L’Œil sur Paris, par don

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[24 h de la nouvelle 2016 : L’histoire doit se passer à au moins deux époques différentes (pas forcément très distantes), qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles (pas de portails temporels, de machines à remonter le temps, de télépathie…), mais se répondent et se complètent.]

1

… Boulevard du Palais sur l’île de la Cité. C’est a exactement 15 h 34 que j’arrive devant les grilles du palais de justice. Tout près, il y a foule derrière les barrières installées sur la place Louis Lépine. Plus que trois minutes. Je distingue parfaitement Rebia Khatun qui se fraye un passage. Dix ans qu’elle attend cela. Dix longues années depuis l’inculpation du caporal Louis Dacosta. Celui que l’on disait responsable du massacre Zakho vient d’être acquitté. Rebia s’en moque. Elle était présente et n’oubliera jamais son visage. Enfin, il émerge du tribunal ! La foule applaudit ce héros populaire. Il passe les grilles et la salue. Rebia saute les barrières et parvient à éviter le cordon de policiers. Elle sort son arme. Un hurlement, puis une détonation résonnent sur le boulevard. Dacosta tombe. Puis Rebia. Panique. Désordre. L’un des avocats du caporal se précipite vers la cour du palais et me travers. Je l’ignore et m’approche du militaire qui s’étouffe au sol. La balle lui a traversé la carotide. Sa respiration est lourde. Le sang remplit ses poumons. Je l’observe. Une suffocation. Une deuxième. Une troisième. C’est fini. Il meurt. Un policier se penche. Le lieutenant Leblanc témoignera avoir senti le cœur de Dacosta. Il colle son oreille. Il semble effectivement croire que l’homme décédé est toujours en vie. Je me redresse et me dirige vers Rebia. La balle du capitaine Lesfleurs lui a transpercé la tête. Le rapport du médecin légiste explique que le projectile a ricoché sur le fond du crâne et a terminé sa course dans l’estomac. Pauvre fille. Il faudra encore trois ans, et le témoignage d’une autre victime de Zakho, pour que son geste passe pour l’acte d’une courageuse vengeresse et non celui d’une folle. Banale affaire du milieu du XXIe siècle. Je me demande qui a bien pu vouloir une validation de cette pantomime ? Je me relève et m’étire. Je regarde ma liste d’évènements de la journée… Je dois être place Vendôme à 17 heures. C’est juste à côté. Je traverse la foule qui s’amasse non loin du carnage. Je passe le pond au Charge et longue la Seine. Je pianote sur mon écran et rédige mon rapport. J’y joins les images récupérées et envoi le tout à mon responsable d’activité. Je marche à côté des Tuileries. Je suis largue niveau temps, alors je m’y repose un peu. J’aime bien regarder le quotidien des habitants. Leurs vêtements en cette période de l’année sont termes, mais c’est l’époque qui veut ça. Le Siècle de la Dépression. Le plus haut taux de suicide de l’Histoire Humaine. Ils pensaient tous faire partie les dernières générations à pouvoir vivre sur Terre. Égocentrisme post-Rationnalisation. Ils me font rire.

J’arrête de rire en tournant rue de Castiglione. Plus que de rire même, je stoppe tout mouvement quand passe près de moi une jeune femme. Taille. Bouche. Yeux. Forme du visage. Démarche. C’est moi… Cela arrive de croiser un Homomorphe, mais c’est une première pour moi. D’autant qu’à cette époque, ma famille est domiciliée dans la province de Gauteng. Fascinant. Je la suis. Elle tourne sur Rivoli et descend dans le métropolitain à Concorde. Que faire ? La suivre ? Mais pourquoi ? Par curiosité. Je regarde l’heure. Je ne pourrais pas être à Vendôme pour 17 h si je l’accompagne… Elle monte dans la ligne 1 après avoir fraudé le portique. La rame est pleine et je me retrouve traverser en permanence. Je sais bien que ce ne sont que des projections, mais la représentation que j’en ai me débecte toujours. C’est incroyable comme elle prend exactement les mêmes postures que moi, jusqu’au tic de tortiller ses cheveux. Elle reçoit un message. Je me glisse pour lire. C’est un certain Stanislav qui lui dit qu’il l’aime. Elle lui répond qu’elle l’aime également. Elle descend à Porte Maillot et passe la première sortie. Elle arrive directement sous le palais des congrès et y entre. Deux agents de la sécurité la saluent. Elle doit y travailler. Je m’apprête à entrer quand je reçois un appel. C’est le responsable d’activité ! Je pense me faire blâmer pour mon incartade, mais il m’informe juste que je dois rendre la ligne. Une demande de dernière minute nécessite de rediriger l’Œil sur Bruxelles. À contrecœur, je me déconnecte. J’ai au moins la chance de terminer plus tôt aujourd’hui…

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Ma transgression des règles fait rire Lidivique. Elle m’explique que la majorité des Opérateurs passent plus de cinquante pour cent de leurs temps à flâner plutôt qu’à remplir leurs obligations. Il n’y a que lorsque les demandes viennent du priver que les responsables font du zèle. Ma droiture l’amuse beaucoup. J’espère que tous les Armonisateurs ne sont pas comme elle. Je suis mauvaise langue. Il n’y a que hors du cadre du travail que Li se permet cette légèreté. Il faut dire que son service s’occupe de l’un des aspects les plus essentiels du groupe en synchronisant les « Œil ». Une erreur infinitésimale et ses télescopes spatiaux, repartie toutes les années-lumière et auscultant la Terre sous tous les angles, seraient inutilisable. C’est un poste tellement plus gratifiant qu’« Operateur ». Elle jongle avec les équations pendant que j’observe et rapporte des évènements passés donc tout le monde se fout. Si au moins j’étais affecté à une époque et une région intéressante ! Le Paris du Siècle de la Dépression est vraiment la zone la plus chiante de l’Histoire.

3

Au 2 avenue de l’Observatoire, j’assiste au premier baiser que partagent Bérénice Olléon et son jeune élève. Celui qui sera un jour surnommé « le mage de Roquelaure » s’empresse de dévêtir sa partenaire et ce qui doit arriver arrive… Il y a vraiment des gens qui s’intéressent aux histoires d’« amour » des anciennes personnalités politiques ? Ça me fatigue. Je baille comme jamais à l’idée de passer des plombes dans cette pièce exiguë, mais par chance l’étalon n’est que précoce poulain. Je rédige mon rapport dans les jardins du Luxembourg sous un soleil de mai. Prochaine observation ? Dans cinq heures, au cœur d’une école de danse rue Orfila. J’espère qu’assister à la naissance d’un futur génie du Street Ballet, héritier de Verplancke et d’Haristaph, sera plus intéressant. Je monte dans le bus 32. Les minutes défilent aussi lentement que mon ennui est important. Le véhicule s’arrête. C’est bloqué ? Oui. C’est le pont Saint-Michel qui est fermé à la circulation. Depuis quand passe par là ce truc ? Je repense à ce qu’a dit Lidivique sur les cinquante pour cent de flâneur. Je prends la ligne 1 à Châtelet.

Je me demande encore ce qu’il me passe par la tête en arrivant au palais des congrès. Il est tôt, peut être que cette Homomorphe ne travaille que l’après-midi… J’entre. Où aller ? Je ne sais pas trop, mais quand passent deux individus, que je comprends être des policiers, je les suis. J’ai un mauvais pressentiment. Dans la grande salle de concert, je regarde le drame. J’ai vu suffisamment de scène de crime pour comprend d’un regard. Sur l’estrade, un corps est recouvert d’un drap. Un vieil homme pleure au premier rang. Les deux officiers en rejoignent d’autres, vêtus de blanc. La victime ? Une femme. Européenne. D’une vingtaine d’années. Assistante depuis un an. L’un des policiers soulève le voile. Mon visage pâle qui apparait est en paix. Une perle de sang macule le coin de ses lèvres. L’un des légistes parle. Mon Homomorphe est mort un coup de poignard en plein cœur. Il n’y a pourtant pas de trace. Je reste bloquer sur son expression douce. Tu me ressembles tellement… Le drap la recouvre de nouveau. Sur mon écran, je fais une recherche. Aucun dossier sur cet évènement. Personne ne prononce son nom.

4

Lidivique m’explique que des évènements comme celui que je lui narre arrivent parfois. Un Opérateur tombe sous le charme d’une personne et cela devient une obsession. Cela n’est jamais bon. Car ce ne sont pas de véritables gens que nous observons, mais les reflets d’une Terre remontant à des temps passés. Une simple image. Des fantômes. Il n’y aura jamais de dialogue. Jamais d’échange. Pourtant, je veux en apprendre plus. Li me dit qu’elle peut me changer d’affection. La même ville, mais connecté à l’Œil situer une année-lumière plus loin. Une année. Je devrai patienter un an, mais alors je pourrais assister au meurtre. Et après ? Et en attendant le coup fatal ? Suivre mon Homomorphe ? La voir sous tous les angles de sa vie banale dans cette époque pourrie ? Rencontrer ses amis ? Ses amants ? Découvrir ses peines et ses joies ? Finir par l’aimer ou par la haire ? Finir par souhaiter que vienne le jour de sa morte, ou que chaque jour qui m’en séparera soit une torture intérieure ? Une aventure de roman, mais cela n’en est pas un.

Mon responsable d’activité ne comprend pas ma démission. Ce n’est pas grave. Je n’échangerai pas la santé de mon esprit pour un dialogue de sourds avec une morte…

FIN

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4 thoughts on “L’Œil sur Paris, par don

  1. L’idée me plaît bien. Néanmoins j’avoue ne pas comprendre la chute, les 2 dernières phrases. C’est bien son responsable d’activité qui dit que ce n’est jamais bon, alors pourquoi ne comprend-t-elle pas la démission ? Puis n’aurait-elle pas pu juste demander à changer d’affectation ?

    • Ce sont deux personnages distincts, d’un côté Lidivique l’Armonisatrice et de l’autre le responsable d’activité ^^
      Pour le changement d’affectation, je ne connais pas assez la psyché de la narratrice pour comprendre son geste.

  2. L’histoire est intéressante. Pouvoir assister aux événements passés, malgré ceux que l’on ne pourra jamais changer, que l’on aurait aimé éviter, que l’on aurait désiré surprendre…
    Je comprends le geste de démission à fin de préservation de l’esprit.
    Une petite relecture pour évincer quelques coquilles, rien de méchant et 24h00 c’est court. 😀

  3. Karele a tout dit, j’ajoute en prime que j’aimerais bien la suite 😀

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