Ma voix est sans issue, par Lin

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[24 h de la nouvelle 2016 : L’histoire doit se passer à au moins deux époques différentes (pas forcément très distantes), qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles (pas de portails temporels, de machines à remonter le temps, de télépathie…), mais se répondent et se complètent.]

Lourd. L’air est si lourd qu’il ne passe plus, mélasse épaisse qui coule son béton dans ma gorge et je ne sais plus je ne sais je ne sais plus
respirer.

J’ai besoin qu’on me donne de l’oxygène. Rien qu’un peu. Mais la bouche s’ouvre en vain sur le vide qui l’emplit. Le néant s’introduit dans le corps et bouche le nez la bouche les oreilles qui bourdonnent. Déploie sa nuit gigantesque dans chaque alvéole pulmonaire. S’étend dans le ventre puis… partout.

Il a dû remonter jusqu’aux yeux qui se brouillent. Ils ne distinguent plus que des formes vagues et sans attaches et je je je ne vois plus rien, ou tout à la fois, le monde est devenu flou. Les draps m’agrippent comme des fantômes qui veulent revenir à la vie et ne me laissent plus partir. Les portes sont fermées, les volets clos. Quelqu’un frappe, frappe, frappe encore. Si fort que mon crâne en résonne, que tous mes membres en tremblent et je ne peux pas je ne peux pas tendre le bras pour lui ouvrir pour l’écouter pour le laisser rentrer.

Une main – ma main ? – griffe la poitrine pour ouvrir le tombeau, pour laisser passer l’air. Les ongles raclent la peau mais rien, rien ne s’ouvre, rien ne se déchire et rien ne passe. J’ai
besoin
d’air.

#

Je me suis encore réveillée, trempée d’une sueur froide. C’est que j’ai dû m’endormir. Les muscles encore engourdis, endoloris du combat de la veille, grincent et protestent mais je jette tout de même mes jambes hors du lit et lance un œil sur le miroir qui m’attend.

(Tu ne ressembles à rien Violaine, regarde-toi. T’as des cernes jusqu’aux genoux et les cheveux si sales qu’on pourrait faire du beurre avec.)

J’ai faim. Mon estomac, en tout cas, se révolte contre ma flemme. Mais les placards ne recèlent nul trésor, à peine quelques pâtes que j’engloutis presque crues, comme si le temps me manquait. Pourtant, je n’ai que ça, du temps. Que je passe à perdre contact avec le monde.

Tout est devenu trop compliqué, comme ça, d’un seul coup. Mon corps a cessé de fonctionner et est tombé, tombé, encore tombé de trop trembler. La réalité s’est éloignée à mesure que l’isolement se refermait sur moi et j’ai tout perdu, tout laissé de côté en attendant… je ne sais pas.

Je ne sais même pas pourquoi.

#

Quelqu’un hurle au loin qu’il doit me dire quelque chose. C’est important et tout mon corps se tend vers lui pour s’élancer mais mes pieds sont cloués au sol et je vibre, lamentable, comme un pendule qui aurait oublié comment prédire l’avenir. Ses mots sont étouffés et il s’éloigne à mesure que je concentrer mes sens sur lui. Sa voix s’échoue au seuil de mes oreilles et je ne peux pas je ne peux pas je ne veux pas l’attraper.

#

La cuisine est dans un état déplorable. Heureusement que plus personne ne met les pieds ici. J’ai cessé d’exister pour le monde extérieur et je le lui rends bien. Mais moi, Violaine, moi qui trie les épices par couleurs, qui range les verres par taille et qui aime tant que tout soit étincelant, moi, j’ai laissé la vaisselle s’entasser depuis deux mois. Depuis le début du cauchemar.

Tout m’est tombé dessus et, l’avalanche passée, je me suis retrouvée coincée dans un mur de neige, si sombre que je ne sais plus dans quelle direction aller. Je creuse, creuse mais je ne suis pas sûre d’aller vers la sortie. Et je ne suis pas sûre de la chercher non plus.

Ça n’a pas vraiment d’importance. Je me love dans une couverture un peu sale, tisane à la main en attendant que la journée se termine. Ma vieille boule à facettes traîne, brisée, sur la table basse et lance des reflets erratiques sur les murs. J’aurais dû la ranger, ramasser les morceaux lorsque je l’ai cassée. J’aurais dû tenter de la sauver, mais je l’ai posée là, inerte.

Je ne sais plus d’où elle me vient. Qui me l’a offerte, ni pourquoi. Je m’y suis attachée et je n’ai pas le cœur à la jeter.

Un éclat de lumière s’est niché dans le creux de mon coude et je n’ose pas remuer le bras de peur de le faire fuir. J’y perds mon regard et mes pensées et le monde recommence à tanguer. Tendrement, d’abord, il estompe ses contours. Puis tout se mélange et je ne peux plus le saisir.

Les muscles se tendent, prêts au combat. (La guerre n’aura pas lieu, il n’y a pas d’ennemi.) Les tentacules se déplient dans mon ventre, remontent jusqu’à la gorge et envahissent la bouche de leur néant visqueux. Rien ne sort plus, rien ne se passe et tout s’écroule. Avec moi en-dessous, en-dessus, je ne sais plus je ne sais plus
rien.

Les jambes ne répondent plus et le cri n’a plus de place. Il parcourt l’échine à la recherche d’une sortie et se mue en frisson, et se mue en flammèche qui promène sa douleur un peu partout sur moi qui brûle la peau la chair les os le souffle.

Je ne reconnais plus rien ne sais plus où je suis qui je suis et je ne sais plus je ne sais plus
vivre.

Un éclat, rien qu’un éclat, s’égare sur ma pupille. Les facettes se détachent du vide, peau sinueuse d’un serpent abandonné. Est-il mortel ou mort ? La boule fracassée vomit ses écailles scintillantes (mais le jour mourra bientôt) et les bordures de sa blessure s’agitent comme des lèvres qui murmurent un secret dans l’agonie d’une dernière volonté. Mais mes oreilles sont encore remplies de ténèbres qui pulsent au rythme de mon cœur et, bientôt, se répandent dans toute la pièce.

21 h 15. Il est trop tard pour sortir. Le frigo ouvre une gueule vide et triste et ma tasse de tisane encore pleine mais trop froide rejoint ses camarades au bord de l’évier. Tant pis, je mangerai plus tard. Demain peut-être.

#

Quelqu’un crie au loin. Les sons se répercutent sur des milliers de boules à facettes jusqu’à perdre toute consistance. J’avance vers lui mais la voix change sans cesse de direction. Les boules se multiplient et les échos rebondissent avec les facettes sur tous les murs. Ils éclatent en écailles miroitantes et chuchotent mon nom et je me perds dans les sons dans les sangs dans les murmures qui m’éclatent aux oreilles dans…

L’autre est parti et je cours à perdre haleine au milieu des débris pour le rattraper le retrouver, pour qu’il me dise enfin… je ne sais pas je ne sais plus. Je cours, cours, cours, les pieds ensanglantés, le corps entier parsemé de facettes tranchantes qui ne reflètent plus rien que des ténèbres plus que la nuit et
le sang.

#

Les draps froissés sont presque une seconde peau. Je m’en défais d’un geste brusque et observe le tas se former sans un bruit, cadavre de mes nuits qui ne savent plus dormir.

Il faut impérativement que je me lave. Je ne sais plus depuis combien de temps je ne suis pas passée sous la douche. Le rêve est encore englué dans ma sueur et ma bouche empâtée cherche des mots qu’elle ne connaît pas, vaine incantation pour se protéger des spectres qui m’assaillent.

Mais ils vivent à l’intérieur de moi. Je sens leurs longs doigts fragiles griffer ma chair et tenter de remonter dans ma gorge sans jamais y parvenir. Enfermés à double tour dans une cage thoracique, ils sifflent leur détresse, leur colère et leur peur mais je ne peux pas je ne veux pas leur ouvrir.

Je peux. M’ouvrir la peau, les côtes, le ventre et libérer les bêtes qui vivent en moi et se nourrissent de moi. Son inaudible murmure couvre toutes mes pensées et je sais qu’elle attend. Elle entend quelque chose que je ne comprends pas.

J’entre, entière et nue, sous un flot d’eau brûlante qui s’échappe en gargouillant. Peut-être que le siphon m’emportera de même. Violaine-du-miroir me sourit, distordue par la vapeur.

(Regarde-toi. On voit tes côtes. Bientôt elles perceront ta peau. Qui va vouloir de toi maintenant ?)

Personne. Personne. Et l’idée m’enveloppe dans ses immenses bras. Elle me berce un peu de sa douceur bleutée puis
s’échappe.

Je ne finirai jamais seule, avec tout le néant en moi qui m’englobe et m’aspire à la fois. Mais mon corps… mon corps s’est décharné, un peu sans réfléchir, pour repousser le monde entier de sa laideur.

Jadis, mes hanches et mes fesses retenaient les pantalons que je posais dessus. Mes joues concurrençaient les plus heureux hamsters. Aujourd’hui, mes os se heurtent violemment aux chaises, mes bras sont deux baguettes qui n’attrapent plus rien et mes seins reposent mollement au fond d’un soutien-gorge inutile.

Le miroir se détourne pour me scruter le dos.

La boule à facettes m’attend sagement sur la table. Son ventre ouvert semble sourire un peu. Narquois. Roulée dans la couverture qui commence vraiment à sentir mauvais, je ne sais plus si le temps passe encore, si les minutes sont des heures ni si les jours se comptent encore.

Alors je ferme les volets. L’obscurité est moins violente que toutes ces lumières qui me parlent en même temps. La boule s’est tue. Je devrais la ranger. La jeter. Peu importe : la mettre hors de ma vue. Mais je n’y arrive pas.

Mon corps se fait lourd. Si lourd qu’il se détache et s’enfonce dans le canapé. J’entends les portes au loin qui claquent comme autant de mâchoires. Le piège est refermé et je m’y suis jetée.

Le néant retombe, enveloppe l’estomac le plexus les poumons de sa chape de plomb habituelle. Je le repousse, de toutes ces forces que je n’ai plus. Je ne veux pas lâcher, pas cette fois, pas cette fois et le corps est mon corps mon corps mon corps et j’attends et j’attends qu’on me le donne qu’on me le laisse qu’on me le rende. Je dois le récupérer l’arracher le reprendre aux bêtes, l’extirper de la nuit qui m’accable et et et
le retrouver.

La douleur me réveille, me revient d’un seul coup. J’ai les deux mains plongées dans la boule à facettes qui ne lit nul avenir et ne reflète aucun passé. Des éclats de miroir, d’écaille ou de verre – quelle importance ? – se sont fichés dans mes paumes. J’essaye tant bien que mal de les extraire, un à un, sans songer aux grimaces qui me tordent le visage.

La boule est vide. Bien sûr. Qu’est-ce que j’espérais ? Ce n’est qu’une boule disco de pacotille que j’ai récupérée je ne sais plus où.

Chez elle.

Il y avait un peu de sang, comme souvent. Ce n’était pas très grave, et elle l’avait cherché. Elle était énervante. Mais il l’aimait quand même, bien entendu. C’est juste que, parfois, elle allait trop loin. Il voulait qu’elle soit intelligente et ne tolérait pas la bêtise. Elle allait apprendre.

Elle aimait les choses brillantes, c’est simplement qu’elle n’en faisait pas partie. On lui avait offert cette boule disco qui trônait sur la table de chevet. Elle en était si fière. C’était encore mieux que les petites licornes en plastique aux crinières multicolores.

Mais lui n’était pas de cet avis. Ce n’était plus de son âge. Elle était grande maintenant.

Et il y avait du sang. La douleur était vite passée, ce n’était pas si grave. Ce n’était pas grand-chose. Elle a ouvert les yeux et toutes les facettes lui renvoyaient son image. Ses hanches, ses fesses, ses seins et toutes ces nouveautés qui accrochaient la lumière. Et ses mains à lui. Partout. Souvent.

Et cette boule qui la regardait. Cette boule qui se souvient de tout, de tout, de tout.

Qu’elle a brisée.

Que j’ai brisée.

FIN

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3 thoughts on “Ma voix est sans issue, par Lin

  1. Pas facile comme texte, mais très bien écrit. Vachement visuel. J’aime beaucoup tes images et je trouve tes rejets bien placés et bien dosés. Les deux premiers en particuliers fonctionnent très bien.

    Si j’ai eu du mal à réellement plonger dedans, cela dit, c’est plus pour des raisons personnelles (j’ai globalement du mal avec ce genre de, heu, noirceur intime, parce que je n’arrive pas à la faire résonner chez moi. Intellectuellement ça marche, mais émotionnellement je reste trop détaché pour me sentir réellement impliqué dans ses émotions. Ça tient probablement à mes propres expériences qui sont trop différentes de celles de ta narratrice pour que je parvienne à les rattacher, j’imagine.)

    En tout cas, merci pour la lecture !

  2. Pfiou ! Que de souffrance intérieure, de douleur qui ne parvient à exprimer l’effondrement, ce moment où l’esprit bascule, cette seconde ténue que l’on attrape pour rebondir ou que l’on rate pour chuter.
    Texte puissant.

  3. Une violence et une douleur en finesse… très, très, et très bonne écriture sombre. Merci.

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