Vorspace, par Jérôme Cigut

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[24 h de la nouvelle 2016 : L’histoire doit se passer à au moins deux époques différentes (pas forcément très distantes), qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles (pas de portails temporels, de machines à remonter le temps, de télépathie…), mais se répondent et se complètent.]

Émissaire No.1

L’Émissaire détestait les incarnations. Il trouvait qu’elles étaient un gâchis de ressources, d’infrastructures, et surtout de temps. Mais pour accomplir certaines tâches, il n’y avait simplement pas d’autre moyen.

Clignant des yeux, il observa les instruments de la ligne de production se rétracter pour lui permettre de se déplacer. Il souleva tour à tour chacun de ses membres, et examina son corps : une enveloppe standard, adaptée à l’atmosphère de la planète en-dessous d’eux. Après une ultime vérification de ses systèmes pour confirmer que tout était fonctionnel, il se leva.

Le module de production ne faisait qu’une dizaine de mètres de diamètre, mais c’était déjà cent fois plus que la sonde-mère, celle qui avait apporté la Société dans ce système. Trois années entières avaient été nécessaires pour que la sonde analyse ses environs, identifie les ruines vor sur la deuxième planète, et localise un astéroïde proche contenant les ressources nécessaires pour lancer l’exploration physique. De duplication en duplication, le minuscule robot embarqué s’était constitué une horde de clones arachnéens, qui s’étaient alors attelés à construire les structures plus complexes menant à ce module de production. Dans un recoin de sa conscience, l’Émissaire pouvait percevoir leur réseau de communication, basique mais formidablement efficace. De l’astéroïde d’origine, il ne restait plus qu’une coquille emplie de matériaux raffinés, prêts à l’emploi — prêts à bâtir un autre émissaire, si le besoin s’en faisait sentir. Quelques consciences, dans l’esprit de l’Émissaire, frissonnèrent à cette idée, mais plus par réflexe que par crainte véritable : rien de grave ne pouvait arriver à une intelligence dématérialisée.

Le module n’offrait qu’une seule issue : un sas, vers une capsule d’atterrissage. Sans hésiter, l’Émissaire s’y dirigea, et replia ses différents membres en position de sécurité tandis que le sas se refermait. Un chuintement, un choc sourd, et la descente commença — violente, presque non contrôlée : mais les émissaires étaient conçus pour résister à des pressions beaucoup plus fortes qu’un corps humain.

Il profita du trajet pour réviser ce qu’il savait des Vors. Parmi tous les systèmes explorés par la Société, ce n’était pas la seule race extraterrestre dont des ruines avaient été découvertes. C’était néanmoins l’une de celles qui s’était le plus étendue, et dont la technologie était la plus avancée — ce qui rendait sa disparition d’autant plus mystérieuse. Comment une espèce multi-stellaire pouvait-elle s’effondrer aussi complètement ? Quel genre de catastrophe pouvait toucher autant de systèmes différents à la fois ?

Jusqu’à présent, l’exploration n’avait fourni aucune réponse. Des centaines d’innovations technologiques, oui – mais aucune explication. Une fraction non négligeable de la Société s’en trouvait particulièrement inquiète : à force d’avancer dans la région de l’espace où les Vors avaient vécu, n’allaient-ils pas finir par rencontrer ce qui les avait détruits ? Mais l’appât du gain était trop fort. De nouvelles sondes étaient lancées en continu par chacun des systèmes colonisés, navigant à une fraction de la vitesse de la lumière vers les étoiles voisines : l’algorithme d’exploration le plus simple et le plus efficace qui soit…

Une dernière série de décélérations brutales informa l’Émissaire qu’ils étaient sur le point d’atterrir. L’impact ne tarda pas en effet, et le sas finit bientôt par s’ouvrir.

Il remua ses membres : la gravité était légèrement supérieure à celle de la Terre, mais rien dont ses servomoteurs ne puissent s’accommoder. S’extrayant de la capsule, il découvrit le comité d’accueil qui l’attendait au-dehors.

« Émissaire, bienvenue sur G-Vorspiel, l’accueillit un droïde d’exploration de type standard. Je suis le Professeur Elena Carter, et voici mes assistants Frederico Rodero et Tia Massena.

— Merci de votre accueil, Professeur. Où se trouve l’objet ?

— Par ici, suivez-moi. »

La capsule l’avait déposé à proximité de l’objet, en plein milieu d’une ancienne ville vor. Dans sa mémoire atavique, l’Émissaire avait déjà visité des dizaines de sites similaires, à travers les dizaines de systèmes que ses prédécesseurs avaient explorés et colonisés. De la plupart de ces villes, il ne restait généralement plus grand-chose : des fondations, quelques murs parfois — et s’ils avaient de la chance, quelques structures encore intactes enfouies sous les décombres. Des dizaines de fois, l’Émissaire se souvenait s’être dit que ces ruines auraient tout aussi bien pu être humaines : un mur était un mur, qu’il ait été bâti par des mains ou par des appendices plus exotiques, des centaines ou des millions d’années auparavant. Peut-être un autre explorateur se ferait-il la même observation un jour, en découvrant les restes de la Terre, si une catastrophe s’abattait sur eux…

Il balaya la pensée d’un revers de Surmoi, et recalibra sa persona : qui avait ressenti cette crainte ? Ah oui, les consciences 727 et 2032, Doreen Leder et Li Peng. Elles avaient été incluses dans son mix pour leur attention aux aspects émotionnels, mais leur sensibilité venait parfois à l’encontre de son efficacité. Sous leurs protestations, il les mit sous silence.

« Le voici, Émissaire. »

Il s’arrêta pour contempler l’objet. Il s’agissait d’une sphère, haute et large de deux mètres, et pourvue d’une ouverture circulaire. L’intérieur comme l’extérieur étaient faits d’une matière curieusement iridescente, opaline, comme une perle géante qui aurait été évidée. Ils l’avaient trouvée enfouie ici, protégée de l’usure et des éléments par des dizaines de mètres-cube de gravats et de débris, les résidus du bâtiment qui l’abritait autrefois.

« Savez-vous de quoi il s’agit ? demanda l’Émissaire.

— Pas précisément. Nous avons souvent trouvé des appareils similaires dans les autres systèmes, mais chacun avait été détruit. Celui-ci, néanmoins, semble opérationnel.

— Comment le savez-vous ?

— Nos instruments nous montrent un champ autour de l’objet, et des signes d’activité.

— Quel genre d’activité ?

— Impossible à dire sans entrer. C’est là que vous intervenez. »

En effet. Les Émissaires étaient conçus, physiquement et psychologiquement, pour examiner les artefacts étrangers, tenter d’en inférer l’utilité… et si un jour l’occasion s’en présentait, établir le contact avec une espèce extraterrestre. Mais jusqu’à présent, cela n’était jamais arrivé.

Et au vu des ruines environnantes, cela ne risquait pas d’arriver aujourd’hui, se dit l’Émissaire.

Il pénétra dans la sphère.

#

Émissaire No.2

L’Émissaire détestait les incarnations. Il trouvait qu’elles étaient un gâchis de ressources, d’infrastructures, et surtout de temps. Mais pour accomplir certaines tâches, il n’y avait simplement pas d’autre moyen.

Clignant des yeux, il observa les instruments de la ligne de production se rétracter pour lui permettre de se déplacer. Il souleva tour à tour chacun de ses membres, et examina son corps : une enveloppe standard, adaptée à l’atmosphère de la planète en-dessous d’eux. Après une ultime vérification de ses systèmes pour confirmer que tout était fonctionnel, il se leva, pénétra dans la capsule de descente, et replia ses membres en position de sécurité tandis que le sas se refermait.

Il profita du trajet pour examiner les enregistrements de sa précédente incarnation. Jusqu’à son entrée dans la sphère, tout s’était déroulé normalement. Mais à partir de là, le champ qui émanait de l’objet avait perturbé les transmissions entre le premier émissaire et le Réseau, empêchant toute nouvelle sauvegarde. Tout au plus les observateurs extérieurs, Carter, Rodero et Massena, l’avaient-ils vu manipuler certains boutons — avant de disparaître…

Quelque chose avait mal tourné. Mais quoi ?

La capsule toucha le sol et s’ouvrit. Il en émergea pour découvrir celle de son prédécesseur, posée juste à côté, et les formes arachnoïdes du professeur et de ses deux assistants.

« Émissaire…

— Oui, oui. Je connais le chemin. »

Parvenu devant la sphère, il hésita. Allait-il à nouveau disparaître ? Qu’avait fait sa précédente incarnation ? Et à quoi servait cette machine vor ?

Il jeta un regard au professeur, mais celui-ci n’en savait pas plus que lui. Aussi fit-il la seule chose qu’il pouvait : il entra.

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Émissaire No.1

Le changement avait été aussi bref qu’inattendu.

L’intérieur de la machine était presque aussi lisse et dépourvu d’ornements que l’extérieur. La seule exception était un cadran, sur lequel quelques boutons portaient des signes vor.

La vorologie comportait encore beaucoup de lacunes, mais un consensus s’était formé sur les caractères les plus courants : celui de droite, par exemple, voulait dire « statut ». Il pulsait régulièrement d’une lumière bleue, qu’ils avaient appris à associer avec un matériel en bon état de fonctionnement. Celui de gauche, « activation ». Le pavé au-dessus, par contre, était clairement un manuel d’utilisation, mais il était beaucoup trop dense et complexe pour en tirer quoi que ce soit. Il faudrait probablement des années pour le décrypter, le temps de mettre à jour la Société avec les recherches des systèmes voisins.

Les consignes de l’Émissaire, dans ce genre de situation, étaient claires : attendre était trop risqué, l’appareil risquait de tomber en panne, ou se déclencher avec des effets catastrophiques une fois que le système était pleinement colonisé. Mieux valait être sûr tout de suite — d’autant que la destruction éventuelle de l’Émissaire, voire de ses voisins, n’était pas un problème : leurs consciences continueraient d’exister à travers la Société — peut-être à partir d’une sauvegarde un peu plus ancienne, mais cela avait-il encore la moindre importance quand les mêmes personnes pouvaient vivre simultanément à des dizaines d’années-lumière de distance, dans des Sociétés distinctes ? Aucune, bien sûr.

Il pressa donc le bouton d’activation.

Ce qui suivit fut l’expérience la plus étrange qu’il eut vécue, même à travers tous les souvenirs de ses différentes personnalités. Sans avoir l’impression d’avoir bougé, il se trouvait soudain à l’extérieur de la sphère, en plein milieu de la ville vor. Ou plutôt, ce qu’elle avait été, avant de tomber en ruines : tous les bâtiments autour de lui étaient désormais intacts, immmaculés, comme s’ils avaient été construits récemment et correctement maintenant.

Encore plus bizarre, découvrit-il en se retournant, c’était le monde derrière lui qui venait d’entrer dans l’objet : la sphère était derrière lui, iridescente, et à travers l’embrasure, il pouvait voir le professeur et ses deux assistants le chercher des yeux. Ils semblaient ne plus le voir. Derrière eux, il pouvait apercevoir les ruines de la cité, et sa capsule d’atterrissage, plus loin.
« Je suis là », voulut-il leur dire — mais il s’aperçut que sa connexion au Réseau était coupée.

Perplexe, il voulut retraverser la porte — mais celle-ci s’opposait désormais à son passage.

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Émissaire No.2

L’intérieur de la machine était presque aussi lisse et dépourvu d’ornements que l’extérieur. La seule exception était un cadran, sur lequel quelques boutons portaient des signes vor.

L’Émissaire les examina. « Statut » à droite, « activation » à gauche. D’après les souvenirs du professeur et de ses assistants, son prédécesseur avait pressé le second, sans hésitation. Aucune catastrophe ne s’en était suivi — aucune explosion, aucun signal d’alarme, du moins rien que leurs instruments aient été capables de détecter.

Tout ce qui s’était passé, était la disparition du premier émissaire. Et les mêmes causes avaient toutes les chances de produire les mêmes effets : il n’y avait donc que peu d’intérêt à presser le même bouton. Mais quelle autre option avait-il ?

L’Émissaire réfléchit.

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Émissaire No.1

Avec une panique croissante, l’Émissaire chercha le cadran de contrôle tout autour de lui : mais il avait disparu. L’extérieur de l’objet était parfaitement lisse.

Il aurait également aimé pouvoir consulter sa mémoire atavique, mais celle-ci s’était tue dès que son accès au Réseau avait été coupé. Il ne lui restait plus que ses sauvegardes locales, beaucoup plus lacunaires. Paradoxalement, les consciences qui auraient dû être les plus complètes dans son esprit étaient les 727 et 2032, Doreen Leder et Li Peng : parce qu’il les avait consultées en dernier. Mais il en avait également profité pour les effacer de sa persona. Il ne pouvait donc travailler qu’avec des fragments disparates et mal assortis, les dernières qui lui avaient été utiles. Il se sentait disjoint, gauche, malformé : qui était-il en ce moment ? Était-il même encore quelque chose ? Sans son lien avec le Réseau, il n’avait plus aucune certitude.

Il se sentit soudain observé. Se retournant lentement, il découvrit, pointant la tête à travers les portes et les fenêtres des bâtiments avoisinants, une ribambelle d’êtres aux membres graciles et à la peau couverte d’écailles scintillantes.

L’un d’entre eux fit quelques pas vers lui, et émit une série de sifflements interrogateurs. L’Émissaire fouilla ses mémoires à la recherche d’un module de traduction, mais sans accès au Réseau, c’était impossible…

L’être avança encore, et répéta la série de sifflements. Derrière lui, ses congénères, mis en confiance, se mirent à approcher aussi.

L’Émissaire fut alors saisi d’une conviction : les Vors n’avaient pas disparu. Ils étaient là, à l’intérieur de la sphère — une autre dimension peut-être. Pourquoi ils étaient venus là, il ne le savait pas — mais probablement était-ce en réponse à une menace extérieure, celle qui avait fini par anéantir tous leurs mondes.

La séquence de sifflements — et de claquements de langue, remarqua-t-il soudain — se reproduisit. L’Émissaire était surpris : pourquoi utiliser un mode de communication aussi primitif ? Le Réseau était tellement plus rapide et complet. Nul besoin de formaliser ses communications, il pouvait tout simplement aller piocher les connaissances et les pensées de tous ses congénères dans la Société.

« Je ne comprends pas ce que vous dites », voulut-il émettre, mais sans Réseau, le message ne quitta pas son esprit. Maudissant son incapacité à fonctionner, il fouilla ses mémoires locales, et finit par identifier quelques routines sonores.

« Je ne comprends pas ce que vous dites », répéta-t-il, cette fois-ci sur un haut-parleur intégré à son enveloppe corporelle.

L’être en face de lui inclina la tête curieusement, et sembla s’interroger quelques instants, avant d’émettre une nouvelle série de sifflements, différents cette fois.

Sans Réseau, il va falloir des années pour se comprendre, réalisa l’Émissaire avec consternation.

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Émissaire No.2

L’Émissaire sortit de la sphère en secouant la tête.

« Quelles sont vos conclusions ? demanda le professeur.

— L’artefact est trop dangereux à utiliser. Nous n’avons aucune idée d’à quoi il sert, et l’interface ne nous laisse aucune option. Je vais recommander que l’objet soit désactivé, et réenfoui.

— Mais nous ne savons pas ce qu’il peut nous apprendre ! objecta le professeur.

— Certes, mais nous ne savons pas non plus s’il ne va pas exploser à tout moment. Mieux vaut être prudent. Nos successeurs en sauront peut-être un jour suffisamment pour le remettre en marche. »

Sur ces mots, il s’accrocha à la sphère avec ses membres préhensiles, et activa la bombe électromagnétique qui venait avec toute incarnation d’un émissaire — l’un des seuls outils capables de désactiver sans dégât un appareil vor. Il eut une pensée pour son prédécesseur — son précédent lui-même —, et se demanda où il était passé. Mais peu importait, après tout : avec la dématérialisation, les incarnations étaient accessoires. Seules importaient les sauvegardes.

« Je reculerais si j’étais vous, professeur. Cette bombe va griller tous les circuits électroniques dans un rayon de cent mètres. »

Et tandis que le vorologue et ses assistants s’éloignaient, l’Émissaire uploada ses nouveaux souvenirs dans la Société. Irrationnelles, les consciences 727 et 2032 ? Pas du tout : c’étaient elles qui lui avaient conseillé de désactiver la sphère.

Être humain, cela a du bon, se dit-il à l’instant où l’impulsion électromagnétique grillait ses circuits.

FIN

Note : dans un souci de compréhension, un certain nombre de dialogues ont été ajoutés, et sont ici signalés en italiques. Comme toutes les espèces connectées, les humains ont en effet abandonné ce mode de communication, au point de les rendre difficilement compréhensibles par d’autres espèces.

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6 thoughts on “Vorspace, par Jérôme Cigut

  1. Le syndrome de personnalités multiples comme modèle de société, il fallait y penser. Chapeau bas. C’est d’autant plus intéressant que je viens de lire «Les mille et une vies de Billy Milligan», de Daniel Keyes, qui raconte comment 24 personnalités ont cohabité dans un seul individu.

  2. SF ou anticipation ? je penche pour la seconde. Une entrée, un pas, dans des futurs possibles.
    Un roman ?

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