A comme oubli, par Antony Crif

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[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

Vendredi 8h34

Deux femmes élégantes s’approchent de l’abribus. L’une porte un sac en plastique, l’autre une petite valise désuète qui s’accorde à merveille avec sa robe à fleurs. Les nombreux voyageurs qui attendent pour se rendre au marché ne prêtent pas attention aux sœurs qui, à elles deux, totalisent cent-soixante-dix ans. Et il faudrait tendre l’oreille pour les entendre :
— Tu te souviendras, Suzette, de compter les arrêts. C’est au septième que tu descends, à Coucy. Et surtout…
— Tu n’oublies pas le sac dans le bus , termine la vielle dame sur un ton d’écolière. Elle poursuit sa récitation : «  Je suis née en 1938, je m’appelle Suzanne Dubois, depuis deux ans je vis chez toi. Comme demain tu pars pour une semaine à Paris, je vais chez mon autre sœur, Jeanne. »

Dans le sourire par lequel Louise lui répond on peut lire tout à la fois, le soulagement, la mélancolie, et beaucoup d’amour. Le bus arrive, l’aînée prend place dans les premiers rangs. Dernier signe, le village disparaît. Suzette se concentre sur les paysages familiers qui défilent sous ses yeux.
Quelques kilomètres plus loin, le bus est arrêté par un défilé de vielles voitures. L’esprit de la malade s’envole. Assise à l’arrière de la Renault, la petite Suzon, quatre ans, se serre contre Yves, son grand frère. Toute la famille fuit, c’est l’exode. Dans les applaudissements, elle entend les cris, les coups. Ce qui les a bloqués, elle en est sûre c’est un barrage allemand. Elle retient son souffle, et la peur la pousse à glisser ses mains sous ses cuisses.

Le bus redémarre, la passagère respire plus doucement et reprend pied. Suzanne, fais un effort, tu n’es plus une gamine de quatre ans. Que penserait Raymond s’il te voyait comme ça ? Raymond ! La simple évocation du jeune homme la fait rougir. Depuis quelques semaines, la femme d’Yves a mis au monde des jumeaux. Suzanne profite des week-ends pour se sauver de la maison familiale, histoire d’aller l’aider. En échange de ce coup de main bienvenu, le jeune couple ferme les yeux sur les escapades de la demoiselle. Lorsque les enfants sont couchés, elle rejoint Raymond, au bout du sentier. Ensemble ils se promènent main dans la main, ils se confient, forment des projets. Dans un mois, il sera majeur et viendra demander sa main. D’un geste coquet, Suzie se recoiffe. Raymond est le seul à l’appeler ainsi et elle rougit encore plus fort au souvenir du seul baiser qu’ils ont osé échanger.

C’est le moment où le bus ralentit, il approche du quatrième arrêt, des passagers s’agitent au fond. Suzie se lève, elle vient de reconnaître ce sentier qui mène à la ferme où l’attend sa belle-sœur. Elle empoigne le sac, la valise et se joint, souriante,  au flot des passagers qui quittent le bus. Il est 8h57.
Vendredi 9h10. Le bus approche, Jeanne scrute les premiers rangs, confiante. Au téléphone Louise lui a dit que c’était un bon jour pour Suzette. Comme elle ne voit pas sa grande sœur descendre, elle retient le bus, monte elle-même constater l’absence de cette dernière.

Le chauffeur et les passagers sont désolés, aucun d’entre eux n’a remarqué où était descendue la vielle dame en robe à fleurs avec sa valise et son paquet. Dès dix heures c’est la description que l’on trouve sur l’avis de recherche qui est envoyé à toutes les autorités locales et départementales. Les recherches sont lancées très vite et les habitants se mobilisent rapidement. Ils sont conscients que, désorientée, Mamie Suzette doit être retrouvée avant que la nuit tombe. Au-delà, l’espoir de la retrouver en vie sera très mince.

Vendredi (8h34) Voilà une semaine que la disparition a ému toute la France. Beaucoup de journalistes au village.  Sur les écrans, se sont succédé les témoignages de médecins et de familles. Mamie Suzette est devenue le symbole de cette terrible maladie. Les deux sœurs sont inconsolables et de nombreuses battues ont été organisées. De son côté, le chauffeur qui n’a pas dormi depuis une semaine, s’installe derrière son volant dans l’espoir qu’un détail lui revienne. Si seulement il pouvait se souvenir …

Vendredi ( 8h57) Alors qu’il ralentit à l’approche du cinquième arrêt, le conducteur, absolument sidéré, laisse le bus caler.. Au bord de la route, la vieille dame se tient bien droite, sa petite valise à la main. En parfaite santé. À Ses côtés, encore plus ridé et plus voûté, un homme attend, il tient un sac plastique ventru et semble lui répéter des instructions :
— Tu n’oublies pas, tu descends dans deux arrêts, Louise t’attendra, à Trosly et surtout ne laisse pas dans le sac dans le bus.

Quelques minutes plus tard, sans bien comprendre pourquoi Louise et Jeanne sont si émues de le revoir, Yves répond aux questions des gendarmes. Il explique que, passé le moment de surprise quand la petite Suzon a frappé à sa porte, il a été content de la voir. Le vieil homme a vite compris de quoi il retournait. Alors l’aîné de la fratrie  l’a installé dans une chambre et a suivi scrupuleusement les instructions notées dans la valise.

Un peu vexé que les petites sœurs n’aient pas pensé à lui demander son avis, mais ils ont perdu le contact depuis longtemps sous prétexte qu’il refuse de se faire installer le téléphone et la télévision.
Dans la valise l’ermite avait même déposé un message pour proposer d’accueillir la malade à nouveau dès le mois suivant.  «  Il suffira de la mettre dans le bus, comme vous avez fait cette fois.  »

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7 thoughts on “A comme oubli, par Antony Crif

  1. Nouvelle très courte mais très jolie, très poétique !
    Par contre, c’est volontaire le A (et non O) comme oubli ?

    • Bonjour et merci pour votre commentaire,
      le A comme oubli était un indice de la maladie que je n’ai pas nommée dans le texte.

  2. Quand l’oubli s’installe pour laisser quelques souvenirs remonter à la surface…
    Quand l’ancien « s’absente » sans que l’on sache où chercher…
    Quand il ne reste plus que les bribes du passé…
    Merci pour ce texte poétique autour de moments parfois si douloureux à vivre pour certains.
    Ce n’est pas un texte inclassable je crois, plutôt une tranche de vie

    • Merci pour votre lecture et pour ce commentaire, je suis touché lorsque je parviens à rendre doux ou poétique ce qui peut tous nous faire souffrir. Vous avez raison, c’est une tranche de vie ( je n’avais pas vu cette catégorie).

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