s’approcha du fauteuil du conducteur. Avant de s’asseoir, elle remarqua un mouvement près des pédales du véhicule. Elle pointa son arme vers l’ombre.

– Sors d’ici !

Le conducteur s’extirpa de sa cachette. Il tenait un enfant contre lui, comme un ultime bouclier contre les deux voleuses.

– Laissez-moi partir ! Pitié ! implora-t-il.

Emmanuelle soupira :

– Je n’ai pas la patience.

Adrienne hocha la tête. Elle tendit son pistolet à l’Efficace qui tira deux fois : une dans le corps de l’enfant, l’autre dans la tête du conducteur. Le sang la dégoûta, mais elle n’avait pas envie d’un nouvel affrontement.

– Essaye de faire démarrer le bus, demanda Emmanuelle en repoussant les cadavres à l’extérieur.

Elle hocha la tête à l’idée de son amie. Elle s’installa sur le fauteuil puis fit démarrer le moteur, remerciant mentalement le conducteur d’avoir laissé les clefs. Le bus ronronnait de nouveau. Il se souleva légèrement, dans un mouvement gracieux.

– C’est bon, souffla-t-elle.

Emmanuelle paraissait au moins aussi soulagée qu’elle. Elle passa à l’arrière pour retirer les débris et les cadavres qui les gêneraient. Adrienne caressa le volant du bus, et son logo RATT estampillé sur le tableau de bord. Quel merveilleux cadeau.

Elle lança :

– Prête ?

– Oui ! Allons nous cacher dans les environs d’une autre ville ! Nous y trouverons bien des clients.

Adrienne était d’accord. Elle lança le bus vers les contrées arides et poussiéreuses de la planète. Ravie de pouvoir piloter cet engin, elle eut à peine un regard pour le champ de bataille et les victimes qu’elle délaissait. Un regard, ponctué d’un moqueur :

– À plus dans le bus !

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4 thoughts on “A plus dans le bus, par Violette Paquet

  1. Une histoire d’amitié sur fond de vol au niveau déjà bien étudié.
    Des personnages campés dans leur rôle.
    Pas d’état d’âme, pas d’hésitation et au fil de la lecture, un lien tendu entremêlé d’espoir.
    Moi aussi j’aurais aimé savoir qui était vraiment cet accompagnateur d’enfants-bombes.
    Une histoire où seul le plus fort survit.
    Les deux derniers tiers me paraissent plus fluides à lire.
    Un moment de lecture sympathique autant qu’épique
    Merci 😀

    • Merci !
      Je me suis bien amusée, alors je suis contente de voir que cela t’a plu.
      Il est vrai que j’avais des soucis de concentration au début. Cela donne une introduction un peu longue. À travailler pour la prochaine fois ! 🙂

  2. Pingback: A plus dans le bus – Ciel d'Orage

  3. Une épopée géniale, dans un monde « post apo » très fouillé.

    Léger détail, mais ce serait difficile de changer j’imagine : dès lors que tu dis qu’il devrait y avoir beaucoup de surveillants dans le train mais qu’il n’y en a bizarrement pas, ET qu’il y a beaucoup d’enfants, qui ne sont pas présentés… J’ai suspecté directement que c’était louche et qu’ils faisaient partie d’un dispositif de surveillance.

    Mais je pinaille, et j’ai vraiment aimé ta nouvelle 😀

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