Renaissance et immortalité, par Cédric Lemaire

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[24 h de la nouvelle 2016 : L’histoire doit se passer à au moins deux époques différentes (pas forcément très distantes), qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles (pas de portails temporels, de machines à remonter le temps, de télépathie…), mais se répondent et se complètent.]

Godefroi se réveilla en sursaut. Le vent hurlait, et les volets cognaient en luttant contre ses assauts. La pluie crépitait contre leur bois vermoulu. Il croyait même l’entendre ruisseler le long de la muraille. Il avait froid. La chaude couverture en peau d’ours avait été rejetée pendant qu’il dormait.

Il se connaissait. Avec ce vacarme, aucune chance qu’il ne retrouve le sommeil avant le petit matin. Il poussa un soupir puis, résolu, se leva, enfila ses poulaines garnies de laine de mouton, et sortit de la chambre en attrapant son long manteau de fourrure au passage. Son écuyer, encore endormi sur le pas de la porte un instant auparavant, se redressa prestement et saisit en titubant une torche qu’il alluma et remit au chevalier.

Godefroi prit un petit escalier qui le mena sur une coursive dépourvue de toute ouverture sur l’extérieur. Il aimait à entendre le craquement familier du parquet gémissant sous son poids. À l’autre bout, une lourde porte en chêne barrait le passage. Il l’ouvrit lentement. Comme à chaque fois, il fit durer le moment où il contemplera son repère, son refuge. Comme à chaque fois, ce fut l’odeur qui le saisit en premier. C’était cette bonne odeur respectable de vieux cuir, de vélin vieilli et de parchemin, mêlée à celle de la fumée de bois qui s’échappait d’ordinaire de la petite cheminée, bien isolée du reste de la pièce, pour préserver ses précieux ouvrages de l’attaque accidentelle des flammes.

Le chevalier se rendit jusqu’à son bureau en claudiquant. Sa blessure était le souvenir d’un combat qu’il mena pour s’approprier un papyrus exceptionnel. Il s’affala dans son gros fauteuil rembourré de coussins moelleux, se tourna vers la cheminée, puis enflamma les bûches avec la torche qu’il fixa ensuite sur un support métallique. Une brindille lui servit à allumer les deux lampes à huile posées sur le bureau.

Là, il se mit à contempler les rayonnages étalés sur plusieurs étages, qui regorgeaient d’ouvrages de toutes sortes. La plupart d’entre eux étaient reliés de cuir. Il les embrassa d’un rapide coup d’œil sous la lumière dansante des flammes. Son regard décrocha et vint se poser sur un très vieux parchemin. Cet antique papyrus était l’objet le plus ancien abrité dans son château. Godefroi savait de quoi il traitait, mais il n’avait jamais osé ôter le ruban décati qui le maintenait scellé. Il craignait de profaner des connaissances destinées aux Dieux seulement, et d’attirer le  mauvais œil sur lui. Godefroi, en guerrier expérimenté aux pieds bien ancrés sur terre, savait que ce n’étaient que superstitions de vieilles femmes, et pourtant, il ne pouvait se défaire de cette crainte irrationnelle.

Le chevalier songea à l’origine de ce manuscrit…

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Imhotep se lava les mains avec application. Pour la millième fois de la soirée. Il avait beau insister, ses mains restaient moites. Il pourrait bien le répéter toute la nuit, ce geste s’avérerait bien insuffisant pour le purifier. Il était horrifié à l’idée de l’atrocité qu’il allait commettre. Jusqu’alors, il avait fidèlement servi le pharaon Djoser. Dans tous les domaines. Pharaon avait pris connaissance de son goût pour l’alchimie et l’ésotérisme. Il l’avait exhorté d’orienter ses recherches sur la vie après la mort et sur l’immortalité. Son esprit hors du commun avait su lever des secrets empreints de mystère sur notre univers, celui et vivants, mais aussi celui des mânes. Il avait tant amélioré le processus de momification que, entre ses mains expertes, les défunts frôlaient la vie éternelle. Il avait découvert qu’il ne restait qu’un dernier rituel à accomplir pour insuffler à nouveau la vie à la dépouille en décomposition. Pour cela, il lui fallait devenir l’égal des Dieux. Pour lui, le prix à payer serait des tourments le dévorant jusqu’à sa mort et, après peut-être, la damnation éternelle.

Il revêtit sa longue tunique sombre brodée d’arabesques en fils d’or reproduisant les constellations, et il se rendit au temple en se laissant guider par la lueur de la Lune, accompagné de quelques-uns de ses disciples, habillés de blanc. La garde rapprochée de Pharaon le laissa descendre dans la crypte. Le corps de Djoser gisait sur l’autel illuminé par des chandeliers plus hauts qu’un homme. Il s’approcha de la dépouille et hocha la tête. Ses disciples avaient bien suivi ses recommandations. La momification s’était déroulée dans de bonnes conditions. Il redoutait ce qui allait suivre, mais il ne pouvait plus attendre. Bientôt, la décomposition serait trop avancée.

Imhotep se hissa sur un socle d’où il dominait tout le sanctuaire. Les regards de l’assemblée étaient tournés vers lui. Le grand prêtre ne pouvait plus échapper à son devoir. Il scanda des incantations, bientôt reprises par les prêtres d’Héliopolis. Au bout d’un temps, la momie s’anima de soubresauts, puis redressa le torse, raide comme un piquet. Elle tourna brusquement la tête en direction de la victime sacrificielle, une jeune vierge choisie spécialement pour sa beauté. L’impression que le monstre pouvait la dévorer du regard malgré les bandelettes qui l’aveuglaient était accentuée par sa posture, toute dressée vers elle.

Il se leva alors posément puis, la démarche mal assurée, tangua jusqu’à presque frôler la jeune fille. Celle-ci hurla tant et tant qu’elle en perdit la voix. La momie prit alors un stylet tendu par le prêtre le plus proche et sectionna d’un coup sec les bandelettes qui couvraient l’orifice buccal. Aucune lèvre, aucune dentition, juste un gouffre d’où émanait un râle profond d’outre-tombe, et qui déjà renvoyait l’odeur de la chair en putréfaction.

Il ouvrit alors démesurément sa gueule et goba sa proie vivante, tel un reptile. Son corps  fut alors déformé par les coups que la pauvre victime assénait pour échapper à l’acte cannibale qui lui aspirait la vie tout autant que l’âme. Les coups devinrent de plus en plus faibles, jusqu’à s’estomper tout-à-fait. Une lumière éblouissante jaillit de la momie à l’instant même où la jeune fille passa de vie à trépas. Les bandelettes se consommèrent alors lentement, puis chutèrent en dansant sur le souffle d’air, encore incandescentes.

Un nouvel être venait de naître. Ce n’était plus un humain et pas encore de la glaise. C’était une insanité, une déviance. Les connaissances du grand prêtre s’arrêtaient là. L’esprit de son maître avait-il été épargné par la mort ? Son corps sera-t-il habité des mêmes émotions qu’autrefois ? Règnera-t-il dorénavant avec cette même sagesse qui avait dicté ses actes jusqu’alors ?

La réponse lui fut rapidement apportée. La dépouille à présent nue se tourna vers le garde le plus proche et le saisit par le col puis l’avala. L’homme gigota désespérément un instant, ses pieds dépassant de l’orifice, puis un éclair de lumière jaillit. Le mort-vivant avait quelque peu grandi et s’était épaissi. Son ventre autrefois bedonnant s’était musclé. En revanche, la cicatrice d’où les viscères avaient été extirpés était toujours visible. Il fut pris d’une quinte de toux et, à l’issue, expectora le casque et les armes.

Cette petite gourmandise révéla une fringale dévorante. Il entreprit de ratisser l’assistance, qui courait dans tous les sens en hurlant pour échapper à son féroce appétit. Le grand prêtre restait pétrifié. Le monstre ne cessait de croître. Imhotep avait ouvert les portes de l’enfer. Ce monstre serait une plaie pour l’Égypte et il en était le responsable. Présomptueux, il s’était senti capable de chambouler l’ordre des choses. La créature lui avait échappé, et il avait brisé l’équilibre du monde.

C’est alors que la solution lui vint. L’équilibre du monde est assuré par la déesse Maât, qui se préoccupe de l’ordre, de l’équité et de la vérité. La vérité, justement. Il avait dessiné sur le front du défunt le mot אמת, qui se prononce « EMET », et qui veut dire « vérité » en hébreu, la langue des esclaves. Par ses incantations, il put ainsi introduire le monstre dans l’équilibre du monde. Procédant ainsi, il avait dupé la déesse et il allait réparer sa faute.

Il attira l’attention de cette créature imparfaite en prononçant son nom, גולם, « golem », qui signifie « inachevé » en hébreu. Elle avait justement achevé ses agapes et avait déjà repéré le grand prêtre perché sur son socle à cinq coudées royales du sol (environ 2,5 m). Elle s’approcha, surprise de s’entendre hélée, et désarçonnée par la témérité de ce petit homme chétif qui aurait dû prendre la fuite à son approche. Elle avait tant grandi que sa tête arrivait à hauteur du prêtre.

Imhotep profita de l’instant d’hésitation marqué par le monstre pour effacer vivement la première lettre du mot inscrit sur son front à la craie. Il lut alors à haute voix le nouveau mot, מת, qui signifie « mort ». Il déforma légèrement les sons, מת (« MET ») prononcé proche de « Maât », l’homme invoquant ainsi la déesse et lui offrant la mort du monstre en offrande.

Un éclair jaillit du sol et carbonisa la créature dans l’instant. De sa bouche béante s’échappaient des ectoplasmes qui se dissipaient presqu’aussitôt. Les âmes de ses victimes recouvraient leur liberté.

Imhotep s’affala sur les genoux. Il était terrassé par les horreurs qu’il avait déclenchées. Il se saisit du papyrus qui décrivait tous ses travaux sur l’immortalité, et entreprit de leur trouver une cache dans la crypte. Pour bien faire, il devrait les brûler. Cependant, on ne détruit pas les travaux d’un grand prêtre. Et il avait son comptant de sacrilège.

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Alors qu’il combattait les infidèles non loin de Jérusalem, Godefroi avait appris l’existence d’un manuscrit qui retraçait le rituel sacrificiel donnant accès à l’immortalité. Et le  chevalier avait trop vu la mort pour accepter d’avoir un jour à lui rendre compte. C’était un combattant. Il n’avait jamais fléchi, jamais connu de défaite. Il tiendrait tête à la Grande Faucheuse.

Un vieil homme érudit lui avait remis ce manuscrit en échange de sa vie. C’était un grand savant, dernier connaisseur de la langue des scribes de l’Égypte antique. Le document avait traversé le temps sans subir de détérioration. On eût dit qu’il avait été écrit la veille et que l’encre avait à peine fini de sécher.

Personne n’avait su lui dire comment le manuscrit avait pu se retrouver un jour dans la grande bibliothèque d’Alexandrie. Sans doute un vieux temple avait-il été pillé, et ses précieux papyrus vendus à quelques lettrés, qui les auraient alors remis aux sages d’Alexandrie à leur mort. Celui-ci en aurait fait partie.

Lorsque l’illustre bibliothèque fut la proie des flammes, un bibliothécaire juif, désespéré de voir tous ces trésors partir en fumée, saisit une caisse et déposa à la hâte tout ce qu’il put y charger.

Plus tard, il découvrit le secret dissimulé dans le papyrus sauvé des flammes, et lorsqu’il en comprit la teneur, il prit peur. Il partagea sa découverte avec le grand rabbin du Caire, pour prendre conseil. Devait-il détruire le document ? Et  si oui, comment ? Ne risquait-il pas de déplaire à Yahvé, lui qui seul avait droit de donner la vie, mais qui avait peut-être délibérément laissé échapper ce mystère de la résurrection ? Après analyse, le grand rabbin lui signifia que ce document était sacré, et qu’il leur revenait dorénavant de le protéger et de le transmettre dans le plus grand secret.

Un bon millénaire plus tard, le secret fut éventé. Le dernier gardien du papyrus, l’érudit que Godefroi avait retrouvé, s’était entiché d’une jeune et jolie danseuse au Palais des Plaisirs. Soucieux de l’impressionner, il avait un jour révélé sur l’oreiller la teneur de sa mission. Désireuse de s’attirer les faveurs d’un jeune homme influent de la noblesse, elle s’en était ouverte à lui. L’homme projetait de rendre visite au savant, lorsqu’il fut appelé en renfort pour défendre Jérusalem contre les assauts répétés de ces barbares mécréants. Les hommes de Godefroi le firent prisonnier dans une embuscade avant qu’il n’atteigne son but. Pour prix de sa vie, il révéla au chevalier le secret du papyrus. Godefroi se rendit au plus vite chez le gardien. Des hommes s’en prenaient à lui. Le bruit sur son secret avait parcouru toute la ville. Il engagea les cinq crapules, mais l’un d’eux lui porta un méchant coup à la jambe. Il élimina malgré tout la menace.

C’est ainsi que Godefroi se retrouva en possession de la recette de l’immortalité, écrit dans une langue disparue que seul le savant, qui n’avait pas encore formé son successeur, savait déchiffrer. Ce manuscrit était la pièce maîtresse de sa bibliothèque. Malheureusement, l’érudit mourut de la Peste dès qu’ils posèrent les pieds à Marseille.

FIN

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3 thoughts on “Renaissance et immortalité, par Cédric Lemaire

  1. J’aime beaucoup le petit jeu avec les mots 🙂
    La dernière partie mérite surement un peu plus de développement (sans doute que le chrono jouait en ta défaveur 😉 )

  2. J’aime beaucoup la partie de tromperie basée sur la construction des mots. Maat n’aura pas à peser l’âme du défunt finalement.
    Par contre je doute que notre charmant seigneur parvienne à éviter la faucheuse.
    Les références visuelles m’ont fit rire dans la mesure ou elle ramènent à des scènes connues mais qui ici prennent une autre signification.
    Un bon moment.

  3. Un mélange d’ésotérisme et de légendes magique et magnifique… merci pour ce partage 🙂

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