Treize heures, par Agamil

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« Extraordinaire découverte dans la nécropole sud de Calriande : une hypogée souterraine datée de la Régression aurait été mise à jour intacte par les équipes de l’Université. On annonce un fabuleux trésor. Le Seigneur Noir se rendra en compagnie du Démos sur les lieux pour les premières estimations. »

Omnionde 2 – 15 Senembre 218 4E

Elithéa descendit chaque marche, le sang battant à tout rompre dans ses tempes. Le couloir descendait de façon vertigineuse. Comme elle aimait Calrusso, sa planète chérie, son monde natal, et encore plus sa longue histoire qui puisait sa source au temps de la première vague de colonisation. Cent-dix siècles séparaient les bas-reliefs qu’elle caressait de ses doigts. Elle huma l’air qui dégageait une vieille odeur d’épices, quelque chose qui lui sembla familier et rassurant bien qu’irréel. La jeune femme avait réussi à s’éclipser des rangs de la délégation officielle, abandonnant son seigneur à ses responsabilités de potiche impériale, marquant par ses deux mètres quinze drapés de noir et son mauvais caractère, le poids du pouvoir de Sa Majesté Impériale et Galactique sur les six cent vingt deux planètes de son secteur ; et toute la suite du Démos, monarque élu de la planète. De toutes façons, elle n’était rien, officiellement, à part l’obsession de la Gazette des potins mondains, la hiérarchie interne impériale étant trop floue pour ses sujets.

L’escalier finissait avec une porte monumentale ornementée et derrière elle, un trésor fabuleux : le mobilier intact d’une reine de Calriande. Il fallait savoir que Calrusso avait deux super-continents. Le continent Nord, surpeuplé, où siégeait la capitale, et le Sud, un immense désert inexploité où émergeait Calriande, la cité des sables. En onze mille ans, le climat avait évolué et le désert avait complètement dévoré les plaines fertiles et les civilisations qui s’y étaient installées. Le passé de Calriande était à la mode dans les cités du Nord et toute la bonne société s’arrachait à prix d’or le moindre tesson. Cette fois-ci, l’Université avait été plus rapide que les pillards et le bras de fer avait commencé entre l’Empire, qui finançait les chercheurs à 70% et le gouvernement local, bien décidé à garder les trésors de sa planète sur place.

Ce serait difficile, songeait Elithéa. Depuis qu’elle avait découvert une stèle antique en faisant retourner un pan de son potager, Sa Majesté s’était entichée d’une sale marotte parmi tant d’autres pour l’histoire ancienne de sa galaxie et s’était mise en tête de bâtir un nouveau musée et de remonter la piste de la pré-colonisation et de ses légendes, lorsque les humains venaient d’un monde unique. Hélas, les ravages de la Grande Régression qui avait vu s’éteindre le premier Empire avait effacé toutes les traces des ères antérieures. Bref, si l’Empereur n’avait pas eu un tout univers à diriger, elle était presque certaine qu’il aurait débarqué pour grattouiller le sable. De toutes façons, il en était capable. Il était capable de tout, c’était le privilège d’un être divinisé. Il faudrait d’ailleurs qu’elle l’appelle, à l’occasion.

Les scientifiques avaient ouvert la porte de pierre, celle-ci donnait sur un salon, encombré de meubles, de plantes séchées prêtes à tomber en poussière. Elithéa sentit sa poitrine se resserrer, comme si elle venait de pénétrer dans une intimité interdite. Tout semblait si vivant, si intact, miraculeusement protégé par l’hydrométrie exceptionnelle du sous-sol calriandais. Elle avança prudemment en prenant soin de ne pas piétiner les bouquets séchés que les nécrophores avaient jadis déposés. Quelque chose attira son regard. Une colonne d’argent avec plusieurs écrans. L’un était un cadran représentant treize heures. L’horloge était arrêtée.

Treize coups avaient sonné. Ankhéséa leva les yeux vers l’antiquité qui depuis des siècles rythmait la vie de sa cité avec une ponctualité et une régularité que beaucoup leur enviaient. Longue colonne d’un étrange métal argenté qui indiquait non seulement les heures mais d’autres précieuses indications sur le ciel. Les MonSalvy étaient ainsi les maître du temps, annonçant les saisons capricieuses, les éclipses et les désastres à venir. Elle posa la main sur le métal ciselé, comme d’habitude, celui-ci semblait chaud, vivant, palpitant sous ses doigts. Combien d’armées, combien d’ennemis avait-on pu défaire pour préserver la précieuse relique? Depuis un temps immémorial, on l’alimentait avec du sang, du sang de la famille et bientôt, à la treizième heure du treizième jour, l’idole demanderait son tribut. Ankhéséa passa sa main sur son ventre. Pas encore, chuchota-t-elle.

Deux mains sur ses épaules, la chaleur d’un corps entre son dos.

– Ah vous êtes là, dit la voix caverneuse. Je m’inquiétais, je me demandais si j’allais pas lancer ma garde à vos trousses.

Elithéa sortit de sa fascination, les voix des intrus rompirent le silence et elle ressentit de la colère, comme si un sacrilège avait été prononcé. Le Démos et sa suite pépiaient bruyamment en commentant chaque objet et pianotant sur une table de données.

– Bien vu ma Dame, reprit le seigneur dans son dos. Je vais la faire enregistrer dans ma dotation. Où est passé mon secrétaire?

– Décidément, vous vous comportez tous comme des pillards, pourquoi ne pas laisser tout ça en état?

– Parce que ça serait détruit en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Mais pourquoi treize heures?

– Parce que le jour naturel de Calrusso fait 26h standard, mon seigneur.

– Hummm… effectivement.Venez, j’ai quelque chose à vous montrer.

Le ciel avait commencé à s’assombrir et le vent tomber. Dehors, les oiseaux venaient de se taire. Solune entamait son combat contre le soleil et dans quelques minutes, ce serait un long silence. Le peuple était déjà rassemblé dans les temples, supplier les deux astres de rompre leur combat. Elle regarda dehors, les fumées étaient déjà en train de monter et la file du sacrifice grossissait sur la grande pyramide de Solune. L’astre lunaire était assez capricieux, la plupart blanc et bénéfique, mais souvent sans prévenir, il prenait la couleur du sang et invitait les esprits mauvais à se ruer sur les vivants, et quelques fois, sa colère était telle qu’il faisait une démonstration de force en dévorant le soleil. Elle tourna son regard vers la colonne d’argent, une lumière rouge s’était activée sur son cœur. L’artéfact avait faim, Ankhéséa le ressentit jusqu’au plus profond de ses tripes, l’enfant qui s’agitait en elle s’était brusquement figé, comme s’il avait pris conscience du danger. Elle avait consacré une bonne partie de sa vie à faire des recherches pour comprendre la machine, mais les archives stipulaient qu’elle avait toujours été là, à la fois bienveillante et terrifiante. Qui avait passé ce pacte de sang? Il était évident que ce sacrifice avait été établi pour que seul un ou plutôt une MonSalvy puisse la posséder et la contrôler.

Il était temps de préparer le rituel. Elle se dirigea vers l’autel où se dressait un buste d’elle même, qu’elle para de fleurs et des bijoux qu’elle détachait de son corps. Elle avait versé son sang dans le moule au moment de sa conception, ainsi que des ongles et des mèches de cheveux. Elle commença à maquiller sa copie et enleva ses vêtements pour les déposer, empreint de son odeur, sur la table de marbre. Au dessus du leurre, se tenait la statue de fer de Baa’aStema, l’esprit crocodile avec la gueule ouverte comme un immense ciseau denté, la gardienne de sa vie.

– C’est incroyable, concéda Elithéa.

Face à elle se tenait un buste de femme en céramique avec une étrange coiffure en couronne de cheveux, orné d’or et de joyaux. L’artisan avait placé de la jade et de l’onyx dans les yeux et ceux-ci la dévisageaient avec insistance. S’il n’y avait pas eu cent-dix siècles d’écart, Elithéa aurait pu jurer voir une copie d’elle-même.

– J’ai toujours su que vous aviez un vieil ADN primitif, ronronna la voix caverneuse du seigneur, c’est pour ça que notre mariage a été validé. Mais je ne me doutais pas que vous étiez un musée génétique. Je vais réclamer cet objet sur la part de l’Empire.

– Je suis peut-être un musée génétique, mais vous et vos gènes artificiels, vous êtes un goujat.

Elle sentit la chaleur brûlante du corps massive se presser dans son dos, les grandes mains glissaient pour caresser son ventre. La voix s’était radoucie.

– Un goujat qui vous aime et qui vous désire…

– C’est vraiment pas le moment, vous êtes en représentation, je vous rappelle.

– C’est jamais le moment, même quand on est seuls.

Elithéa se retourna et caressa doucement le masque sombre du pouvoir qui la toisait tristement de toute sa hauteur.

– Mon seigneur, c’est ma troisième grossesse et j’approche du terme. Depuis le temps, vous devriez savoir comment ça marche.

Brutalement, il se jeta contre elle et la repoussa en arrière pour l’assoir contre l’autel de marbre et la couvrir de baisers. Ce trop-plein d’affection était touchant, mais la jeune femme se débattit, jusqu’à ce qu’un bruit de casse métallique les fit se séparer. Une statue de monstre, rongée par la rouille, s’était brisée en trois morceaux.

– Ha bravo, fit un archéologue. Vous venez de détruire un objet qui a plus de onze mille ans!

Il n’eut pas le temps de dire grand chose car la main gantée du seigneur venait de le saisir à la gorge et le soulever du sol.

– Cette objet comme vous dites fera partie de ma dotation et je fais ce qui me chante avec. Vous, vous vous contenterez de le recoller comme c’est votre métier et de vous abstenir de tout commentaire. Est-ce bien clair?

Les yeux de l’homme roulèrent de panique et il acquiesça comme il put avant de reprendre son souffle, une fois délivré de l’étau.

– Nous… nous venons d’ouvrir la chambre funéraire… Si vous voulez assister à la levée de la momie, mon… monseigneur.

– Je viens. Avant que le Démos ne raffle tout. Ma Dame?

– Non merci. Je vous attends ici.

Le jour était revenu, le cœur de l’horloge brillait de plus en plus fort et Ankhéséa sentait le sien palpiter au même rythme. Debout, nue, elle se mit à psalmodier en entaillant sa peau pour recueillir le sang dans la coupelle d’or. Elle s’en oignit les mains et alla les poser de chaque côté de la lumière rouge. Le métal chaud accepta l’offrande et elle se recula pour poser la coupelle devant son leurre de céramique. Elle ferma les yeux et se positionna dans le cercle de mosaïque.

L’homme au profil d’aigle s’approcha d’Elithéa. Il était comme d’habitude tiré à quatre épingles dans son uniforme sombre de plus haut fonctionnaire du secteur.

– Étrange horloge, dit-il.

– Vous n’assistez pas à la profanation, monsieur le Premier Secrétaire?

– Non, je suis comme vous, Altesse, je répugne à voir exposer la pudeur d’une morte. Et monseigneur n’a pas besoin de moi pour négocier sa part, il s’en sort très bien avec ses poings… Je serai certainement plus utile pour expliquer à la presse pourquoi le Démos a un œil au beurre noir… C’était une dame de très haut rang, d’après le professeur Bauman, une sorte de reine-prêtresse, la dernière de cette époque, semble-t-il. Les inscriptions mentionnent qu’elle contrôlait le temps, peut-être grâce à cet objet devant nous. On dirait que ce métal est vivant.

Une lumière rouge s’était activée au cœur de l’assemblage et s’était mise à pulser, au même rythme que celui de la jeune femme. Le fœtus, qui d’ordinaire, était aussi agité que son impulsif géniteur, avait cessé de lui donner des coups dans l’estomac. Le métal brillait, doux, et chaud sous sa main. Elithéa poussa un cri.

Ankhéséa poussa un cri, quelque chose ne se passait pas comme prévu, elle sentait un liquide chaud s’écouler le long de ses cuisses. Elle ouvrit les yeux et vit une rivière de sang sortir d’elle et se répandre en un large filet en direction de la machine qui l’aspirait dans un abject bruit de succion. Elle se tourna vers l’autel, Baa’aStema était brisé en trois morceaux, quelqu’un avait saboté le rituel, l’artéfact avait rejeté le leurre et était en train de la dévorer, elle et son bébé. Elle s’effondra et n’entendait plus ses propres hurlements qui se mêlaient à ceux qui résonnaient dans tout le palais.

– Votre Altesse ? Vous m’entendez ?

Elithéa avait reculé, quelque chose venait de se rompre en elle et commençait à se vider lentement hors d’elle.

– Votre robe, Votre Altesse, elle est trempée, vous perdez les eaux ?

Elle porta ses mains sur la soie noire et les retira brusquement, elles étaient imbibées de rouge. Un fin filet de sang commença à s’écouler en direction de la colonne d’argent. Sa vue se brouilla, elle ne vit pas le seigneur surgir de la salle funéraire avec toute la puissance de ses réflexes améliorés, brandissant un espadon antique qu’il venait certainement de négocier pour sa collection personnelle, et l’abattre à ses pieds pour couper le flux écarlate qui la reliait à l’horloge vampire. Dans un brouhaha de plus en plus confus, elle entendit la voix du Premier Secrétaire appeler les secours tandis que des bras familiers la soulevaient du sol et l’emportaient à vive allure.

– Restez avec moi, ma Dame, battez-vous pour nous, battez-vous pour nos enfants, ne partez pas, ne me laissez pas… Écoutez ma voix, je vous amène à la surface… ne sombrez pas, je vous en prie… Elithéa…

Et avant d’entrer dans une grande lumière, elle perçut au loin un son qui écrasait tous les autres : l’horloge s’était mise à sonner treize heures.

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4 thoughts on “Treize heures, par Agamil

  1. Mmmm… J’ai de la peine avec la SF, et en plus si celle-ci est en détail, dans une galaxie lointaine, et avec ses propres codes. Inutile de dire que là du coup, mon commentaire ne peut être très détaillé ^^

    J’ai trouvé la nouvelle bien écrite. Juste le début selon moi fait justement étalage de trop de détails, mais je peux comprendre que cela pose une ambiance générale. En bref, j’aime bien.

    Par contre… la contrainte est-elle respectée ? Le lien entre le monde hypothétique humain et celui-ci… ? Juste pour être sûr si j’ai bien compris !

  2. Merci, l’univers est assez riche en effet, j’aime décrire les mondes complexes.

    Pour mémoire, la contrainte était : L’histoire doit se passer à au moins deux époques différentes (pas forcément très distantes, qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles (pas de portails temporels, de machines à remonter le temps, de télépathie…), mais se répondent et se complètent. »
    Donc oui, ça se passe à deux époques différentes qui se répondent.

  3. Étrange monde mais qui reflète la succession de peuples qui se sont oubliés. Un mix entre rites païens, ancienne Égypte et autres, un peu à l’image des trésors enfouis sur notre planète.
    j’ai eu un peu de mal avec la première partie qu’une petite relecture pourrait éclaircir je pense (me suit un peu perdue entre les noms et les rôles associés).
    Au fil du texte on sent la tension monter par rapport à l’utilité de l’objet sacrificiel.
    Fait du hasard ou jeune femme prédestinée à nourrir l’appétit de l’objet ?
    Bon moment de lecture.
    Merci 😀

  4. Merci,
    Dans le passé, l’horloge est une source de pouvoir et elle est liée par le sang à une famille, ce qui donne à cette famille tout son pouvoir en contrepartie d’un prix à payer qu’ils sont arrivés à contourner par un rituel.

    Dans le présent, il y a deux indices : le buste et la remarque déplacée sur l’ADN primitif de l’héroïne. La machine a besoin d’un certain ADN pour fonctionner, elle se sert donc où elle le trouve.

    Pour l’intro, j’ai essayé de simplifier au mieux. Il s’agit d’une lutte de pouvoir entre le gouvernement local et le gouvernement impérial. Chacun veut tirer avantage de la découverte et prendre sa part au passage.

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