Un amour non réciproque, par Claire Abadie

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2010

Cher journal,

Je n’ai jamais cru au coup de foudre, ni à l’âme sœur. J’ai toujours pensé qu’on était seuls au monde et qu’il fallait composer avec ce fait. Pourtant, un événement étrange m’est arrivé. J’étais assise au dernier rang dans l’amphithéâtre, comme toujours, je parcourais la salle avec ennui. Je n’ai jamais vraiment réussi à me faire des amis. Je préfère observer les gens de loin, j’adore déterminer leur personnalité et leur histoire à leur manière d’être.

Ce jour-là, j’ai croisé pendant une seconde le regard d’un élève, un mec auquel je n’avais jamais prêté attention jusque-là. L’homme parfait, le prince charmant et tous les surnoms relatifs à ce statut pouvaient s’appliquer à lui. Moi qui n’avais jamais cru au coup de foudre, je me retrouvais à fixer ce pur produit de beauté humaine d’un air hébété et langoureux. Un brun, d’une taille moyenne et même plutôt petite, les cheveux bouclés, les yeux châtains, la bouche petite et morose.

Je n’avais jamais ressenti, de toute ma vie, un tel sentiment de reconnaissance, une telle envie de s’approcher de quelqu’un pour lui susurrer des mots à l’oreille.

Durant tout le cours, je l’ai dévoré du regard et si ce beau gosse avait les yeux derrière la tête, il aurait pu remarquer qu’une fille le dévisageait par-derrière.

Je me suis demandée quelle était la procédure à suivre. De toute évidence, j’étais tombée amoureuse de ce brun magnifique et je devais l’avoir comme compagnon pour assouvir mes envies. Devais-je lui donner une lettre ? Lui demander son numéro de téléphone ? Essayer tout simplement de discuter avec lui de manière aussi simple et naturelle que possible ? Si seulement je pouvais en discuter avec ce que les gens appellent des amis, pour me conseiller. Je pourrais peut-être en parler à l’un de ces nombreux forums de conseil, ceux que j’ai parcouru de longues années pour essayer de comprendre ce que les gens appellent la nature humaine.

J’ai tenté une approche, je l’ai suivi en sortant de l’amphithéâtre. Il se dirigeait avec son groupe d’admirateurs vers une salle différente. J’ai continué à le suivre jusqu’au cours suivant, de Droit constitutionnel, il était donc en première année de licence de droit. Pour le suivre dans ces cours, je devrais changer de cursus, je passerais alors d’humanités au droit.

Une fois rentrée chez moi, je me suis dit, pour une fois, que les forums que je fréquentais d’habitude en simple observatrice pourraient m’être utile, j’ai donc commencé un post intitulé « Comment m’approcher d’un mec séduisant que j’ai vu en cours ? », j’expliquais la situation.

J’attends les réponses à ce post et pour ronger mon anxiété, je tourne autour de ma chambre, je l’aurais ce charmeur, je l’aurais.

2016

Nicolas se mit à sa place habituelle dans le bar, assis à la table dans le coin. Il n’arrivait toujours pas à réaliser que sa rupture remontait à quelques semaines. Il commanda un panaché. Il n’avait pas vu Jeanne leur rupture et repoussait toutes les démarches habituelles de l’après rupture : prendre ses vêtements, sa brosse à dents, son rasoir. Il avait rassemblé en un tas dans son salon tout ce qui provenait d’elle et qu’elle voudrait sûrement récupérer un jour. Elle ne l’avait pas contacté, lui non plus.

Après deux ans de relation, il n’en revenait pas de s’être fait larguer comme un demeuré, par un simple texto. Comme toujours, il ne comprenait pas les femmes. Quelques jours auparavant, malgré leur relation qui partait à la dérive, elle semblait décidée à lui donner une chance de se racheter. Et vint le texto fatal, « Je n’ai plus envie de te parler, j’en ai marre de notre relation. » Cela ne ressemblait pas du tout à Jeanne de le rejeter de cette manière, aussi atrocement et cruellement, sans aucune explication. Il avait tout de suite appelé et Jeanne lui avait répondu qu’elle ne voulait plus entendre parler de lui. Nicolas s’était résigné à la vérité : on ne sait jamais rien sur les femmes, et sur leur comportement inconstant.

Dire qu’il aurait pu se marier avec cette femme, qu’il n’aurait pas été malheureux d’avoir une famille à ses côtés, et voilà que, d’un coup, tous ses espoirs tombaient à l’eau.

Depuis ce jour fatal, il se réfugiait dans le travail et dans l’alcool. Des fois les deux. Son travail d’avocat ne le passionnait pas outre mesure. Il croyait par ses études de droit défendre la veuve et l’orphelin et il se rendait compte qu’il était contraint de défendre des gens qui auraient amplement mérité une bonne dose de prison.

2010

Cher journal,

On a répondu à mon post, certains disent que je devrais parler de ce que je ressens à ce garçon, d’autres prétendent qu’il est trop tôt et que je devrais juste trouver une excuse bidon pour lui parler et chercher à savoir si je lui plais, d’autres encore me disent que je devrais l’étudier de plus près avant de tenter quoi que ce soit. Je ne sais pas trop quel conseil je vais adopter.

En tout cas, je continue de le suivre en dehors des cours. J’ai réussi à changer de domaine, je fais une licence de droit à présent. Il était encore assez tôt dans l’année pour pouvoir utiliser ce type de tactiques.

J’ai réussi à connaître son lieu de résidence, il vit chez ses parents, près de la Défense, un quartier assez populaire pour que je puisse le suivre sans avoir de difficultés. Je devrais sans doute me résigner à l’entreprendre de mes sentiments. Pour le moment, je suis contente à l’idée de le suivre de loin.

2016

Nicolas vit une jeune femme s’installer à ses côtés. Son premier réflexe fut : « Désolé, je suis pris. » L’image douloureuse de Jeanne s’imposa à lui et il réalisa que c’était faux, il était libre, célibataire, depuis peu de temps, et personne ne l’attendait à la maison.

« Je m’appelle Annie, puis-je venir vous tenir compagnie, vous avez l’air si désemparé ! »

Nicolas fit un geste pour laisser Annie se rapprocher près de lui. Elle avait des cheveux raides, et très soignés. Des yeux envoûtants sur lesquels se plonger. Il bégaya qu’il serait très heureux de l’avoir près de lui. Son esprit essaya de se rappeler comment séduire une femme et il se rendit compte qu’il n’en avait pas besoin. La jeune et jolie femme brune l’avait abordé en premier, cela signifiait sans aucun doute qu’elle voulait discuter avec lui et peut-être plus s’il ne ratait pas sa chance.

Il se demandait après tant de temps passé avec Jeanne s’il était capable à nouveau de séduire, de baiser une autre femme. Il se sentait rouillé, comme fatigué de jouer à nouveau ce jeu de l’attirance humaine.

2010

Cher journal,

Je crois que j’ai trouvé un moyen d’essayer d’attirer ce garçon sans me poser de difficultés. Je vais lui écrire une lettre.

« Cher être aux yeux envoûtants,

Depuis le jour où j’ai posé les yeux sur toi, je n’ai cessé de penser à toi. J’aimerais faire plus ample connaissance, devenir ton amie ou mieux. Si tu es intéressé, je te donne mon numéro de téléphone en bas de la feuille, j’ai hâte de pouvoir passer du temps à tes côtés.

Et j’attends ton appel… »

Évidemment, j’ai acheté un nouveau téléphone, pour pouvoir garder mon téléphone ordinaire et avoir un téléphone que seul ce garçon connaît. J’ai tellement hâte de pouvoir lui parler, de pouvoir l’entendre me raconter sa vie et réciproquement. C’est la première fois que je tente une approche aussi directe et j’espère que je ne serai pas déçue.

Jamais un spécimen aussi beau et intelligent ne pourrait me décevoir.

2016

Nicolas admirait les formes et le corps nu d’Annie près de lui. Tout s’était passé si vite. Il se rappelait avoir bu un verre offert par Annie, il se rappelait de discussions à propos des avocats en général et s’était découvert un point commun : ils étaient tous les deux avocats. Nicolas avait commencé à lui raconter des histoires de clients. Et, une chose en entraînant une autre, Nicolas l’avait amené dans son lit, et avait passé une nuit inoubliable avec elle. La tête lui tournait encore de tout l’alcool qu’il avait absorbé la nuit dernière, il se rappelait avec peine les détails de leur nuit.

2010

Cher journal,

Pas de réponses, pas de messages. Depuis une semaine, je suis rivée à mon téléphone, mais rien. J’ai découvert autre chose. Je l’ai vu en compagnie d’une femme. Je déteste le regard qu’il porte lorsqu’il se trouve à côté d’elle. Je dois absolument parler à cette femme, la convaincre que Nicolas n’est pas pour elle.

2016

La sonnerie retentit, Nicolas se dépêcha d’enfiler des vêtements et ouvrit la porte. La police se trouvait derrière. Une partie de lui chercha quels torts il avait pu commettre récemment. Il avait toujours été un citoyen modèle et pourtant, lorsqu’il vit la police, son premier instinct fut de chercher ce qui pouvait lui nuire.

Les agents se précipitèrent dans la pièce, sans un regard pour le pauvre Nicolas hébété. Il vit la police amener Annie, nue, avec des menottes, et cette dernière regardait le jeune homme suppliant en criant : « Je t’aime Nicolas ! » Les agents se retournèrent vers lui et lui assénèrent la phrase :

« On a découvert Jeanne à temps, elle avait été enfermée par cette folle criminelle. Jeanne prétend que cette folle vous en voulait particulièrement, elle regrette tout ce qu’elle a pu dire. »

2016

Cher journal,

Après des années de tergiversations, j’ai enfin pu mettre la main sur la dernière copine de Nicolas. À présent, je vais enfin me décider à lui parler. J’ai convaincu Jeanne de rompre avec Nicolas, c’était très facile, cette imbécile a renié le beau jeune homme dès qu’elle m’a vue en présence d’un couteau. J’aime les couteaux, c’est beaucoup plus facile de s’en procurer que d’autres armes. Jeanne va rejoindre le clan des copines de Nicolas que j’ai enfermées dans mon grenier.

Et je me suis enfin décidée à m’approcher de lui dans son bar. Depuis sa rupture, il doit être assez déprimé pour que je puisse mettre un sédatif dans son verre et m’unir enfin à lui. J’attends ce moment depuis cinq ans au moins. Je t’aime Nicolas.

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4 thoughts on “Un amour non réciproque, par Claire Abadie

  1. Un transfert… pourquoi pas ? Un fait divers vu de l’intérieur.
    Bien trouvé en regard de la contrainte. Presque un syno.
    Bon courage pour la suite.

  2. Magnifique. J’ai deviné la chute, j’avoue, mais uniquement parce que j’adore ce genre de jeu avec le lecteur. Bonne écriture !

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