Une Ombre, par Lokasenna

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/*J’ai essayé de faire un truc, pis, plouf, ça a pas marché. C’est mauvaismauvaismauvaismauvais, mais enfin c’est aussi ça la vie, kiki. En attendant, décalage horaire et samedi chargé obligent, j’ai écrit ce truc entre 2h et 5h du matin pour tenir le délai français. Ça me laisse au moins la satisfaction d’avoir relevé le défi dans les temps. Si le texte est encore éditable à mon réveil, je ferai un bon gros ménage. Sinon, vous êtes définitivement pognés avec mon horrible premier (et unique) jet. Pardon.*/

 

C’était un souvenir d’enfance particulièrement anodin qui frappa Viktor alors qu’il contemplait d’un œil vague la pierre tombale de son père.

L’emplacement ainsi marqué était vide, puisque son père était mort à l’étranger, et que son corps n’avait pu être rapatrié en France à cause de la guerre. Sa famille, toutefois, avait souhaité avoir un endroit physique où se recueillir, et ainsi, l’on avait érigé, en guise de mémorial, cette stèle sur un sol vierge.

Une fausse tombe pour une fausse vie, répétait souvent Viktor, principalement pour agacer sa soeur Katia. Contrairement à lui, Katia avait toujours voué à leur géniteur un respect et une admiration qu’il avait pourtant été loin de mériter, tant il avait manqué à tous ses devoirs de père et d’époux, dans la vie comme dans la mort.

La visite à la fausse tombe était un rituel annuel que le frère et la sœur partageaient depuis des années, un moment d’intimité fraternelle qui constituait l’un des garants silencieux de leur bonne relation. Si le recueillement de Katia était sincère, Viktor, lui ne se déplaçait que pour complaire à sa sœur. Il ne comprenait pas qu’elle puisse encore, malgré les années écoulées, malgré tout ce qu’il avait fait, et, surtout, tout ce qu’il n’avait pas fait, qu’elle puisse encore vouloir fleurir la tombe de cet homme, tous les ans, avec la régularité d’un mécanisme d’horloge. Il pressentait vaguement ce que ce rituel pouvait avoir d’apaisant pour l’esprit sans cesse agité de Katia, mais sa rancune filiale lui interdisait d’y chercher un sens plus profond.

Il s’était toujours gardé de la dévotion, de quelque nature qu’elle soit, n’y voyant qu’une faiblesse de l’âme. C’est son père lui-même, qui, malgré lui, lui avait enseigné cette défiance. En l’abandonnant à l’âge de dix ans, il lui avait montré que nul attachement du coeur, nul lien du sang ne comptait véritablement, à l’heure de choisir son destin.

Ainsi songeait Viktor lorsque le souvenir lui revint.

C’était un souvenir d’enfance anodin et, pourtant, il en demeura troublé quelques jours durant. Il avait la certitude confuse de s’être soudain rappelé de quelque chose d’important, même s’il ne parvenait pas encore à mettre le doigt sur ce qui l’avait interpellé précisément. Sans doute était-ce cette visite à la tombe, qui mis à jour en lui ce fragment de son passé. Un fragment qu’il aurait volontiers laissé enterré sous les décombres de son enfance, mais qui ne faisait qu’alimenter un peu plus la rancœur qu’il nourrissait envers son père. Un souvenir de circonstance, en somme.

***

Viktor était assis dans le salon, sur un petit tabouret, devant un échiquier de verre sur lequel il jouait une partie contre lui-même. Il avait huit ans. Huit ans seulement et, malgré son jeune âge, il possédait déjà une acuité particulière, une attention au monde qui le rendait perméable à bien des tourments. Alors qu’il déplaçait lentement les pièces fragiles du jeu, il sentait autour de lui l’agitation qui régnait dans le salon. Sa mère, lui semblait-il, était assise sur un sofa, en face de lui. Elle était tournée dans sa direction mais, comme à son habitude, son regard était fixé sur un point derrière lui, à travers lui.

Viktor avait très tôt remarqué chez sa mère cette façon de ne jamais vraiment regarder les gens, de toujours donner l’impression qu’elle voyait à travers eux, même lorsqu’elle les fixait dans les yeux. Cela ne l’avait jamais réellement perturbé. Ce n’était qu’une étrangeté parmi toutes celles que possédaient déjà sa mère. Ce jour-là, toutefois, se souvenait-il, ce regard le dérangeait. Il y percevait une note de nervosité inhabituelle.

Viktor se concentrait autant que possible sur son échiquier, mais ne pouvait occulter un certain malaise. Katia jouait dans un coin. Bruyante, comme à son habitude. Leur mère lui avait déjà demandé de se calmer, en vain. Au malaise s’ajoutait une pointe d’agacement.

La porte s’ouvrit et son père entra, accompagné d’un invité. Bien qu’il ne l’ai pas vu plus de deux ou trois fois auparavant, Viktor reconnu Lord Dauclair. L’homme était grand et élégant. Il possédait des traits fins et aristocratiques, souvent plissés en une expression mélancolique. Son veston noir était ce jour-là rehaussé d’une touche de jaune, apportée par un mouchoir qui dépassait de sa poche.

Lord Dauclair était le père d’Athanase, qui, lui-même, était un camarade de classe de Nathanaël, le frère aîné de Viktor. Il salua d’un compliment poli la mère, qui ne lui adressa guère plus d’un haussement de tête en réponse, et eut une parole amicale pour les deux enfants. Katia lui adressa une révérence maladroite, et Viktor se fendit de son plus poli salut.

Les deux hommes s’assirent sur le divan et s’entretinrent quelques minutes à voix basse. La mère de Viktor, visiblement irritée, trouva bientôt un prétexte pour prendre congé. 

Curieux comme un enfant, Viktor aurait aimé pouvoir suivre leur conversation ou, à tout le moins, en connaitre le sujet, mais sa maladresse en décida autrement. Alors qu’il avait les yeux fixés sur Lord Dauclair, il déplaça un cavalier sur l’échiquier. Comme il ne regardait pas ce qu’il faisait avec ses mains, il manqua le plateau de jeu de quelques centimètres et lâcha la pièce dans le vide. Celle-ci se brisa au sol en un tintement clair.

Immédiatement, son père se leva.

– Petit crétin, qu’as-tu fait ?

Et, sans attendre de réponse, il gifla son fils. Viktor porta instinctivement sa main à sa joue. Il eut réflexe de baisser les yeux, pour ne prêter le flanc à aucune accusation d’effronterie. Cela ne lui épargna toutefois pas un sermont sur sa bêtise et sa maladresse.

Repenser à cela avec le recul des années ne suffisait pas à étouffer en lui l’amertume de l’humiliation subie. La plupart des souvenirs qu’il avait de son père étaient associés à une dispute ou une correction, mais l’habitude ne diminuait jamais sa colère.

***

Le cavalier brisé, la correction, la colère. Depuis que la scène lui était revenue, Viktor ne pouvait détacher son esprit de ces trois éléments.

Face à la stèle de son père, il ne lui semblait pas illogique qu’un souvenir de ce genre lui soit revenu. La corvée annuelle de visite au mémorial paternel réanimait généralement en lui le foyer mal éteint de ses vieilles frustrations.

Toutefois, cette fois-ci, il ne pouvait se détacher du sentiment d’être passé à côté de quelque chose d’important. Il lui manquait un détail, un détail infime, qui démangeait le fond de son esprit, presque jusqu’à lui en faire perdre le sommeil.

Au bout de quelques jours sans pouvoir se débarrasser de ce sentiment désagréable, Viktor décida qu’il était temps de prendre de grandes mesures. Pour la première fois depuis des années, il retourna auprès de la stèle de son père après lui avoir déjà payé sa visite annuelle.

Alors que les jours précédents avaient été mauvais, le temps était doux et clair lorsque Viktor se rendit au cimetière. Cette clémence du ciel adoucit quelque peu sa mauvaise humeur. Il se sentait déterminé à comprendre, et disposé à observer.

La stèle était située dans un coin isolé et souvent désert du cimetière. Seul avec le vent et les herbes folles, Viktor se sentait apaisé. Il convoqua tout son courage, et baissa les yeux. Au pied de la dalle de marbre reposait le bouquet de roses fraîches que Katia avait déposé quelques jours auparavant.

Parmi les fleurs, un pigment dissonant  attira son attention. Une tâche jaune, dissimulée par le rose éclatant du bouquet. Viktor se rendit compte qu’il avait déjà remarqué cette tâche lors de sa dernière visite, mais que son attention avait été bien trop mobilisée par le souvenir du malheureux cavalier brisé pour qu’il y prête véritablement attention.

Un détail de son souvenir lui revint en mémoire. Le détail qui lui manquait.

Tandis qu’il déplaçait machinalement les pièces du jeu d’échec, peu avant qu’il ne fasse tomber le cavalier et que son père ne se lève pour le gronder, il avait entraperçu Lord Dauclair porter la main à son veston. Alors il comprit. Ce n’était pas un mouchoir que l’homme portait ce jour-là à la boutonnière, mais une fleur. Une fleur jaune qu’il détacha et tendit à son père. Un lys jaune, qui avait plus tard trouvé sa place dans un vase posé sur le piano. Le lys jaune était la fleur préférée de son père. C’est ce détail inhabituel qui avait capté l’attention du garçon, et provoqué sa maladresse.

Par intuition, Viktor reporta son attention au sol. Au pied de la stèle, en partie masqué par les roses de Katia, reposait bel et bien un unique lys jaune. La fleur était encore fraîche. Elle semblait avoir été déposée peu de temps avant le bouquet de Katia.

Viktor convoqua une dernière fois son souvenir, à présent si usé. Mais désormais, ce n’étaient plus ni l’amertume ni la rancune de s’être fait disputer qui dominaient son ressenti. La curiosité avait pris le dessus. L’échiquier, la gifle, le cavalier tombant au sol, tout cela était passé au second plan, tout avait été balayé par cette image si singulière, Lord Dauclair offrant une fleur à son père, une unique fleur jaune.

Viktor s’accroupit devant la stèle. Il tendit la main vers le lys jaune, mais le doute suspendit son geste. Il resta ainsi figé quelques secondes, hésitant, effleurant la fleur sans oser la saisir, puis il se ravisa. Il était des choses du passé qu’il valait mieux ne pas déranger. Des secrets depuis longtemps enterrés, qui possédaient encore leurs tombeaux inviolés dans le présent. Malgré le peu d’estime qu’il vouait à son père, Viktor ne se sentait guère l’âme d’un pillard. Il lui semblait également qu’il devait cette discrétion, sinon à la mémoire de son père, au moins à la bienveillance que Lord Dauclair avait toujours eue envers lui.

Après la désertion de leur père et la disparition de leur mère, en l’absence de famille disposée à les accueillir, Lord Dauclair avait pris Viktor et Katia sous sa protection, leur épargnant ainsi les vicissitudes d’un séjour en orphelinat. Il les avait placés dans de bonnes pensions, et avait financé leurs études. Viktor avait toujours cru que cette sollicitude découlait simplement de l’amitié entre son frère Nathanaël et Athanase Dauclair, mais il réalisait à présent qu’elle possédait certainement d’autres racines, plus profondes, qu’il ne lui appartenait pas de déranger.
En quittant le cimetière, Viktor emporta avec lui un sentiment nouveau, qui se mêlait à sa rancune et la diluait quelque peu. Il avait effleuré l’ombre secrète de l’homme qu’avait été son père. L’observation du présent avait modifié son souvenir, et l’observation du souvenir avait modifié son présent. Mais ce n’est véritablement qu’en choisissant de laisser filer ce fantôme à peine découvert que, pour la première fois, derrière l’amertume contre le déserteur, il lui sembla ressentir une note de compassion pour l’homme.

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7 thoughts on “Une Ombre, par Lokasenna

  1. Ben, du coup, je sais pas bien si tu es repassée sur le texte depuis hier, mais moi je le trouve plutôt chouette et bien mené. Une tranche de vie pleine de non-dits à l’odeur victorienne bien agréable. Le seul truc un peu dommage, c’est la toute fin, et plus précisément la phrase qui rappelle le thème, qui casse un peu la subtilité du tout. Je pense qu’on en a pas besoin pour comprendre où tu veux en venir.

    Et puis rien que pour l’image de l’échiquier en verre et le cavalier qui se brise, je trouve ce texte chouette et joli. Du coup je suis curieux de savoir quelle était ton intention de base pour que l’histoire qui en découle te paraisse aussi fade !

    (Et puis bien joué pour la contrainte horaire en plus, du coup.)

  2. Du coup, oui, je suis un peu repassée sur le texte. (‘Faut quand même pas déconner, quoi, hein, on dirait pas forcément comme ça, mais j’ai un honneur à préserver.) J’ai corrigé quelques phôtes et changé quelques tournures moches, mais en dehors de ça, je n’ai pas vraiment apporté de correction majeure. La structure est restée la même.

    Je suis contente de voir que ça ne t’a pas fait saigner des yeux, en tout cas. ^^ Je voulais effectivement donner dans le contemplatif et le non-dit, raconter une histoire toute en absences et en silences, réfléchir sur la formation du souvenir et son rôle dans la construction d’une vie et blâblâblâ… Un projet peut-être trop ambitieux pour un défi comme les 24h, surtout vu la tranche horaire durant laquelle je m’y suis mise. x)

    Un ami m’a fait remarquer que le récit était trop plat et manquait d’enjeux, ce qui n’est pas entièrement faux. Il faudra que j’essaye de rajouter des éléments d’ambiance pour étoffer un peu pendant la réécriture. (À la base, je voulais détailler davantage, mais vers 4h du mat’, mes paupières en ont décidé autrement et se sont lancées dans un concours de saut à l’élastique qui m’a obligée à bâcler. x)

    Pour le dernier paragraphe, tu veux dire cette phrase : « L’observation du présent avait modifié son souvenir, et l’observation du souvenir avait modifié son présent. » ? Je l’avais ajoutée car je craignais que mon intention ne soit pas assez claire, mais si tu me dis qu’elle est inutile, je vais la virer. ^^

    Merci pour la lecture, en tout cas ! ^_^

  3. Oui, voilà, cette phrase là : on comprendrait peut-être pas aussi clairement ton intention sans, mais on la devinerait suffisamment pour qu’à mon avis tu puisses t’en passer. Ou au moins la reformuler, parce qu’en conclusion, avec le recul, ça fonctionne plutôt bien. Mais tel quel, c’est trop frontal pour un texte tout en non-dits.

    Bon courage pour le retravail en tout cas ! C’est vrai que certains points mériteraient d’être étoffés, certains secrets un peu plus abordés (du genre, le rôle de la soeur et le pourquoi de sa relation avec leur père) pour faire gagner de la densité au texte. Du coup, je relirai avec plaisir la prochaine version !

  4. Je modérerais un peu : sans avoir lu votre discussion, je me disais que la phrase en question était sympathiquement tournée. Après d’accord je me suis dit qu’elle relevait peut-être trop le sujet de contrainte… Mais personnellement, elle ne me gêne pas 🙂

    J’aime bien ta nouvelle donc. Et je vois tes « inachèvements » comme faisant partie de l’esthétique générale (ce qui est fréquent avec les nouvelles en 24h ^^).

  5. Gregorio Cept : Merci pour ta lecture. ^^

    Bon, je vais voir si je peux trouver un moyen de retourner cette fameuse phrase d’une façon un peu plus subtile, alors. x)

  6. Deviner ce que l’esprit garde dans les replis afin d’éclairer ce que le présent peut avoir de blessé. J’aime bien l’idée. Ces endroits de recueillement, font parfois remonter à la surface des tranches d’instants. En tout cas cela a eu l’avantage d’apaiser ce fils en souffrance.
    Les secrets de familles deviennent parfois des fléaux qu’il n’est pas toujours possible d’élucider.
    Un texte qui, étoffé et éclairé sur certains points, devrait prendre une dimension à la mesure de sa promesse.

  7. Chapeau ! Malgré ta double contrainte, tu t’en sors avec un joli texte.
    J’aime beaucoup les images du passé, les allers-retours entre les époques. La fin me semble bien (je vois avec les commentaires que tu l’as revue, je trouve que celle-ci est correcte).
    J’aurais quand même bien aimé une description de l’ambiance du cimetière, parce que je trouve ces parties moins imagées que celles du passé.

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