Un terrible accident, par Marion Grenier

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[24 h de la nouvelle 2016 : L’histoire doit se passer à au moins deux époques différentes (pas forcément très distantes), qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles (pas de portails temporels, de machines à remonter le temps, de télépathie…), mais se répondent et se complètent.]

Une lumière éclatante lui vrilla les yeux dès qu’il les ouvrit. Dehors, les cailloux de l’allée crissaient sous les pneus chargés d’une grosse voiture. C’était sans doute ce bruit qui l’avait réveillé, alors qu’il dormait profondément pour la première fois depuis des semaines. Enfant, il souffrait de fortes crises de somnambulisme mais, à présent, c’était une insomnie chronique qui hantait ses nuits. Il se leva avec précaution, tout en frottant ses paupières fatiguées. Le silence régnait à nouveau à l’extérieur du ranch familial. Alors qu’il se dirigeait machinalement vers la salle de bain attenante à sa chambre, il se rendit compte qu’il portait encore son jean. Le reste de ses vêtements jonchait pourtant le vieux parquet un peu plus loin, juste à côté de la panière à linge. Il ferma les yeux un bref instant, pendant qu’il se remémorait le moment de son coucher. Les souvenirs manquaient de précision mais il se rappelait clairement la dispute qu’il avait eue avec son père. Ensuite, il avait regagné sa chambre et s’était aussitôt mis au lit avec l’espoir de profiter de quelques heures de sommeil. Il tira sur le cordon de l’unique ampoule de la salle de bain pour pouvoir contempler son portrait dans le miroir. Comme il s’y attendait, des cernes prononcés soulignaient ses yeux bleus rougis par des vaisseaux éclatés. Ses cheveux châtains étaient encore tout emmêlés. Il devrait sans doute commencer par traiter ce problème mais choisit plutôt de s’asperger le visage d’eau froide. Le choc thermique fit aussitôt effet, le sortant définitivement des limbes du sommeil.
— Clarence !
La voix criarde de son père retentit depuis le rez-de-chaussée. Il semblait impatient. Enfin, plus que d’habitude. Avec un soupir, il enfila rapidement le premier tee-shirt propre qu’il trouva et descendit à sa rencontre.
Son paternel se trouvait avec le shérif.
— Clarence, déclara à son tour l’officier tout en le regardant d’un air grave.
Le jeune homme s’avança vers lui et lui serra la main, ignorant le patriarche familial qui venait de s’asseoir dans un fauteuil de la salle à manger.
— Shérif, qu’est-ce qui nous vaut votre visite ?
Une visite impromptue des forces de l’ordre n’était jamais bon signe. Encore moins lorsque les relations avec ces dernières étaient du genre tendu. Clarence sentit son cœur se serrer à l’idée que l’homme en uniforme venait fatalement lui annoncer de mauvaises nouvelles.
— Est-ce que vous connaissez une certaine Alison Pike ? demanda ce dernier, même si son ton assurait qu’il s’agissait là d’une question rhétorique.
— Oui… Il hésita un instant avant de poursuivre. Nous nous voyons depuis quelques temps.
Une réponse insipide, sans trop de précisions. En fait Alison et lui se fréquentaient depuis presque six mois et il était bien certain que le Shérif Bennett le savait déjà. Seulement, il n’avait jamais été du genre à s’étendre plus que de raison. Une habitude ancrée en lui depuis son plus jeune âge par un père sévère et avare d’affection.
Le shérif hocha la tête, son expression encore plus rigide qu’auparavant.
— J’ai le regret de vous annoncer qu’Alison Pike a été retrouvée morte ce matin.
Sur le coup, il ne ressentit rien. Le néant. Comme si un vide intersidéral avait immergé tout son être en un instant, le temps d’une simple phrase. Aucun sentiment de colère, de désespoir. Aucune tristesse. Alison et lui n’étaient qu’au début de leur relation, après tout. Mais pourtant, au fond de lui même, il savait. Il savait qu’il l’aimait et que le sort venait de s’acharner sur lui, car il était condamné à ne connaître que le malheur.

Depuis quand ta famille a ce ranch ?
Alison se détourna de la fenêtre, pour le regarder. Il se trouvait encore dans le lit défait, depuis lequel il contemplait sa silhouette pâle et fine, auréolée par la lumière entrante.
— Oh, depuis des générations… Avant de mourir, ma mère m’a dit qu’il a été construit dès la fin de la guerre de Sécession mais j’en doute.
— Ça se pourrait pourtant, l’architecture correspond…
Il ne répondit pas, se contentant de sourire. Elle s’avança vers lui et s’assit sur le bord du lit. Son corps nu réveilla à nouveau le désir en lui.
— Ouais et maintenant il tombe en ruine et nous coûte une fortune…
Le regard de la jeune femme s’assombrit.
— Mais vous vous en sortez quand même ?
— Pour l’instant mais il faut être lucide, je ne sais pas combien de temps ça durera. On ne fait que perdre de l’argent et même en trouvant les fonds nécessaires pour tout retaper, je ne pense pas que ce sera suffisant.
— C’est à ce point là ?
Clarence baissa les yeux. Pour une raison qu’il ignorait, il avait envie de se confier à elle plus qu’à quiconque. Ces soucis qui le hantaient depuis des mois pouvaient enfin être délestés.
— Ouais. Et je crois que ce n’est pas plus mal… J’ai envie de repartir à zéro.
— Vraiment ?
— Vraiment.
— Et tu voudrais faire ça seul ?
Ils se sourirent d’un air entendu.
— Pas forcément…

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demanda-t-il d’une voix atone.
— Elle a été renversée par une voiture. Sur la route 164. Le conducteur a pris la fuite.
Clarence accusa le coup. C’était une route très empruntée car elle menait au centre ville.
— Quand ?
— Probablement cette nuit. L’autopsie le confirmera.
Les mots de l’agent le blessèrent plus qu’il ne s’y était attendu. L’image du corps parfait d’Alison allongé sur une table métallique, recouvert des cicatrices immondes de l’opération post-mortem s’imposa à son esprit sans qu’il puisse l’en empêcher.
Que faisait-elle sur cette route au beau milieu de la nuit ?
— Vous l’avez vue hier soir ?
Les paroles de Bennett le ramenèrent à la réalité.
— Quoi ? Euh non… enfin on s’est vu dans l’après-midi mais elle travaillait hier soir.
Alison était serveuse dans le seul restaurant potable du coin. La paye était tout sauf mirobolante, les horaires difficiles mais elle s’y plaisait et puis, le patron la considérait comme sa propre fille.
Le Shérif opina et sortit un calepin de sa poche pour y noter l’information. Clarence le regarda faire, encore trop déboussolé pour réfléchir correctement.
— Qu’est ce qu’il se passe ?
La voix enrouée de son frère cadet retentit dans son dos. Il se tourna pour le trouver affaissé contre le mur, un verre de Whisky à la main. Ces derniers temps, il buvait dès le matin.
— Bonjour Seth, le salua le shérif d’une voix glaciale.
Le jeune homme ne prit même pas la peine de répondre ce qui ne sembla pas étonner l’agent. Leurs relations avaient atteint un point de non retour lorsque Bennett l’avait arrêté pour ivresse deux mois auparavant et l’avait collé en cellule pour la nuit. L’amende avait été salée aussi. Trop pour Seth qui avait déjà des problèmes d’argent. Son cadet passa une main dans ses cheveux noirs, partiellement recouverts de poussière. Sa chemise était entrouverte.
— Où est-ce que tu étais ?
— Au bateau. Je faisais des réparations. Il faut qu’il soit prêt pour la saison.
Une fois encore, Seth jouait les optimistes. Ils avaient acheté le bateau l’année dernière afin de distraire la clientèle du ranch pendant l’été. Ça avait plutôt bien fonctionné et leur avait même redonné espoir pendant un temps, avant que Seth ne claque une partie des bénéfices au jeu.
Ce dernier but une nouvelle gorgée de son verre, à présent pratiquement vide. Clarence avait envie de le lui arracher et de le projeter contre le mur. Peut-être que si son frère n’avait pas perdu leurs bénéfices, ils n’en seraient pas là. Peut-être qu’il n’aurait pas décidé de laisser tomber l’entreprise familiale pour monter sa propre affaire avec Alison ? Peut-être qu’elle n’aurait pas fait d’heures supplémentaires pour économiser. Peut-être qu’elle aurait passé la soirée avec lui au lieu de prendre cette route et de se faire tuer…
— Alison Pike est morte.
Les mots terribles du shérif retentirent comme une sentence qu’ils méritaient tous les deux, car c’était aussi son absence qui avait sans doute causé cet accident.
Seth baissa le bras qui tenait le verre et déglutit avec difficulté. À ce moment-là, Clarence se souvint que son frère et Alison avaient également eu une liaison avant qu’elle ne fasse sa connaissance. Son frère hocha lentement la tête, avant de se diriger vers la cuisine. Il allait sans doute se servir un nouveau Whisky.

— Qu’est-ce que tu dirais de gérer un restaurant ?
Alison claqua la porte de sa voiture et s’avança d’un air déterminé vers Clarence.
— Quoi ?
— Tu m’as bien entendue. Qu’est-ce que tu dirais de gérer un restaurant ?
Clarence fit une moue indécise mais l’enlaça dés qu’elle l’eut rejoint.
— D’où vient cette idée ?
Ils s’embrassèrent tendrement. Alison souriait quand ils rompirent leur baiser.
— Tu m’as dit que tu voulais laisser le ranch. Recommencer à zéro.
— C’est vrai… Mais j’y connais rien dans ce domaine et puis surtout, on n’a pas de restaurant. C’est quand un peu gênant, non ?
— C’est là que tu te trompes !
Son sourire s’agrandit un peu plus. Ses yeux pétillaient de malice. Clarence se sentit aussitôt intrigué.
— Ok… c’est quoi le deal ?
— Mon patron veut prendre sa retraite. Il est prêt à vendre le restaurant et à me faire un prix. Il accepte même un délai pour payer l’intégralité ! Avec mes économies et ta participation, je me suis dit qu’on pourrait y arriver sans problème ! Allez, tu gères le ranch depuis que tu as quitté le lycée, je suis sûre que ce ne sera pas tellement différent.
— Mais et la cuisine ? Qui va s’en occuper ?
— Max restera le chef. Moi je m’occuperai de la caisse et des commandes, et toi de la partie gestion et comptabilité. Alors ?
L’offre semblait tentante. Trop, même. Déjà Clarence s’imaginait travailler aux côtés de cette femme. Mais il savait aussi qu’il ne fallait pas se décider sur un coup de tête. Surtout quand d’autres personnes entraient en jeu.
— Je ne sais pas si mon père acceptera de vendre le ranch. Et si je lui laisse la direction avec Seth…
Les résultats seraient catastrophiques. Alison le comprit aussi. Son sourire s’affaissa et une profonde amertume assombrit son beau visage. Clarence passa ses mains dans ses cheveux blonds.
— Je vais leur en parler. Promis.

— Vous confirmez donc que vous n’avez pas vu Alison Pike hier soir, demanda Bennett.
— Je vous le répète, on s’est vus hier après-midi et après elle est partie au restaurant pour son service.
— Et vous avez une idée de ce qu’elle faisait sur cette route ? Vous aviez prévu de vous retrouver ici ensuite ?
— Non.
— Pourtant la 164 mène directement au ranch.
Les questions du shérif commencèrent à l’irriter.
— Oui et à bien d’autres endroits. Je ne sais pas si elle venait ici ou non. En tout cas ce n’était pas prévu.
— Bien. Nous en saurons plus avec les résultats de l’autopsie de toute façon. Et au cas où ça vous intéresserait, je compte bien mener cette enquête jusqu’au bout.
Clarence refusa de répondre. Il serra les poings tandis que l’agent regagnait son véhicule. La rage jusque là confinée au fond de son cœur commençait à poindre. Tout comme la réalisation qu’Alison était morte.
Il ne la reverrait plus.
— Je suis désolé fils. C’est un terrible accident.
Il ne tourna même pas la tête vers son père. Il avait besoin d’être seul.

— Papa, je crois qu’il faut qu’on parle.
Terrence Agos était assis dans le vieux fauteuil en cuir que lui pouvait honorer.
— Tiens donc. Et de quoi ?
— Du ranch. Comme tu le sais les affaires ne sont plus ce qu’elles étaient. La toiture de la grange est complètement HS et je ne parle pas des autres travaux qu’on doit faire.
— Il y a toujours des travaux à faire. C’est normal. Ça fait partie du travail.
— Oui mais tu sais aussi qu’on en a plus les moyens.
Son père leva une main pour le forcer à se taire mais ça ne fit que l’irriter davantage.
— Ça fait des mois que je t’en parle. On court à notre perte si on continue à se mettre des œillères. Tu réalises que si on ne fait rien on va déposer le bilan.
— Une entreprise familiale connaît des hauts et des bas. Il faut juste savoir remonter la pente. Certains travaux peuvent peut-être attendre, le temps qu’on renfloue les caisses…
Clarence secoua la tête, maintenant ulcéré par l’entêtement dont faisait preuve son père.
— Non, papa ! Tu sais bien que ça ne peut pas attendre. Et quand bien même ! On redressera la barre mais à jusqu’à quel niveau ? Juste assez pour payer les traites avant qu’une nouvelle cata nous tombe dessus ?
— Alors tu proposes quoi ?
— On vend le ranch tant qu’il vaut quelque chose. On récupère l’argent pour t’installer quelque part et on repart à zéro.
— Et pour faire quoi ? Tu veux m’envoyer dans une maison de retraite, c’est ça ? Te débarrasser de moi pour aller roucouler avec cette fille ?
Clarence se frotta l’arête du nez. Leur dispute était devenue inextricable. Jamais Terrence Agos n’accepterait la vente. Du moins, pas ce soir. Il fallait mettre un terme à cette discussion au plus vite.
— Non papa, il n’est pas question de maison de retraite. Avec l’argent on pourrait te trouver une maison.
— C’est ça ! Et ton frère ? Tu t’es demandé ce qui serait mieux pour lui ?
— Seth est un grand garçon. Je lui ai déjà dit ce que je comptais faire et il devra faire avec. C’est aussi de sa faute si on en est là !
— Foutaises ! Tu te trouves des excuses pour aller fricoter avec cette petite poule !
— Je t’interdis de parler d’Alison comme ça !
— Tu laisses tomber ta propre famille pour cette fille ! Je vous ai entendus, tu sais. Parler de cette histoire de restaurant… C’est ça que tu veux ?
Leur regards se fixèrent avec une intensité jusque là inégalée.
— Oui. C’est ce que je veux.
Il laissa son père et regagna sa chambre au plus vite. Jetant ses vêtements au pied du lit, il n’entendit pas le bip du téléphone portable qui se trouvait dans la poche arrière de son jean.

Clarence passa devant la cuisine. À l’intérieur, Seth était assis devant une bouteille d’alcool plus vide que pleine. Ils échangèrent un rapide regard, avant que Clarence ne regagne sa chambre. Il s’adossa contre la porte dès son entrée et inspira profondément.
Alison est morte.
Il se mordit les lèvres, refoulant l’humidité qui pointait enfin à la surface de ses yeux.
Alison est morte.
Les mots semblaient encore abstraits. Son esprit ne pouvait pas encore les intégrer.
Alison est morte.
À travers ses larmes, il distingua la forme floutée de son téléphone portable. Une petite lumière bleue clignotante indiquait qu’il avait reçu un texto. La gorge nouée, il attrapa le GSM et déverrouilla l’appareil.

*Nouveau message : Alison Pike à 23 :15*

Un sanglot monta dans sa gorge qui se contracta douloureusement. Ses doigts tremblaient tandis qu’il appuyait sur la petite enveloppe.

* Il faut que je te voie. Ton frère est passé au restaurant pour me parler de la vente du ranch et de notre projet. Il me raccompagne au ranch. Nous devons en parler. Je crois que l’idée de ce changement ne lui plaît pas. *

Il sentit la bile remonter le long de son œsophage. Sa main engourdie laissa tomber le téléphone qui s’écrasa au sol dans un bruit métallique. Ses jambes ne semblaient plus pouvoir le soutenir puis, l’instant d’après, une force presque surhumaine s’empara de lui. Il dévala les escaliers quatre à quatre et se précipita dans la cuisine.

— Seth ! Comment vas-tu ? Il est un peu tard pour dîner, le cuisinier est en train de remballer, mais tu veux quelque chose à boire ?
Seth Agos vint s’asseoir au comptoir du bar où officiait Alison. La salle du restaurant était désormais pratiquement vide. Seuls quelques clients occupaient encore une table un peu plus loin.
— Non ça ira. Je venais juste te parler.
Il s’assit sur l’un des tabourets, face à elle. Alison reposa le verre qu’elle essuyait et lui accorda toute son attention.
— Que se passe-t-il ?
— Clarence parle de vendre le ranch. Il dit que vous avez l’intention de racheter le restaurant. C’est vrai ?
Mal à l’aise, elle approuva d’un simple hochement de tête.
— Oui mais je crois que nous devrions en parler tous les trois.
— Ce n’est pas une bonne idée ! Le ranch… le ranch c’est une histoire de famille. C’est… ça fait des générations qu’il est là et ça ne peut pas finir ainsi. Pas maintenant !
— Écoute, je crois vraiment qu’on devrait en parler avec Clarence. Tu ne crois pas ? Je finis d’ici un quart d’heure, on pourrait aller au ranch. Tu as ta voiture ?
Il opina. Alison sortit son portable.
— Je le préviens, ok ?

— Espèce de salopard !
Il empoigna Seth par le col de sa chemise et le fit tomber se chaise.
— Qu’est-ce qu’il te prend ! Arrête !
— Salopard, tu as vu Alison hier !
La bouteille de Whisky tomba de la table et éclata juste à côté des deux hommes. Seth tenta de se relever mais Clarence le maintenait fermement au sol. Ses doigts pressèrent la mâchoire de son frère qui grogne sous l’effet de la douleur.
— Tu l’as vue et tu n’as rien dit ! Pourquoi ?
— Qu’est-ce qu’il se passe ici ?
La voix de leur père retentit depuis l’embrasure de la porte, mais ils ne l’entendirent pas. Seth fixa son agresseur. Ses mouvements étaient entravés par l’étreinte de son frère et les effets de l’alcool.
— Oui, oui je l’ai vue.
Clarence le souleva du sol avant de le projeter contre le mur. Le souffle coupé par l’impact, Seth recracha un filet de whisky.
— Qu’est ce qu’il s’est passé ?
— Rien du tout ! Je voulais la convaincre de ne pas vendre le restaurant. Elle a dit que ce n’était pas sa décision mais la tienne. C’est tout !
— Menteur ! Pourquoi tu ne dis pas la vérité !
Aveuglé par la colère, Clarence se mit à serrer le cou de son frère.
— C’est toi ? Est-ce que c’est toi qui l’a tuée ?
Une poigne ferme le tira soudain en arrière le forçant à lâcher sa prise.
— Laisse-le enfin ! cria son père. S’il te dit qu’il n’y est pour rien, tu dois le croire !
Clarence recula.
— Elle m’a envoyé un texto. Elle disait que tu l’amenais ici…
Les deux autres hommes le regardaient avec inquiétude. Lui était trop enragé pour réfléchir avec un tant soit peu de cohérence. Toutes ces informations se bousculaient dans sa tête dans un miasme impossible à démêler. La voiture… il courut vers le garage. La voiture de son frère y était garée, recouverte par une large couverture. Pourquoi une telle protection. Il tira sur le drap d’un coup sec. L’aile avant était cabossée et partiellement couverte de sang.
— Non…

L’autoradio diffusait de la musique country à plein volume. Alison indiqua le poste.
— Ça te dérange si on éteint ?
— Non.
Il coupa aussitôt le son.
— Désolé.
— C’est pas grave. Écoute, à propos de cette histoire, ne crois pas que Clarence vous laisse tomber ton père et toi mais il pense… nous pensons tous les deux que c’est la meilleure chose à faire.
— Alors c’est du sérieux ?
— Pardon ?
— Lui et toi ? C’est du sérieux ? J’imagine que oui vu que vous avez prévu de vous lancer dans cette aventure ensemble.
— Oui c’est sérieux.
— Mais ça fait quoi ? Six mois que vous êtes ensemble ? Et déjà vous vous lancez dans ce projet complètement insensé !
— Seth, ma relation avec ton frère ne te concerne absolument pas, pas plus que notre projet. Alors je propose que nous arrêtions tout de suite de parler de ça et d’attendre d’être au ranch pour en discuter avec Clarence, ok ?
— Tu ne m’as jamais aimé, n’est-ce pas ?
— Quoi ?
— Est-ce que tu m’as aimé ? Non, hein ? Jamais comme Clarence. Jamais tu ne m’aurais proposé de monter une affaire avec toi !
— Est-ce que tu as bu ?
— Ça t’arrangerait bien. Mettre ça sur le compte de l’alcool pour éviter cette conversation… Ne pas avouer que tu t’es bien servie de moi le temps de trouver un meilleur mec. Un mec qui serait prêt à trahir sa famille pour t’apporter suffisamment de fric pour ouvrir ta boite.
— Ça suffit, tu dépasses les bornes ! Laisse-moi descendre !
— Tu sais que j’ai raison !
— Je veux descendre maintenant.
Il stoppa le véhicule.
— On est à plus d’un kilomètre du ranch, tu comptes y aller à pied ?
— Je préfère ça que de rester dans cette voiture !
Sans attendre sa réponse elle ouvrit la portière et se mit à marcher le plus rapidement possible. Quelques instants plus tard, elle entendit l’automobile se rapprocher.

Ce sang. C’était forcément celui d’Alison !
— Clarence attend !
Il se tourna. Son frère et son père se tenaient face à lui.
— C’est toi qui l’as tuée. Il y a son sang sur la voiture !
À nouveau il se rua vers Seth qu’il plaqua contre le mur du garage.
— Pourquoi ? À cause du ranch ? Parce que tu étais jaloux ?
— Je ne l’ai pas tuée !
— Et le sang ! hurla Clarence. C’est son sang qu’il y a sur ta voiture !
— Non !
Terrence s’interposa entre eux et parvint à les séparer. Déséquilibré par l’intervention, Clarence heurta le véhicule.
— Ce n’est pas sa voiture, déclara le patriarche.
— Quoi ?
— Ce n’est pas la voiture de ton frère.
Clarence tourna lentement la tête. Il s’agissait d’une Chevrolet gris acier. Son père avait raison. Le pick-up n’appartenait pas à Seth, mais à lui.
— Comment ?

La voiture de Seth dépassa rapidement Alison et prit la direction du ranch. La jeune femme soupira et attrapa son téléphone. Avec un peu de chance, Clarence aurait rapidement son texto et pourrait venir la récupérer. Elle aimait marcher, mais ce soir elle avait mis des talons qui lui vrillaient déjà la voûte plantaire.
Au moment où elle commençait à rédiger son message, elle entendit un moteur. En relevant la tête elle n’eut que le temps d’apercevoir une voiture tous feux éteints foncer droit sur elle. Un cri d’effroi resta coincé dans sa gorge au moment de l’impact.

— C’est impossible…
— Tu as fait une crise de somnambulisme, comme quand tu étais enfant… expliqua son père.
— Non, non, ce n’est pas vrai…
— Tu as pris ta voiture, et tu es parti vers la ville… Je t’ai croisé en sens inverse. J’ai reconnu ta voiture. Tu roulais sans feux. On a failli se percuter. J’ai tout de suite compris le danger mais le temps de faire demi-tour, il était déjà trop tard, poursuivit Seth.
— Non…
— Je suis désolé fils.
Il l’avait tuée.
— Ils ne sauront jamais rien. Tu étais ici avec papa. Il n’aura même pas à mentir si on lui pose la question. Tu es rentré ici et es parti te coucher avant sa mort. Et ce n’est pas ma voiture qui l’a heurtée.
— Je l’ai tuée…
— Ça va aller fils. Ce secret reste ici, entre nous.
Terrence l’attrapa et vint le serrer contre lui.
— On est une famille. On se serre les coudes et on reste ensemble. Toujours.

FIN

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10 thoughts on “Un terrible accident, par Marion Grenier

  1. Rien à redire sur le style, ça se lit très bien et les deux lignes temporelles se mêlent bien.

    La chute est par contre un peu tirer par les cheveux et me laissent un peu sur ma fin. Dommage, le reste était très bien amené.

    • Merci pour ton commentaire. L’idée du somnambulisme m’est venue d’un fait divers qui relatait l’histoire d’un homme (ou d’une femme je sais plus) qui avait conduit pendant plusieurs mois avec sa voiture en état de somnambulisme et avait fini par atterrir dans un magasin…
      Après c’est vrai que le format court m’a obligée à prendre quelque raccourcis… j’aurais pu rallonger un peu l’histoire et la rendre sans doute plus crédible mais je n’avais que quatre heures pour l’écrire 🙂

    • Tu es la deuxième personne a me faire cette remarque. Mais comment le père aurait pu deviner qu’elle était là ? C’est vrai qu’il pourrait s’agir d’un homicide non prémédité… mais dans mon esprit Clarence est malheureusement coupable. Le fait qu’il ait mis son jean avant de partir (alors qu’il l’avait bien enlevé en se couchant) le prouve.
      Merci pour ton commentaire en tout cas.

  2. Je m’attendais à plus de suspense. Malgré tout, une lecture agréable.

  3. Ça se lit super bien, un bon suspens nous tient en haleine tout au long de la nouvelle. L’écriture est très propre, très agréable. Je lirais volontiers d’autres choses de toi 🙂

    Par contre, pour moi (mais je pinaille !) ça ne répond pas à la contrainte. Nous ne sommes pas dans deux « époques » différentes, juste deux dates différentes.

    Quant à la chute, moi aussi j’ai été déçue 😉 Mais le récit est néanmoins très, très bien construit !

    • Bonjour et merci pour le commentaire. j’ai compris la contrainte comme un flash back, comme les époques ne devaient pas forcément être très éloignés, je me suis dit qu’en comptant les deux étapes de l’histoire : la jour / le lendemain de l’accident je respectait les consignes.
      Dommage que tu n’ai pas aimé la fin mais je suis contente que le reste t’ai plu.

  4. Je suis impressionné de ma qualité de ce texte rédigé en seulement 4 heures !
    Le lecteur entre facilement dans l’atmosphère de ce quasi huis clos dans un ranch américain.
    L’histoire est bien construite et je me suis laissé mener jusqu’à cette chute sombre et pessimiste qui souligne l’absurdité de cette mort…

    En deux mots (et un smiley) : Félicitations Marion 🙂

  5. Je lis rarement du policier mais j’avoue m’être laissée prendre au jeu.
    Je comprends le choix du coupable mais je n’aime pas que ce soit lui (commentaire totalement basé sur un ressenti subjectif 😀 ). La mise en avant de motifs valables pour le père et le frère m’a poussée à choisir tantôt l’un puis l’autre.
    Quelques détails à rectifier mais sans incidence sur la lecture très fluide.
    En tout cas une nouvelle intéressante.

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