2012, rêve d’amour, par Daniele Frauensohn

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[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

La mousson s’était éternisée cette année-là sur le territoire de Pondicherry et le Tamil Nadu. Fin février, il pleuvait toujours sur la ville et la campagne. Les rues étaient glissantes, les ruelles carrément détrempées. Les hommes relevaient le bas de leur longi, les jeunes roulaient leurs jeans, les femmes maintenaient leur sari. Les enfants barbotaient en criant. On marchait pieds nus et on se saluait joyeusement.

« Quelle bénédiction, cette pluie ! »

– « La nature nous rendra nos efforts au centuple dans les rizières et les palmeraies. »

– « Que les dieux soient loués pour leur générosité ! »

Sur la côte du Bengale, le ciel passait de la couleur du plomb à celle du souffre tandis que les nuages crevaient comme des ballons. Heureusement, l’océan n’avait pas participé de sa fureur. Seules les routes côtières avaient été partiellement inondées.

Dans la petite maison familiale du village de Turuvanamalikur, une très jeune fille, Amaya rongeait son frein. Elle était bien la seule à ne pas se réjouir de cette manne céleste. Depuis des semaines, elle guettait des nouvelles de son amoureux. Son cœur battait au rythme de l’attente. Chaque jour nouveau nourrissait l’espoir d’un départ imminent. Mais cette pluie infernale n’en finissait pas de contrecarrer leurs projets. Sanjivan avait juré de venir la chercher et de l’emmener avec lui. Ils trouveraient bien une solution et sauraient braver les interdits. Quelquefois cependant, le doute la tourmentait. Et s’il s’était moqué d’elle ?

Ce matin, ses parents étaient partis pour vérifier l’état des digues de leurs rizières. À l’aube, Père avait préparé le buffle et Ama le matériel et les provisions. Amaya était chargée de s’occuper de sa grand’mère. Elle avait cessé d’être scolarisée au bourg voisin depuis que son aïeule était clouée à plein temps sur son lit. Amaya en souffrait beaucoup, elle avait tant soif d’apprendre. Aujourd’hui, il lui faudrait consolider la toiture en feuilles de palmes. Les murs de la modeste maison étaient épais, composés d’un mélange d’argile, de paille et de bouse de vache. Ils n’avaient pas trop souffert de l’humidité. Mais une partie du toit avait cédé et la pluie s’infiltrait dans les deux pièces. Ils avaient placé des bassines de zinc pour récupérer l’eau.

De dessous le matelas, Amaya sortit un petit miroir rond qu’elle avait décoré de pompons de couleurs vives. Elle peigna ses longs cheveux de jais et tressa une longue natte. Du plat de la main, elle lissa son sari de coton noir et accrocha le voile qui devait couvrir sa chevelure et son visage au clou de la porte. Un instant, elle pensa aux grands anneaux ouvragés, aux bagues d’argent pour ses orteils que Sanjivan lui avait promis pour leur mariage.

En octobre dernier, à l’occasion des fêtes de Dipawali, ses deux frères qui travaillaient sur le chantier du métro de Bengalore et ses deux sœurs mariées à Kochi et Mumbai étaient tous revenus avec leur famille, pour trois jours, dans leur village natal. Le second jour, ils s’étaient entassés dans le bus de Thanjavur pour aller rendre visite à l’oncle Omkar et Tante Raja. Ce fut pour Amaya un véritable feu d’artifice dans sa vie, sa plus belle « Fête des Lumières ». Il y avait foule dans cette vaste maison, les jeunes sont sortis sur le pas de la porte, dans la cour et sont descendus jusqu’au bord de la rivière Kaveri qui s’alanguissait dans les sables. Ils ont eu l’occasion de bavarder avec les voisins. C’est là que le regard d’Amaya avait rencontré celui de Sanjivan. Ce fut un véritable choc, une décharge inconnue, un coup de foudre ! Il ne pouvait s’empêcher d’admirer ses yeux d’un noir de velours qui l’attiraient comme un aimant, le reste était caché sous le tissu noir. Elle le trouvait beau comme un dieu dans son jean bleu. Ses mains étaient puissantes, ses pieds s’ancraient dans le sol avec assurance. Ils réussirent à échanger quelques mots, promirent de se revoir. Leurs mains se touchèrent, ce fut doux et divin ! Bien entendu, les amis très proches se montrèrent complices. Fut-ce une bonne chose ou pas ?

Elle était musulmane, il était hindou. Ils n’étaient pas de la même caste, elle était fille de paysans pauvres, il était fils de commerçant aisé. Elle parlait l’ourdou, un peu de tamoul. Lui s’exprimait en tamoul et parlait assez couramment l’anglais et l’hindi.

-« Almayaji, apporte-moi un bol de thé au gingembre ! »

Elle sursauta, prépara le breuvage et fit boire la vieille femme.

-« Allez, ouste, dépêche-toi, il faut monter les palmes sur le toit. »

-« Oui, Grand’mère », soupira-t-elle…

Elle rangea ses rêves et se mit au travail. Elle grimpa sur le toit avec facilité, c’était son terrain de jeux depuis l’enfance. Elle détacha les feuilles abîmées et déchirées. Elle commença par la partie arrière et glissa les nouvelles feuilles saines et vigoureuses dans la trame existante. Un travail difficile… Ses mains saignaient, les coupures étaient profondes. Soudain, un bruit léger lui fit décoller les yeux de son ouvrage.

Nahila, la fille des voisins, son amie la plus proche, lui faisait de grands signes de la main, lui demandant de s’approcher d’elle. Le doigt sur la bouche, elle lui conseilla la discrétion absolue. Elles s’installèrent sous les palmes de la toiture pour échanger les nouvelles. Dans un murmure, elle lui raconta que Sanjivan avait fait plusieurs tentatives pour la revoir. Ratées à chaque fois. La semaine dernière, il avait pris de nuit la route côtière avec sa moto pour venir à Tiruvanamalikur. Il s’était fait surprendre par les pluies. Des automobilistes l’avaient trouvé le lendemain à l’aube et l’avaient secouru. Il avait eu de la chance !

-« Almaya, il viendra te chercher comme promis, il t’enlèvera, c’est la seule solution dans votre cas. Tout est prêt, a-t-il confié à mon frère. J’ai suivi leur conversation, cachée ici-même. Mon cœur saigne, est-ce-que tu veux vraiment quitter ta famille et ton village ? Te lancer dans une telle aventure ? Il n’a pas la même religion que toi ! Sais-tu que vos familles vous banniront ? Comment vous en sortirez-vous ? Et moi, que deviendrai-je si loin de toi ? »

« Nahila chérie, je n’en peux plus de ma prison, j’étouffe sous mon voile, je veux partir d’ici. Tu ne sais pas ce qui se passe ici dans notre chambre commune la nuit. Non, je ne peux pas en parler, pas encore, mais il faut que je parte rapidement, sinon j’en mourrai ! Allah me pardonnera, je donnerai mon amour à cet homme. C’est un sentiment positif, pas un péché. »

Les deux amies se serrèrent longuement dans les bras. « Je ne t’oublierai jamais, un jour, je reviendrai, Nahilaji… »

– « Je t’aiderai ! Lorsque tu verras un tissu rouge flotter sur notre toit, tu sauras qu’il faut te tenir prête… Sois vigilante. À partir d’aujourd’hui, sache que ton départ est imminent. Prépare-toi. »

-« Almaya, ALMAYA, apporte-moi la bassine, vite ! Tu en mets du temps ! »

-« Je descends, Grand’mère, j’arrive ! »

Après les soins prodigués à la vieille femme, elle décida de préparer quelques affaires dans un sac : des vêtements de rechange, son ancien livre de classe et son miroir. Elle glissa le tout, bien à plat, sous son matelas.

À la tombée de la nuit, ses parents rentrèrent avec le buffle. Elle prépara le repas, lava leurs vêtements, soigna son aïeule, s’occupa des poules et des chiens. Elle se mit en mode attente et redoubla d’attention. Tous ses sens restaient en alerte jour et nuit.

Et puis, un foulard rouge flotta sur le toit voisin. Dans la nuit, elle entendit le bruit d’un moteur de moto. Elle se glissa hors de la pièce, oublia son foulard et courut jusqu’au petit groupe qui l’attendait dans le noir complet. Ils l’installèrent avec son baluchon sur la moto et Sanjivan poussa l’engin pour ne pas donner l’alerte.

Il prit la route côtière, elle se serrait contre lui, le bonheur exultait dans son corps. Sa longue natte volait à tous vents. Elle venait de prendre une vraie leçon de liberté ! Il fit un arrêt dans une palmeraie et là, ils se firent face, le visage à nu, à portée du premier baiser. Le jeune homme se ressaisit et lui expliqua le déroulement des opérations.

-« Nous allons remonter jusqu’à Pondicherry. Là, au cimetière chrétien, des amis nous attendent pour préparer un départ plus lointain. Plus vite on aura quitté l’état du Tamil Nadu, mieux ce sera ! »

Elle acquiesça et ils repartirent. Deux amoureux serrés l’un contre l’autre. Sur une très vieille moto bruyante… Bientôt les maisons, les immeubles remplacèrent la lagune, les cocotiers, les marais salants et les champs de paddy. Il était trois heures du matin. Déjà, les rues s’animaient, les cafés en bord de route étaient pris d’assaut par les travailleurs. Rapidement, ils se trouvèrent à la porte numéro sept du cimetière colonial français. Ils se glissèrent dans ce lieu étrange et elle découvrit, ahurie, qu’une famille logeait près de l’entrée. Elle comprit que le père, la mère et leurs deux enfants dormaient sur une pierre tombale, sur des couvertures. Sur la tombe voisine sommeillaient une poule et deux canards.

« Namaste ! » La femme leur tendit un verre de chaï brûlant, l’homme s’éloigna avec Sanjivan. Elle s’assit sur une pierre tombale pour regarder le ciel et trouver leur bonne étoile. L’obscurité la protégeait de l’esprit des morts qui habitaient là, elle frissonna. Après une attente qui lui sembla interminable, Sanjavi revint la chercher et ils s’allongèrent sous un mausolée.

-« À l’aube, nous partirons vers Chennai, nous prendrons le train vers Mumbai. Des amis nous attendent, ils nous prêteront une chambre dans la banlieue. Ils ont déjà contacté une association des Droits de l’Homme qui nous prendra en charge. Nous serons des parias, mon ange, mais nous nous relèverons, nous nous battrons pour faire changer les mentalités. Tu es toujours d’accord ? Tu en auras la force ? Je veillerai près de toi comme un lion et te protégerai. »

– « Oui, je suis prête, je suis forte et robuste ! » Malgré la rudesse de la pierre, ils finirent par s’endormir. Ici, personne ne leur ferait du mal.

Un bruit insoutenable de moteurs poussés à fond, la lumière crue de phares les arrachèrent à ce repos. Cinq grosses cylindrées, cinq types jeunes. D’un bond, ils se levèrent.

– «  Namaste ! Namaste ! Oh mais qu’est ce que je vois ? Des tourtereaux égarés ? Bonne pioche, les gars ! »

Le chef de la bande s’avança. Dans sa main droite, il faisait tournoyer une grosse chaîne. Sanjavi se plaça devant sa petite fiancée et leur fit face. L’arme de poing s’abattit sur lui, à plusieurs reprises avec violence et rage. Il perdit connaissance. Le groupe s’acharna sur lui à coups de pieds, à coups de poings. Le sang giclait. Almaya ne pouvait même pas hurler, le cri mourut dans sa gorge quand la vie quitta son compagnon. Les hommes vidèrent les poches du pantalon et prirent ce qu’il y a avait à prendre. Ils rajoutèrent la vieille moto au butin.

– « Maintenant, femelle, nous allons organiser ta fête ! Je suis le boss et je vais te donner une vraie leçon d’amour. T’as intérêt à être vierge. Elle vit des mains énormes et poilues, deux yeux injectés de sang, elle sentit une haleine alcoolisée et distingua une rangée inégale de dents jaunies.

Il cria : «  Madhu, tu passeras en second, puis Parakram et Anand. Toi, le jeunot Devadras, regarde bien et prends en de la graine !

Une pluie jaune se mit à tomber doucement puis de plus en plus fort.

La mousson s’éternisait vraiment.

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2 thoughts on “2012, rêve d’amour, par Daniele Frauensohn

  1. Une histoire magistralement racontée. Tout y est : la narration est parfaite, le style est épuré, l’intrigue est haletante, et cette chute, terrible, terrible. Vraiment, du très haut vol ! Bravo !

  2. J’aurai voulu une happy ending, mais tant pis ! J’adore l’écriture, rien que des phrases comme le fait de « ranger ses rêves »… Très bien mené, et très belle incursion (malgré le ton sombre final) dans ce lointain oriental 🙂

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