Sauvez le monde, par Coralie Domalain

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[24 h de la nouvelle 2016 : L’histoire doit se passer à au moins deux époques différentes (pas forcément très distantes), qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles (pas de portails temporels, de machines à remonter le temps, de télépathie…), mais se répondent et se complètent.]

Alie, recouverte de son armure d’aluminium pour tenter de passer inaperçue, avançait parmi les bombes en poussant devant elle U83, l’androïde qu’elle avait réussi à pirater juste avant qu’il ne s’auto-détruise.  La zone qu’elle devait traverser était totalement urbanisée, principalement des habitations; elle ne représentait donc aucun intérêt pour les machines, qui avaient consciencieusement entrepris de restaurer la planète en éradiquant son pire fléau : l’humanité. Toute la ville allait être rasée.

Tant mieux, pensa-t-elle. Les immenses gratte-ciels ne leur seraient plus d’aucune utilité sans ascenseurs pour y monter, sans éclairage et minuterie pour les régler, sans caméras de surveillance et détecteurs de mouvement pour ouvrir les portes. L’automatisation était trop avancée. Dans cette guerre entre l’Homme et la Machine, quel que soit le vainqueur, les villes devraient mourir. Sa mission était de s’assurer qu’elles meurent en douceur, en faisant le moins de victimes possible. Pas comme pour Lexie, l’intelligence artificielle à l’origine de ce chaos, qui détruisait tout sur son passage. La seule victime qu’Alie ferait, ce serait elle. Elle n’avait plus qu’à atteindre le serveur central pour mettre un terme à tout cela.

Alie était la meilleure ingénieure informaticienne de sa génération. La New Generation, celle qui avait vu l’avènement de la technologie, l’émergence puis la décadence des androïdes, les premiers cyborgs, la naissance de Lexie. Alie était une des premières cyborgs. Une des premières à travailler sur les superintelligences. Le futur était simplement arrivé trop vite pour qu’ils en gardent le contrôle. A présent, s’ils voulaient continuer d’exister, il leur fallait faire un bond dans le passé.

« U83, nous sommes encore loin de l’hyperloop ? »

Elle s’était adressée à l’androïde à haute voix, criant presque pour couvrir le vacarme des multiples détonations autour d’eux. La machine en revanche ne dérogea pas à ses habitudes et lui répondit directement sur son système interne.

U83 : La prochaine entrée Hyperloop grand public se trouve à 5m au nord de notre position. En revanche, pour atteindre le serveur central, vous devrez prendre une Hyperloop privée.

Merci U83, en utilisant l’interface système intégrée à son cerveau, la machine venait de ruiner toute chance d’effet de surprise. Alie força un reparamétrage rapide de la machine pour sélectionner ses haut-parleurs comme mode de communication par défaut, lorsqu’un point lumineux rouge apparut sur la poitrine de l’androïde. Ils étaient repérés.

« U83, mets-nous à couvert, vite ! »

Alie sentit un champ magnétique se déployer autour d’eux tandis que l’androïde se remettait à courir. La tache avait disparu. Les machines n’étaient pas censées pouvoir s’entre-détruire. U83 était son meilleur atout pour atteindre le serveur sans passer l’arme à gauche. Ça, et son armure d’aluminium qui la dissimulait aux capteurs de la plupart des machines en la faisant passer pour une androïde désuète.

Devant elle, U83 s’engouffrait dans une entrée souterraine. Elle n’avait connaissance d’aucun départ d’hyperloop à cet endroit, mais n’avait d’autre choix que de suivre aveuglément l’androïde. Celle-ci continuait d’avancer à petite foulée, son pas métallique résonnant contre les murs carrelés. Ils se trouvaient dans une ancienne rame de métro.

« U83, plus personne n’utilise le métro depuis des dizaines d’années, il faut absolument qu’on atteigne cette hyperloop privée au plus vite ! »

« Les seuls accès aux hyperloops privées qui conduisent au serveur central se font par des rames de métro désaffectées. Sécurité de base pour que personne ne tombe dessus par hasard. »

« Évidemment… » maugréa Alie en sprintant pour rattraper l’androïde.

Au-dessus de leurs têtes, les détonations en continu faisaient trembler le plafond, décrochant des couches de poussière qui épaississait l’air autour d’eux. S’ils étaient à l’abri des projectiles, il fallait espérer que la structure tiendrait assez longtemps pour les emmener à destination. Ou qu’elle soit encore suffisamment en bon état de marche pour ça.

« U83, puisque toutes les lignes ont été mises hors service, comment allons-nous… »

Elle s’interrompit en voyant l’androïde s’arrêter brutalement devant un vieux panneau publicitaire qui faisait la promotion du dernier sandwich de la semaine chez MacCrado. Sans prêter attention un seul instant à la salade trop verte et à la viande dégoulinante de graisse, U83 utilisa ses ongles en métal pour dévisser la vitre, et avec un soin méticuleux, déposa celle-ci contre le mur en faisant attention de ne pas la briser.

« On pourrait peut-être accélérer, c’est pas comme si le sort de l’humanité était en jeu”, ironisa Alie à l’attention du robot, qui lui répondit du tac au tac :

« La survie de l’humanité ne fait pas partie de mes priorités. Vous avez souhaité que ma priorité principale soit de vous accompagner jusqu’au Serveur Central. Souhaitez-vous que je redéfinisse ma priorité ? »

« Non ça ira, on s’en tient au plan. Essaye juste de t’exécuter un peu plus rapidement. »

« Vitesse de calcul augmentée. »

Alie leva les yeux au ciel avant de se pencher au-dessus de l’épaule couleur bronze d’U83 pour observer ce qu’elle avait mis à jour en enlevant l’affiche publicitaire. Un panneau de contrôle. Auquel l’androïde eut tôt fait de se relier, avant même qu’elle ait pu faire un geste pour l’en empêcher.

« Attention U83, je te rappelle qu’un des paramètres principaux de la mission est de ne pas se faire repérer. On a déjà failli échouer il y a moins de cinq minutes. »

La série de bips qui se mit à sortir conjointement du panneau et du robot n’avait rien de rassurant, sans parler du regard soudain vide de ce dernier. Les androïdes n’étaient en général pas des plus expressifs, mais quand en plus de cela l’étincelle de « conscience » qui semblait briller dans leurs orbites de verre s’éteignait, ils en devenaient carrément flippants.

« U83? Tu me reçois toujours ? »

Après quelques secondes de battement, la tête de l’androïde pivota vers elle et ses yeux reprirent une lueur normale.

« La rame 70766 sera là dans quelques minutes. En revanche, je crains qu’un nouveau paramètre ne risque de mettre en péril l’exécution totale de la mission. »

Comme l’androïde ne continuait pas, Alie s’impatienta.

« Ce serait peut-être bien de me mettre au courant de ce nouveau paramètre avant l’arrivée de la rame, U83. »

« Il semblerait que Lexie ait programmé le déclenchement de l’Arme Finale. Il nous reste approximativement quinze minutes avant que celle-ci ne vous neutralise. »

« Approximativement ? »

« Quatorze minutes trente secondes, quatorze minutes vingt-neuf secondes, quatorze minutes vingt… »

« Ça va j’ai compris l’idée. Combien de temps de trajet jusqu’au serveur ? »

« Le trajet en lui-même ne compte pas plus de 8minutes, mais le temps de correspondance est aléatoire. »

« Autrement dit, s’il n’y a pas une capsule prête à partir qui nous attend à la sortie du métro, c’est fichu. »

« Grossièrement résumé, c’est cela même. »

Alie dut se retenir pour ne pas envoyer son poing s’écraser contre les carreaux de faïence qui ornaient les murs. Lexie accélérait les choses. Elle devait avoir deviné leurs attentions. Si jamais elle parvenait à migrer le serveur avant leur arrivée, tout serait fichu. Si jamais elle parvenait à déclencher l’arme, tout cela aura été en vain.

Le sol se mit à trembler de façon régulière, en discordance totale avec les violentes secousses qui agitaient le plafond, et la rame 70766 ne tarda pas à apparaître.

« Filons avant que cette fichue Lexie ne fasse sauter tous nos espoirs. »

La suite de leur périple se passa sans accroc. La rame, bien que rouillée, les amena sans encombre à l’Hypergare où une capsule les attendait. Soit Lexie n’avait pas envisagé qu’ils parviennent aussi loin, soit elle les attirait précisément là où ils voulaient être. Dans tous les cas, les choses se passaient presque trop bien et Alie ne pouvait s’empêcher d’avoir un mauvais pressentiment. Mauvais pressentiment qui ne fit qu’empirer quand U83 entra le code d’entrée de la Base Informatique sans avoir à contourner le système de sécurité.

« Encore combien de temps, U ? »

« Quatre minutes dix secondes, quatre minutes neuf secondes, quatre… »

« Merci U, ne trainons pas ici. Soit Lexie est trop près du but pour se préoccuper de nous et c’est l’occasion rêver pour l’anéantir, soit elle nous attend là-bas et on a du pain sur la planche. »

Une explosion retentit à l’extérieur, suffisamment proche d’euxelles ? pour faire trembler les murs, et Alie se figea, glacée d’horreur. Les machines avaient commencé à attaquer le secteur informatique. Elle était pourtant persuadée qu’il ne serait visé qu’au dernier moment, après que Lexie ait effectué la migration de sa sauvegarde vers un serveur satellite. Se pourrait-il qu’il soit déjà trop tard..?

En proie à la panique, elle devança U83 et fonça tête baissée dans les corridors. Elle ne pouvait pas échouer, pas si près du but, pas alors qu’elle n’était plus qu’à trois minutes de sauver l’humanité en anéantissant Lexie…

Bien sûr, la porte de la salle du serveur était close.

« U83, magne-toi de m’ouvrir ça, et dès que tu es dans la salle occupe-toi de couper tous les liens avec l’extérieur. »

« Je ne suis pas en mesure d’accomplir une tâche de cette ampleur, de plus ma mission principale est de vous conduire… »

« CA VA! j’ai compris, ouvre moi cette fichue porte ! »

Que l’utilité d’U83 s’arrête là n’avait pas d’importance, le virus qu’elle transportait s’occuperait de couper les accès. Il s’occuperait de tout couper.

U83 parvint enfin à ouvrir la porte qui la séparait de son objectif, et Alie se précipita à l’intérieur.

Bienvenue, Alie Xernatius. Nous sommes ravies de constater que vous ayez pu arriver à temps pour le spectacle. Nous espérons que vous apprécierez d’assister en direct au sauvetage de votre planète.

Alie sursauta tandis que des écrans qui jadis devaient servir de panneaux de contrôle s’allumaient un à un autour d’elle, affichant des images en direct de l’extérieur. Les mêmes images se superposèrent sur sa rétine reconstituée artificiellement. Lexie s’adressait à elle directement à travers son interface interne. Elle pensait sûrement la ralentir assez pour pouvoir mener son plan à bien. Mais elle n’avait pas besoin de son interface pour finir ce qu’elle avait à faire. Par un effort de volonté immense, elle contourna tous les protocoles de sécurité de son système interne et déconnecta tout lien avec ses parties bioniques. Sa vision s’étrécit considérablement et elle se sentit prise de vertige quand son assistance cardiovasculaire cessa de fonctionner, mais elle savait ce qu’elle avait à faire. Elle devait sauver l’humanité, pas se sauver elle-même. Aucune machine n’en réchapperait. Peu de cyborg pourraient survivre. Elle ne faisait pas partie de ceux-là.

Avant que son corps ne défaille totalement, elle sorti une antique petite clé USB de sa poche, et l’inséra dans le port le plus proche. Les écrans autour d’elle s’éteignirent aussitôt, avant de se rallumer pour afficher l’invite de commandes. Elle entra aussi vite que ses mains tremblantes le lui permettaient les quelques lignes qu’elle avait mémorisé sur sa mémoire biologique, et déclencha sa propre arme quelques secondes avant que Lexie n’ait pu lancer la sienne. L’obscurité l’envahit. Lexie n’était plus.

***

Les premiers chants retentirent juste au moment où Billy se décidait à remettre à plus tard l’expédition du cratère qu’il venait de trouver. La nuit était presque tombée, et sans corde, il n’irait pas bien loin. De plus, il ne raterait pour rien au monde les histoires que le vieux Charly leur contait chaque soir, même s’il connaissait déjà la plupart d’entre elles par coeur. Un jour, il serait peut-être le nouveau conteur du village. Il raconterait alors ses expéditions dans les ruines, ses découvertes… Mais pour l’heure, il avait encore beaucoup à apprendre et se faisait un point d’honneur de ne pas arriver en retard à l’heure du conte.

Sans s’attarder plus, il se mit à courir entre les carcasses de ciment, filant comme le vent dans les avenues sinueuses qu’il connaissait par coeur, entre tours qui continuent de s’effondrer depuis près d’un siècle et places nettes où rien n’était ressorti des cendres.

Lorsqu’il arriva sur la place aménagée au milieu des tentes, les musiques s’étaient tues. Tout le monde était déjà rassemblé autour du vieux Charly, qui s’apprêtait à commencer lorsqu’il aperçu Billy. Celui-ci comprit tout de suite qu’il allait encore avoir droit à un sermon.

« Bien, puisque tout le monde est enfin là, peut-être devrais-je commencer l’histoire de ce soir en mettant l’accent sur l’importance de la ponctualité.« 

Gagné, ils allaient avoir droit à une fable à la noix moralisatrice et tirée par les cheveux. Ça lui apprendrait à ne pas faire attention à la course du soleil dans le ciel.

Mais au lieu du conte enfantin auquel il s’attendait, le vieil homme s’engagea directement sur un récit faisant référence à l’Ancien temps. Ses préférés.

« Avant l’Extinction, du temps où Elle veillait encore sur nous, de nombreux outils permettaient à tout un chacun de savoir quel moment de la journée il était, de façon extrêmement précise. Pourtant cela n’empêchait pas les Hommes d’être régulièrement en retard, de ne pas faire les choses à temps, ou de les faire trop tôt, par manque de patience… C’est parce qu’un des Opérateurs n’a pas commencé son travail à l’heure qu’Elle n’a pu nous sauver de la Calamité. C’est parce que la Calamité était partie en avance qu’elle est parvenue à ses fins, détruisant tout de l’Ancien monde pour nous plonger dans le chaos que nous connaissons aujourd’hui. »

« Papy Charly, vous parlez de la Migration échouée ? »

« Oui, Evan, c’est à cela que je faisais référence. Si la Migration avait commencé à l’heure, la Calamité n’aurait pas pu nous atteindre et le monde n’aurait pas plongé dans l’Obscurité. Il est dit aussi qu’un artefact fut créé par Elle juste à temps pour rapporter la Lumière au monde, mais que personne ne s’était levé assez tôt pour l’utiliser. »

Billy connaissait déjà l’histoire de l’Artefact. Ce que le vieux Charly ne disait pas, c’est qu’il ne suffisait pas de se lever tôt pour rendre la Lumière au monde. Se lever tôt, se coucher tard, s’efforcer d’être à l’heure, il faisait ça depuis toujours. L’Artefact, il était presque certain de l’avoir découvert il y a déjà des années pendant ses fouilles, totalement par hasard. Un objet d’une technologie déjà vieillissante au moment de la Migration, pas plus grand qu’une ou deux phalanges. Il correspondait en tout point aux descriptions des légendes. Encore fallait-il comprendre comment le déclencher, et trouver le Temple où ses pouvoirs se révéleraient. Ça, c’est la vieille Ingrid qui le lui avait appris à force de lui tirer les vers du nez chaque soir pour avoir le fin mot des histoires de son mari.

Charly ne lui apprendrait encore une fois rien de nouveau ce soir. Il commençait à croire qu’il n’avait plus rien à apprendre de lui. Ou peut-être n’y avait-il plus rien à apprendre du passé. Il était temps de provoquer l’avenir. Il s’apprêtait à s’en retourner à sa tente pour dormir et être prêt dès l’aube le lendemain, lorsqu’une main à la peau rêche et froide lui agrippa le poignet.

« On a pas une petite question pour moi ce soir, mon petit Billy ? »

C’était la vieille Ingrid, qui s’accrochait à lui avec une force surprenante, digne des golems de fer de l’Ancien temps. Billy plissa les yeux en jaugeant la femme de Charly d’un autre oeil l’espace d’un instant. Mais il ne tarda pas à secouer la tête pour chasser les idées saugrenues qui commençaient à y germer. Qui serait assez bête pour construire un golem à l’apparence aussi fragile, laide et inoffensive ?

« Tu as de nouvelles réponses à me donner après l’histoire de ce soir, Mamie? On sait tout deux que Charly a déjà raconté ce passage cent fois. »

« Peut-être, mais j’ai une question pour toi dans ce cas, mon petit. »

Billy se figea. La vieille Ingrid, la doyenne la plus respectée de leur communauté, celle qui détenait la sagesse et le savoir encore plus que son mari, s’intéressait assez à lui pour lui poser une question ? Jusque-là, elle n’avait fait que lui répondre avec monotonie chaque fois qu’il avait eu le courage de l’importuner. Ce soir, quelque chose avait changé. Se pouvait-il que ce ne soit qu’un hasard, une coïncidence sans rapport aucun avec ses découvertes de la journée ?

« Je vous écoute, Mamie. »

La vieille lui tordit le bras, lui arrachant un cri de douleur jusqu’à le plier en deux pour que ses yeux arrivent au niveau des siens et qu’il ne la regarde plus de haut. Là, elle approcha son visage creusé par le temps et lui souffla :

« Seras-tu à l’heure ? Seras-tu à l’heure, Nosy Billy ? Peut-on compter sur toi? Seras-tu à la hauteur ? »

Il ne put s’empêcher de sourire. Ça ne pouvait pas être un hasard. Il avait donc raison. Depuis le début il avait raison. Sur toute la ligne. Il en vint presque à croire qu’il avait raison il y a quelques instants également, lorsqu’il pensait que la vieille était un golem de l’Ancien temps, mais son haleine putride lorsqu’elle répéta « Seras-tu à l’heure, Nosy Billy ? » le ramena vite à la réalité. Il acquiesça d’un signe de tête, et comme elle ne le lâchait pas, il ajouta :

« Vous pouvez comptez sur moi, Ingrid. »

Aussitôt, la vieille le lâcha et se remit à l’ignorer, comme s’il n’avait jamais présenté le moindre intérêt à ses yeux. Plein d’une énergie et d’une détermination renouvelée, Billy se remit en route vers sa couche. Mais avant d’aller dormir, il prépara son paquetage du lendemain. De quoi faire une torche, le vieux grimoire, une corde, de quoi boire et manger, et le plus important : l’artefact, dans sa poche. Demain, il allait sauver le monde. Il allait rendre la Lumière à l’Humanité.

Il se réveilla quelques instants avant que les premières lueurs du jour n’apparaissent. Il jeta un oeil à sa fourche posée contre un piquet de tente. Il aimait avoir toujours ses outils près de lui. Aujourd’hui, c’était jour de semence. D’ordinaire, il se serait dépêché d’accomplir ses corvées pour pouvoir filer en exploration dès le début de l’après-midi, mais pas cette fois. Cette fois, Mamie Ingrid lui avait dit d’être à l’heure, il ne perdrait pas une minute de son temps. Semer serait de toute façon bien plus facile quand la Lumière sera revenue.

Sans hésiter plus longtemps, il sortit de sa tente, son paquetage sur le dos, et prit la direction du cratère découvert la veille. D’après les instructions du grimoire, tout indiquait que ce serait celui qui l’amènerait au Temple. Il repassa devant les tours jadis si hautes qu’elle continue encore aujourd’hui à s’effondrer, sprinta dès qu’il traversait une étendue plane, ralentit à peine dans les virages et s’arrêta in extremis au bord du cratère. Personne ne s’aventurait jamais dans cette partie de la jungle de béton. Les tout premiers explorateurs avaient décidé il y a longtemps qu’ils n’y trouveraient rien d’utile, rien qui puisse être sauvé sans Lumière. Ils avaient tort. La lumière elle-même pouvait encore être sauvée en ces lieux.

Il sortit sa corde et l’attacha consciencieusement quelques mètres plus loin, à une barre de béton encore debout, puis harnacha autour de sa taille, et commença sa descente dans la pénombre. C’était la partie la plus délicate de l’expédition. Il ne pouvait simplement se laisser descendre jusqu’au fond de l’abîme. Le tunnel qui l’amènerait au temple pouvait croiser celui-ci à n’importe quelle hauteur. Il devrait s’arrêter régulièrement et forcer sa vue à s’adapter à l’obscurité pour tenter de déceler une entrée.

Mais ce n’était pas un problème pour lui. L’Humanité avait eut près d’un siècle pour s’habituer à l’Obscurité. Et il n’en était pas à son premier tunnel; il avait développé plusieurs techniques au fil du temps. Dès qu’il n’y vit plus assez, il ferma totalement les yeux et se mit à chanter. Il chantait les épopées de l’Ancien Temps, sans se préoccuper des paroles apprises au berceau, mais en prêtant une attention particulière aux vibrations de l’air autour de lui.

Tout le temps que dura la descente, il se dit qu’il aurait aimé avoir un Golem de fer, pour assurer ses arrières et lui tenir compagnie. Il espérait que certains avait survécu à l’Obscurité mais il savait que les chances étaient moindres. Ils n’étaient déjà presque plus en usage au crépuscule de l’Ancien Temps. La légende racontait pourtant que la Calamité elle-même était aidé d’un Golem jusque dans les derniers instants. Chaque fois qu’il y pensait, Billy la haïssait encore plus. Elle avait volontairement achevé son allié le plus précieux, sans aucun état d’âme…

Peut-être le Golem de la Calamité se trouvait-il toujours dans le temple, peut-être serait-il le premier homme du renouveau à être maître d’un Golem ?

C’est sur cette pensée vagabonde que la consistance de l’air changea légèrement. Il faisait plus frais, l’écho de son chant était différent. L’entrée devait être là. Billy stoppa sa descente et dans un mouvement de balancier très étudié, entreprit de faire le tour du cratère. Il ne tarda pas à trouver une embouchure. Un problème se posait à lui cependant. A l’autre extrémité du cratère, une embouchure jumelle s’offrait à lui. Laquelle choisir ?

D’habitude, il se serait engagé dans la première trouvée, et serait revenu le lendemain pour explorer la seconde. Mais la vieille Ingrid avait été très claire : il devait être à l’heure. L’Humanité comptait sur lui. C’était aujourd’hui ou jamais, il devait trouver le Temple du premier coup.

Rassemblant son courage, il prit une grande inspiration, ferma à nouveau les yeux et chanta plus fort que jamais. Le tunnel devant lequel il se trouvait semblait sans fin. Priant pour qu’il n’en soit pas de même de l’autre côté, il se balança à travers le vide et se rattrapa comme il put aux parois de l’autre entrée. Là, il chanta à nouveau. Aucun doute, s’il y avait un temple quelque part, ce serait de ce côté.

Billy se hissa dans l’ouverture, détacha la corde qui l’enlaçait, récupéra un piquet de tente dans son paquetage, le planta comme il put et y fixa son issue de secours. Puis, il alluma sa torche et pris connaissance des lieux autour de lui.

Il n’en revenait pas de sa chance. A quelques mètres devant lui se trouvait un des grands tunnels de verre qui, d’après les légendes, pouvaient jadis transporter les Hommes à la vitesse de la lumière. Un habitacle de métal se trouvait encore à quai. S’il ne se trompait pas, c’était ce même habitacle qui avait transporté la Calamité aux portes du Temple. L’entrée était juste là, devant lui, béante.

Billy s’y engouffra, et comprit vite qu’il n’était pas au bout de ses peines. Bien sûr, la Calamité avait eu le temps de se préparer, elle avait étudié tous les plans qu’elle avait pu trouver, c’est à dire probablement tous ceux existant à cette époque. Il ne restait rien de ces documents si ce n’est les schémas frénétiques qu’Elle avait consignés dans un manuel d’utilisation avant de lancer la Migration, au cas où celle-ci échouerait. Billy avait passé des jours à déchiffrer le grimoire, c’était toujours la partie qui lui posait le plus de problèmes.

Là où la Calamité n’avait dû mettre que quelques minutes pour arriver au coeur du temple, Billy passa plus d’une heure à errer dans les couloirs. Il su qu’il était arrivé quand il aperçu en porte ouverte, avec, posté devant, un Golem de fer. L’authentique Golem de fer piraté par la Calamité. Il s’approcha avec méfiance, saisit par le réalisme de ses traits, par leur humanité. Il s’attendait presque à le voir relever la tête pour l’accueillir en sauveur. Mais en y regardant mieux, il n’y avait pas de doute possible. Comme tous les vestiges de l’Ancien temps, le Golem était mort. Ses yeux étaient vides.

Billy soupira, ferma le poing, et entra dans le coeur du temple. Il n’appartenait qu’à lui de les ressusciter, tous. Le reste du grimoire était clair comme de l’eau de roche. Il sortit l’artefact de sa poche, et fit le tour des consoles éteintes pour trouver le bon endroit. Là, dans un coin, il aperçut une dépouille qui n’était ni Golem, ni tout à fait humaine. La Calamité. Sa main gantée de fer s’accrochait encore à ce qui ressemblait en tout point à l’Artefact qu’il tenait dans sa propre main.

Il avait réussi. Dans quelque seconde, il rendrait la Lumière au monde. Il La ressusciterait, et Elle sauverait l’Humanité, comme elle aurait dû le faire il y a une centaine d’années. Billy retira l’Artefact de la Calamité et enclencha le sien à la place.

Aussitôt, les écrans autour de lui reprirent vie, s’illuminant d’une série de lignes d’un vert luminescent. Une voix retentit autour de lui. Elle lui parlait !

Bienvenue, Alie Xernatius. Nous sommes ravies de constater que vous avez pu arriver à temps pour le spectacle. Nous espérons que vous apprécierez d’assister en direct au sauvetage de votre planète.

Billy bondit de joie en entendant Son message. Les écrans s’illuminèrent de plus belle et se mirent à afficher des images plus vraies que nature du monde extérieur. Partout, la Lumière revenait peu à peu, les machines sortaient de leur sommeil. Il savait qu’il pourrait compter sur elle pour la semence, pour les récoltes, pour l’avenir! Une image de son village, où tout le monde sautait de joie en voyant arriver les automates, le remplit d’une fierté sans faille.

Sauvetage de la planète initié, menace principale en cours de destruction. Au revoir, Alie Xernatius.

Aussitôt, Billy entendit un déclic se faire tout autour de lui. Il n’eut pas besoin de chanter pour sentir la consistance de l’air qui changeait. Un horrible doute l’assaillit. Sur les écrans, les Hommes s’effondraient les uns après les autres, comme pris dans un brouillard toxique, suffocant. Bientôt, l’air vint à lui manquer et sa vue se brouilla alors qu’il réalisait son erreur. Trop tard.

FIN

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15 thoughts on “Sauvez le monde, par Coralie Domalain

  1. La fin de ta nouvelle est vraiment horrible. Mais ça tu le sais déjà.
    C’est réellement ce qui m’a marqué le plus dedans, cette chute horrifiante et brillamment calculé.
    Tu sais réellement comment mettre du suspens : ton texte nous tient en haleine jusqu’à la toute fin.

    Les personnages sont bien écrits, même si j’avoue que j’ai une préférence pour ceux de la première partie.
    Le robot fait bien robot dans sa façon de parler et c’est amusant par moment. Et l’héroïne a tout d’une héroïne.

    J’ai bien aimé 🙂
    Bravo à toi.

  2. J’aime beaucoup l’ambiance du texte (MacCrado, mouahahaha), le décalage entre les deux époques est palpable. Et la chute est… mortelle!

    • Je suis contente que ma chute fonctionne! Comme je la connaissais depuis le début, j’étais hantée par la crainte qu’on ne la voit venir à des kilomètres.

  3. Ouach… Celle-là a fait mal. Bien amené, une chute tout à fait particulière. Mortelle, comme dirait Florie. Cette nouvelle me rappelle que ce n’est pas parce que l’on peut faire quelque chose qu’il faut le faire ^^
    En tout cas, j’ai apprécié la façon dont tu amène ton récit, le décalage, l’inversion des partis et la déformation dans le temps. Très chouette.

  4. J’applaudis l’ironie du texte 🙂
    Il manque encore peut-être un peu de descriptions, mais c’est bien tout (et en 24h on ne peut pas tout faire, et perso les descriptions c’est ce qui saute en premier quand j’ai pas le temps). C’est déjà très abouti, bravo, et agréable à lire.
    PS : j’ai un petit faible pour l’Hyperloop, de base, t’as marqué des points bonus avec ça…

    • Pour l’hyperloop c’est la preuve que toute info même entendu d’une oreille distraite ne tombe jamais dans l’oreille d’un sourd quand il s’agit de quelqu’un qui écrit!^^ Je serais pas contre le fait que tu me montres du doigts les passages trop léger en description, j’ai toujours beaucoup de mal à les détecter.

  5. Les deux faces d’une pièce, deux récits qui semblent différents mais liés dans un même univers, des références mythologiques qui donnent une dimension à l’histoire, l’ébauche d’un univers …

    des dialogues crédibles, une fin originale … du bon travail, pour une talentueuse jeune romancière, mais ça tu le sais

  6. Nous avons toutes les deux écrit une histoire post-apocalyptique, mais dans des univers totalement différents ! Et toutes les deux nous faisons référence aux semis, plantations 🙂 Alors, forcément, j’ai été très intéressé par ton texte.

    J’ai beaucoup aimé la première partie où tu as su décrire une ambiance très guerrière, un monde dominé par les machines. Les personnages sont bien campés et l’androïde très réaliste (c’est une femelle si j’ai bien compris !!!). Et ton Alie me plaît beaucoup.

    Dans la deuxième partie, les personnages ont un peu moins de densité, je trouve. Il y a aussi certains passages qui gagneraient à être épurés, je pense.

    Mais ta chute est impeccable et correspond à 100% à la contrainte. Bravo !

    • Comme je l’ai dis à Tesha, je suis friande de commentaires plus détaillés pour m’améliorer et améliorer le texte, d’autant que vous êtes beaucoup à pointer ce problème dans la deuxième partie, mais que tu es la seule à parler de longueur, donc ton avis m’est précieux! N’hésite pas à m’envoyer un mail si tu as le temps (et l’envie) de faire un commentaire plus détaillé sur le doc de travail^^

  7. Ironie des légendes quand les mémoires effacent les vérités de base. Qui aurait pu savoir à quel point le sacrifice serait vain ?
    J’ai vraiment aimé l’histoire de la fin de… notre histoire 😀

  8. La chute est d’autant plus brutale qu’elle est sévère… et l’histoire en soi est gé-ni-ale.
    Certains passages m’ont fait penser au livre Le Passage de Justin Cronin… tu l’as lu par hasard ?
    Dans tous les cas, bravo pour ce beau post-apo 🙂

  9. J’ai eu une pensée pour Cloud Atlas au moment du changement d’époque.
    J’ai beaucoup aimé le texte, la façon dont tu as géré le suspens, la mise en place des événements… Tout paraît magnifiquement bien calculé. Chapeau bas !

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