Météorite en mécanique, par Wonara

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[24 h de la nouvelle 2016 : L’histoire doit se passer à au moins deux époques différentes (pas forcément très distantes), qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles (pas de portails temporels, de machines à remonter le temps, de télépathie…), mais se répondent et se complètent.]

Elles auraient pu se rencontrer si d’autres circonstances leur en avaient laissées la possibilité. Elles auraient pu comprendre comment le monde en était arrivé là et si elles y avaient eu leur part. Elles n’étaient pas si différentes, et tout aurait bien pu avoir lieu. Sans la bêtise d’un système trop bien orchestré, trop bien pensé depuis déjà trop longtemps. Fou d’être si bien coordonné. Tac tac, le son de l’horloge mécanique, ou le battement de cœur d’une femme.

La Terre se rapprochait. Depuis sa naissance, on lui avait raconté des tas d’histoires sur cette planète, celle d’où tout serait venu. Etincelle pourtant était son véritable monde, le vaisseau où sa famille voguait depuis maintenant un demi-siècle, et elle ne voulait pas vraiment en sortir. Appréhender la grandeur d’un globe flottant autour d’une étoile encore plus immense n’était pas dans ses cordes. Djebel ne pouvait que tenter d’imaginer la sensation d’un espace incontrôlable, sans paroi ni reflux. Le hublot déformant laissait voir cette boule bleue qui était la fin de leur voyage. Ses parents auraient donné cher pour voir ça. Seulement ils étaient morts lors d’une erreur de dépressurisation l’an dernier, à la suite du passage d’une particule à fort diamètre dans le renfoncement de la coque, lors d’une mise à jour du bouclier réflecteur. Djebel avait gardé en souvenir ce minuscule caillou lorsqu’il avait été retrouvé fiché dans la paroi intérieure de la salle de célérité. Sitôt sur les lieux, elle s’en était emparée et l’avait caché sous sa tunique, profitant de la confusion ambiante, elle-même au bord de la crise. Il n’y avait eu qu’une dizaine de morts, mais ç’avait été le pire drame qu’Etincelle avait pu essuyer en soixante années de maintenance. Il était loin le temps des mythes, du vaisseau Ciel et de ses épidémies monstrueuses, de ses clivages et de ses rébellions assassines. Perdre ses trois parents d’un seul tenant, à un âge où rien n’aurait dû les soumettre si tôt à la mort, était une grande épreuve qu’elle était seule à connaître au sein d’Etincelle.
Rien n’avait été prévu dans ce genre de cas, pas d’adoption possible, une récupération des biens gelée jusqu’à sa maturation… Sans famille de soutien, elle ne pouvait pourtant prétendre continuer son ascension rituelle. Djebel se retrouvait en section deuxième, descendant d’un échelon les niveaux spiritiques de sa société. Elle qui, par ses parents, était née de l’élément subtil devait à présent faire avec les essences incandescentes.
Elle se cherchait depuis, s’enfonçant dans le silence et dans les questionnements sans fin. Elle suivait les évènements d’Etincelle d’un œil distrait, rêvant au hublot comme s’il allait la libérer d’une entrave trop longtemps souveraine de son âme. Cela ne l’empêchait pas de suivre le courant de la vie étincelante, à travers les rites et les réunions globales. Sa nouvelle affectation lui avait laissée des marques, au sens propre comme au figuré, des sillons de brûlures courant le long de ses bras, suite à ses premiers déboires dans les forges. Ils s’ajoutaient aux lignes de vie primordiales, si vives qu’elle portait sur elle.

L’appareil photo dans la poche, Emilie s’était planquée au fond d’une des nombreuses ruelles à l’ancienne de sa ville, fière de ses prises. Elle pourrait les publier et enfin faire éclater la vérité sur ce que son gouvernement tentait de faire au cœur même du centre urbain. Désormais interdit à la population, depuis maintenant plusieurs mois, les légendes urbaines allaient bon train pour raconter les raisons d’une telle mesure si impopulaire et si improbable.
Les rues avaient été désertées, et la jeune fille n’avait trouvé trace des habitants disparus et dont on n’était sans nouvelles depuis la mesure. Avaient-ils été emmenés ailleurs ? C’était étrange comme une société qui jusque-là avait fonctionné sur de l’information libre et transparente pouvait virer en l’espace de quelques jours en un vaste enclos opaque où plus personne n’était sûr de rien. Il avait suffi d’un simple formatage du réseau pour enfermer un pays entier dans le silence.
Tout n’était pas perdu cependant, et bon nombre d’élèves doués dans le réseau s’évertuaient à le rouvrir. Quelques passages s’étaient déjà entrouverts, de courts et de précieux instants de respiration. Mais les rares rébellions mises en place semblaient avoir viré au fiasco, mais comment en être sûr ? N’était-ce pas de la désinformation ? Emilie avait voulu en avoir le cœur net, elle avait été servie.

Djebel s’était attelée à sa tâche dans la partie inférieure de la forge. Le travail était rude, la température intense, inhabituelle pour elle qui avait toujours vécu dans les parties extérieures d’Etincelle, bien plus fraîches, plus tranquille. La fusion avait été une découverte incroyable après la perte initiale du reflux, il y avait déjà des décennies de cela. Etincelle était le résultat de cette découverte, un vaisseau hybride, bien différent de Ciel et des cités-colonies. Un vaisseau vivant, en constante évolution, à l’échelle humaine. Seulement il fallait constamment l’aider à croître, comme un enfant qui ne finirait jamais de grandir.
Djebel n’avait pas senti le coup. Trop occupée à reculer devant la masse gluante qui irradiait de mille feux, elle avait heurté de plein fouet la bordure du processeur mécanique qui activait les suspensions. Comme s’il cela ne suffisait pas, elle avait basculé dans sa chute, trop néophyte pour se souvenir des consignes de sécurité primordiales du lieu. Tombée trois mètres plus bas, sous les yeux ébahis et choqués de ses camarades. Cela n’aurait jamais dû arriver. Elle aurait dû mourir, car le bassin était celui de la fonte, vide ce jour-là, précisément, le destin fait bien les choses.
Elle s’était réveillée, bien entourée des unités végételles aux compétences médicales les plus abouties d’Etincelle. Sa vue était trouble, son crâne menaçait de s’ouvrir sous l’intensité des sons stridents qui la transperçaient de toutes parts. Aucune famille n’était là pour la soutenir, pour s’inquiéter pour elle. La solitude, l’absence cruelle d’une attache était une évidence à ce moment précis, et la perte de ses parents lui parût soudainement impossible à supporter. Le sel sur ses joues était la preuve de ce mal-être incompris de ses congénères.
« Il va falloir l’endormir, elle est trop malade. »
Elle aurait voulu protester. La douleur n’était pas une maladie, elle ne voulait pas… Son corps l’abandonna en douceur, comme pour un reflux si doux, cela faisait longtemps qu’elle ne l’avait pas connu. Et devant elle, une chose. Etincelle. Des pans de son anatomie mécanique en mouvement, d’une forme étrange, tel l’être hybride qu’il était. Les mythes en parlaient, de cette forme. Un dragon.

Emilie savait qu’elle ne pourrait pas parler de ce qu’elle avait vu avant longtemps. Les photos seraient de toute façon suffisantes, si tant est qu’elle pourrait les partager. La création d’un nouveau réseau parallèle était en cours. Son groupe faisait les choses avec lenteur, avec discrétion. Elle seule était encore trop folle pour braver les barrières magnétiques de sécurité, pour courir les rues et se faufiler dans les zones d’ombre. Nul besoin de soldats humains pour protéger un lieu. Emilie cependant avait eu le temps de se préparer, elle était passée experte dans l’art de se rendre invisible.
Bien sûr, d’autres personnes savaient se fondre dans le décor, et elle avait oublié comme il était facile pour un humain de se mêler dans son environnement si tant est que la cible était distraite. Elle n’avait eu que le temps de glapir avant de plonger dans la profondeur d’un sommeil artificiel.
Le dragon l’attendait à son réveil, masse sourde et oppressante de métal rutilant. Elle n’avait peut-être jamais rien vu d’aussi beau et d’aussi brutal à la fois. On lui avait mainte fois parlé de cette merveille de technologie, ce monstre qui hantait les rêves des enfants de la génération du 23ème siècle. Tous parlaient d’une légende, d’un mensonge de l’Etat pour créer la crainte, l’asservissement. Et pourtant elle le voyait bien, cet attirail de foudre, les yeux dorés, comme doués d’une intelligence propre.
Et elle comprenait bien que seul sa propre rage de vivre lui permettrait de tenir le coup face à l’horreur de sa situation. Convaincue de mourir, elle n’avait rien à perdre. Mais le dragon ne bougeait pas, du haut de ses trois mètres d’envergure, les ailes déployées dans une superbe attente. Elle se trouvait dans une salle immense, aux murs si étrangement lisses, venant d’un autre âge, celui des temps fous. Avec elle, une femme, ou disons plus, entre elle et le dragon, cette femme.
« Je ne suis pas vraiment là, tu t’en doutes bien. »
Et comme si cela ne suffisait pas, le dragon se mit en mouvement, lentement, dans un silence effrayant. Emilie leva les bras dans un geste typiquement enfantin, reflétant son âge pour la première fois depuis des semaines. Face à cette bête tirée des pires contes, elle n’était qu’une enfant parmi d’autres, et la honte l’envahit d’avoir ainsi pu montrer sa faiblesse. Pourquoi l’avoir mise en présence d’un tel élément cauchemardesque ?
« J’ai une proposition à te faire. Le dragon n’est pas complet, il n’est que l’image de ce que je souhaite en faire.
– Et que puis-je pour votre grandeur ? »
Le ton était ironique, mordant, mais Emilie n’avait que ça pour se défendre. Sa hargne. Face à elle, son ennemie de toujours. Un symbole de froideur, un être de calculs et de projets insensés sous une couche de patience et de poigne. Emilie n’avait jamais connu que son règne, et pourtant cette femme semblait sans âge, simplement le reflet qu’elle voulait montrer. Mais peut-être était-ce une illusion savamment choisie pour la représenter. Le dragon se déplaça vers elle, figée de stupeur angoissée.
« J’ai besoin que tu deviennes mon égale. »

Djebel connaissait la forme de ce dragon, sans comprendre ce qu’il était exactement. Il ressemblait à Etincelle par sa matière et son mouvement, sans pour autant en avoir la forme. Il semblait incohérent, dotés de membres et d’excroissances impossibles dans la réalité. Djebel savait qu’elle se trouvait dans le reflux. Et la chose des mythes lui parla.
« La Terre est bientôt là. Nous avons beaucoup à faire à présent, toi et moi.
– Qu’est-ce que j’ai à faire ? Où suis-je ?
– Une partie du reflux qui avait été oubliée. Depuis très longtemps. »
Il avait fondu sur elle, sans qu’elle ne réagisse. Ses yeux grands ouverts s’étaient reconnectés à la réalité. Il faisait nuit déjà, les flux étaient baissés, tamisés. Le bruissement des feuillages la calma aussitôt. Le dragon n’était qu’un mélange de souvenirs et de rêves anciens.

Tac tac, battement mécanique d’un cœur de femme. Sous la pression métallique des modules assemblés, avance, encore, les petits d’une souris.
Que sont les rêves et les mythes, les constructions du passé ? Les humains pouvaient-ils encore retourner vers leurs origines sans devenir fous de cette absence de réponse ? Le dragon les observait, structure des cauchemars anciens, objet des conquêtes spatiales déjà lointaines, les premières découvertes.
Djebel avait observé depuis son éternel hublot la manœuvre d’Etincelle pour se poser, lentement, sur cette croûte terrestre qui semblait les avoir attendu depuis toujours. Aucune trace humaine. Seulement les structures métalliques semblables à leur propre vaisseau, comme un écho. Se pouvait-il que des siècles d’oubli puissent donner naissance à pareil jumeau ?
Elle était sortie avec la masse, pour fouler du pied ce sol poussiéreux. Le ciel était à perte de vue, ce qu’on nommait nuages parcouraient l’étendue bleue à grande vitesse, inquiétantes formes mouvantes et libres. Tout ce qui aurait dû être préparé avait été oublié pour ce grand retour. L’inquiétude se mêlait à l’effervescence.
Djebel se sentait mal pourtant, elle croyait savoir ce qu’elle devait faire. Elle devait aller voir le dragon, cette méta-structure qui en hébergeait une autre, sur cette ville fantomatique, aux reflets oubliés. S’éclipsant sans un regard pour son peuple – elle qui n’était qu’une enfant perdue, incapable de pouvoir prendre sa place dite – elle se faufila entre les couloirs extérieurs en ruine, ce qu’elle ne pouvait identifier que comme des habitats à même le ciel, des bâtiments aux utilités exotiques. Le silence n’était pas vraiment du silence, le vent agressait ses oreilles qui n’en connaissait pas le son naturel, et soudain au-dessus d’elle le passage rapide de formes noires qui filaient sur le fond bleu.
Lorsqu’elle plongea dans les tréfonds de cette terre noire, de ce sol à la matière rocailleuse et plastique, mêlée de fibres et de matières mouvantes, animales, elle sut qu’elle devait aller retrouver ses racines. Elle n’était peut-être née que pour cela, retrouver la mémoire des temps anciens.

Emilie avait refusé la proposition. Sa chair de poule n’en finissait pas. Pourtant, son avis compta peu au regard des évènements qui se produisirent. La conquête eut bien lieu, au cœur des humains comme dans celui des étoiles, et elle y prit part. Un simple élément parmi d’autre, mais Emilie pensait bien qu’un jour, sans doute, elle arriverait à se libérer de ses entraves, à trouver la faille et à y glisser le poison, la dynamite qui exploserait le plan si bien pensé.
La Terre se mourait lentement. Le dragon n’avait rien fait pour en empêcher la chute, se contentant de choisir les élus qui iraient découvrir de nouvelles planètes où la folie primerait sur la réalité. Le reflux était né de cette folie, le miroir de la création finale d’un esprit qui ne pouvait mourir.
Tac, tac. Son propre battement de cœur la torturait, comme le son d’une horloge. Elle attendait depuis bien trop longtemps.

« J’ai besoin de toi. »
La voix était celle du dragon, Djebel la reconnaissait pour l’avoir eu dans ses rêves du reflux. Elle tendit la main, réveilla la pièce sombre où elle s’était perdue dans son errance. Les lumières tressautèrent dans un claquement sec, tirant de son énergie propre les moyens nécessaires à l’activation du réseau interne. Les veines de Djebel se comprimèrent, lui arrachèrent un gémissement de douleur. Elle n’avait pas assez de forces pour allumer un tel essaim ! Le bourdonnement revint, persistant. En face d’elle, une vitre, et derrière la vitre, le dragon, la bête mécanique ailée. Ses ailes étaient déployées, comme en attente de s’envoler, les brins acier de sa peau sortaient comme des pics acérées et dangereuses, un être de métal et d’orgueil, l’image de l’humain.
« Pourquoi as-tu besoin de moi ?
– Nous t’avons réveillée parce que la rencontre doit se faire, entre toi et elle.
– Ce n’est pas une réponse claire, pourquoi moi ?
– Elle a empêché mon départ, trop obnubilée par ses propres pouvoirs pour comprendre l’importance de mon envol. Toi, tu pourras la comprendre, cette importance, une fois que nous t’aurons rendu sa mémoire et la mienne.
– Que suis-je au juste ?
– Tu es la coquille de cette femme dont tu as rêvé. Tu es son essence, née de ses refus et de sa rage de vivre. Emilie. »

Emilie avait enfin eu sa revanche. Elle avait attendu si lentement qu’elle se rappelait à peine pourquoi et de qui elle voulait se venger. Elle qui avait falsifié sa propre mémoire pour en protéger le cœur, elle savait ce qu’elle avait à faire.
Sa recherche de l’objet mémoire était vaine car l’oubli était réel, mais Emilie, après tant de temps, après une renaissance terrible et tant de pertes, savait comment détruire définitivement ce monstre humain qui perdurait encore.
Et d’un réseau semi organique si bien organisé, si bien protégé de l’extérieur, la mort viendrait en son sein par l’ingérence d’une jeune fille qui avait attendu cela depuis bien longtemps.
Une si petite météorite en ricochet…

FIN

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6 thoughts on “Météorite en mécanique, par Wonara

  1. Tout à fait d’accord, un univers qui ne demande qu’à être exploré de plus près, tant de pourquoi ? De Comment ? la conclusion est peut-être un poil abrupt, mais cela ne lui donne que plus de saveur.

  2. Pour moi aussi la fin est intrigante. On sent ton univers très riche et un roman ne sera pas de trop 🙂
    En tous cas bravo pour avoir relevé le défi des 24h 🙂 c’est une réussite.

  3. je vois que tu as joué le jeu des contraintes supplémentaires 😀 (avec brio)

  4. L’histoire m’a interpellée. Il me manque des détails, des éléments comme si, à l’instar du Dragon et de ces deux créatures, des bouts de mémoire restaient dissimulés.
    J’ai aimé voyager entre le temps et l’espace.
    Merci 😀

  5. Tant d’éléments dans un univers fermé avec soin et brio… joli.

    Juste une coquille que j’ai relevée (ou c’est un style très original) : « Elle aurait dû mourir, car le bassin était celui de la fonte, vide ce jour-là, précisément, le destin fait bien les choses ». Il manque quelque chose non ? 😕

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