L’île du Dragon, par Florie Vignon

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[24 h de la nouvelle 2016 : L’histoire doit se passer à au moins deux époques différentes (pas forcément très distantes), qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles (pas de portails temporels, de machines à remonter le temps, de télépathie…), mais se répondent et se complètent.]

Autrefois vivait le Dragon en ces terres. Il avait élu domicile sur une île volcanique au large des côtes. Affamé et furieux, il brûlait les récoltes, mangeait le détail et enlevait les jeunes filles du pays. Bientôt, tous les parents prièrent pour voir naître un garçon, et les femmes devaient obéir et suivre les règles si elles ne voulaient pas attirer le courroux du Dragon. Un jour, une petite fille décida de n’en faire qu’à sa tête. Ne peut-on pas lui parler, à ce dragon ? disait-elle. Tous les jours, elle se rendait au bout de la plus longue des jetées et défiait le Dragon de venir l’enlever.

Au fil des ans, la petite fille revêche se transforma en une femme magnifique, la plus belle que les côtes n’aient jamais vue. Mais son caractère restait ferme et droit. Chaque jour, elle continuait à défier le Dragon. Jusqu’à ce qu’il vienne voleter au-dessus de la jetée. Impressionné par la beauté de la jeune femme revêche, il lui demanda sa main. Elle répondit alors qu’elle n’accepterait que s’il s’ouvrait à elle. Pourquoi tant de colère ? Si le Dragon jurait d’épargner les terres, alors elle l’épouserait.

À la surprise de tous, il accepta et tous deux quittèrent la côte pour s’installer sur l’île du Dragon. On dit que le volcan s’endormit alors pour faire de l’île le Palais des deux époux. Le paysage se figea dans une beauté éternelle et personne ne revit plus le Dragon. On dit qu’il fut apaisé par l’amour de son épouse et qu’il s’endormit dans les tréfonds de la terre.

— Tu as lu la brochure de l’hôtel ? « On dit qu’il fut apaisé par l’amour de son épouse », quelles salades !

— Tu trouves ? Je l’aime bien cette légende, moi. Elle devrait te plaire, cette femme de caractère.

— Qui finit casée avec le tyran du coin ? Merci mais non merci. On dirait un conte pour inciter les jeunes filles à être obéissantes.

— Je le vois plutôt comme une légende qui montre que la jeune femme use de ses ressources pour sauver son peuple. Tout n’est pas qu’épées et batailles sanguinaires là bas, au moins.

Esther tira la moue. Elle n’était guère convaincue par son ami. Là bas, c’était une île perdue au large des côtes, quelque part en Asie du sud-est. Esther avait trouvé des billets en réduction et téléphoné à Adrien, son meilleur ami. Vingt-quatre heures plus tard, ils attendaient l’embarquement à l’aéroport en commentant la brochure de leur hôtel.

— Épouser le dragon pour le calmer, tu parles d’une méthode, ronchonna Esther.

— Tu es de mauvais poil toi, aujourd’hui. Tu t’es encore pris la tête avec Robin ?

— Oui. C’est à propos de mes trente-cinq ans. Enfin, ça n’a rien à voir avec mon anniversaire. C’est au sujet de mon utérus, comme d’habitude.

Esther soupira. Plus les années passaient, plus son entourage faisait pression pour qu’elle fasse un enfant. Robin le premier. Ne pouvaient-ils pas tous la laisser tranquille ? Adrien la regarda en coin, l’air mutin.

— Toi, tu me fais traverser la planète à cause d’une dispute conjugale.

— J’ai juste besoin de me changer les idées.

Adrien enroula son bras autour des épaules d’Esther d’un geste amical.

— T’inquiète, l’hôtel spa de l’île du Dragon sera parfait pour te détendre un peu, même si le folklore local te fait grincer des dents.

#

Mary Hawthorne se sentait à l’étroit dans son corset. Elle étouffait. Elle ouvrit la fenêtre de sa cabine mais l’air chaud et humide de l’extérieur ne la rafraîchissait pas. À court d’idées, la jeune fille s’installa lourdement dans le fauteuil et s’évertua à rester aussi immobile que possible, ne laissant que son poignet droit battre la cadence de l’éventail. Depuis combien de temps voyageaient-ils dans ce maudit train ? Il lui semblait avoir quitté la propriété londonienne depuis des mois. La porte de sa cabine s’ouvrit à la volée et Mary sursauta.

— Ah, vous êtes là.

— Mère.

— C’est l’heure du déjeuner. Allons !

Mary hasarda une grimace en se levant, ce qui lui valut une remontrance supplémentaire de la part de sa mère. Le reste de la famille et ses futurs beaux parents l’attendaient déjà à table. Elle n’aimait pas le regard de fouine de madame Baldwin, ni le visage rougeaud de son mari. Mais il allait bien falloir qu’elle s’y fasse. Les Baldwin avaient fait fortune dans les colonies. Une fortune qui manquait cruellement à la famille Hawthorne. Tous voyageaient vers le manoir des Baldwin, construit sur une île au large des côtes. Là bas l’attendait John Baldwin, le fiancé de Mary. Et sa prison dorée.

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Esther posa son sac de voyage et releva ses lunettes de soleil pour profiter de la vue. À cette époque de l’année, le temps se faisait changeant et les nuages dansaient devant le soleil d’automne, mais la température était supportable. L’île du Dragon était beaucoup plus petite qu’elle ne l’avait imaginé. À une vingtaine de minutes de bateau, elle se découpait dans le ciel clair, un petit volcan éteint perdu au milieu de l’océan. Derrière elle s’étendait le petit port et d’immenses plages de sable fin tandis qu’en face, la colline était couverte d’une forêt dense. Adrien, impeccable dans son pantalon en lin retroussé et sa petite chemise à manches courtes, pointa une bâtisse de style coloniale construite sur les hauteurs de l’île.

— Tu as vu l’hôtel ? La vue doit être extraordinaire de là haut.

Esther détailla le manoir en pierre du regard. Fait de briques rouges et de pierres grises, il s’élevait sur plusieurs étages et étendait deux ailes de chaque côté du corps de bâtiment principal. Un petit clocher s’élevait dans les arbres, quelques mètres plus loin. Une chapelle ? Le style se démarquait avec le village qu’ils avaient quitté sur la côte.

— Il a été construit par des colons anglais au XIXème siècle, non ?

Adrien sortit la brochure de l’une de ses poches.

— Par des propriétaires de plantations britanniques, il y a cent cinquante ans, oui.

— Et maintenant, c’est un hôtel tenu par des occidentaux pour les touristes.

Esther n’avait vu aucun local depuis qu’ils avaient posé le pied sur l’île. Même les bâtiments du port et les quelques maisonnettes du hameau affichaient une architecture de style victorien. Elle n’avait vu aucun temple, aucune maison de bois, aucun autel qui montrerait une présence des autochtones en ces lieux. Alors qu’elle allait en faire la remarque, un jeune homme aux cheveux blonds et à la peau hâlée s’avança vers eux.

— Esther Keller et Adrien Goupil ?

Les deux amis hochèrent la tête.

— Bienvenue sur l’île du Dragon, sourit le jeune homme. Vous pouvez m’appeler Steve. Je vais vous conduire à l’hôtel.

Steve indiqua une jeep de la main avant de saisir les valises des deux voyageurs. Esther et Adrien se hissèrent à l’arrière du véhicule tandis que leur guide prenait le volant. En chemin, Esther avisa plusieurs volées de marches qui s’enfonçaient dans la jungle.

— On peut y monter à pied ?

— Oui, répondit Steve depuis le siège conducteur. Vous pouvez passer par le village, il est relié au manoir par une série d’escaliers en pierre.

— Vous n’employez pas de locaux ?

— Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Personne ne veut venir sur cette île. Ils disent que nous attisons le courroux du Dragon à investir ainsi son Palais. Les locaux colportent des tas de faits divers autour de cette île, des femmes qui disparaissent ou des gens qui deviennent fous. Ils disent que c’est à cause du Dragon. Lorsque le vent souffle fort, ils disent qu’on peut l’entendre rugir de rage. Alors ils ne viennent pas.

Steve haussa les épaules avant de reprendre.

— Moi, je pense surtout que c’est un peuple qui aime les légendes. Après tout, leur religion est animiste. Le Dragon est le dieu de ce volcan. M’est avis qu’il était en activité il y a quelques milliers d’années, et que ça a donné des idées aux conteurs de l’époque.

La jeep s’arrêta devant l’hôtel. De près, la bâtisse impressionnait encore plus par ses dimensions massives et son architecture détaillée. Esther se hissa hors du véhicule. Adrien avait raison, l’endroit était idéal pour oublier ses soucis pendant quelques jours.

— Je vais vous guider jusqu’à vos chambres respectives, proposa l’employé.

— Ces rumeurs de femmes qui disparaissent, reprit Esther alors qu’ils gravissaient les marches du grand escalier de l’hôtel, ce ne sont que des légendes locales ?

— Oh, certaines d’entre elles sont basées sur des faits réels. Par exemple, une jeune fille anglaise a disparu ici voilà près de cent ans. La fiancée du fils Baldwin, évaporée sans laisser de traces. Les locaux disent qu’elle a été enlevée par le Dragon pour les punir d’avoir construit ce manoir sur son Palais. Ce qui est vrai, c’est que les autorités ne l’ont jamais retrouvée, morte ou vive.

Steve s’arrêta devant une porte et l’ouvrit avant de tendre la clé à Esther. Deux grandes fenêtres laissaient entrer la lumière sur un grand lit à baldaquins recouvert de ces draps blancs et propres typiques des hôtels de qualité. En face, une large armoire en bois couvrait une bonne partie du mur à côté d’une cheminée. De l’autre côté, une horloge à balancier massive était calée à côté d’un petit bureau, à l’arrêt. Esther posa son sac de voyage sur le lit.

— C’était la chambre de Mary Hawthorne, la fiancée disparue, précisa Steve. Je ne suis pas sûr qu’un dragon l’ait enlevée, mais le mobilier est authentique. À part le matelas que nous avons remplacé et la salle de bains que nous avons rénovée, bien sûr. L’horloge ne fonctionne plus, hélas.

— Merci, Steve.

Esther lui tendit un billet et l’employé prit congé pour guider Adrien jusqu’à sa chambre.

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Enfin seule. Mary inspecta la chambre dans laquelle la domestique venait de la conduire. Elle repéra un petit bureau juste à côté d’une horloge dont le pendule se balançait lentement. De l’autre côté, les toilettes de Mary étaient rangées dans une grande armoire en bois disposée à gauche de la cheminée. Éteinte. Heureusement, Mary étouffait de chaleur. Ils ne devaient pas utiliser la cheminée bien souvent ici. Elle esquissa une moue. Il faudrait bien qu’elle s’y habitue. Le mariage était prévu pour la fin du mois et John Baldwin n’avait aucune intention de rentrer en Angleterre. Mary chassa la perspective de ses pensées et ouvrit les deux fenêtres en grand avant de s’étaler sur le lit. Elle regarda le plafond en triturant machinalement une mèche de cheveux blonds. Elle ne l’avait même pas rencontré. Serait-il beau ? Doux et gentil ? Plus important encore, serait-il intéressant ou devrait-elle passer sa vie avec un rustre ? Une boule lui monta à la gorge. Elle se sentait coincée, acculée. Prisonnière. Pourquoi elle ? Pourquoi devait-elle épouser un inconnu pour refaire la fortune de sa famille ? Parfois, elle se disait que tout serait plus simple si elle n’était plus de ce monde. Mais que ferait sa famille sans elle ? Elle repoussa la pensée égoïste en serrant les poings. Une larme coula le long de sa joue.

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Le lendemain matin, Esther se réveilla fraîche et énergique. Les rayons bas du soleil matinal chatouillaient la cime des arbres qui s’étirait en contrebas. Il était à peine six heures du matin. Foutu décalage horaire. Incapable de se rendormir, Esther enfila un pantalon de coton noir et une tunique en lin, chaussa ses sandales et descendit à la salle du petit déjeuner où s’affairaient déjà les serveurs autour d’une poignée de clients matinaux. Adrien était déjà levé et la saluait de la main.

Après un petit déjeuner copieux, Esther décida d’aller se promener dans l’île. Adrien la rejoignit dans le hall d’entrée. En cette heure matinale, les escaliers à flanc de colline étaient déserts et les chemins silencieux. Une douce brise charriait les odeurs de fleurs tropicales et d’océan. Lorsqu’ils arrivèrent de l’autre côté de la montagne, le temps avait changé. Les nuages s’amoncelaient à l’horizon et le vent se faisait furieux. Assourdis par le bruit des vagues se fracassant sur la falaise, les deux vacanciers s’approchèrent d’un observatoire, une terrasse en pierre bordée d’un garde fou. Devant eux s’étendait l’océan à l’infini et sous leurs pieds, une falaise abrupte aux pierres sombres et tranchantes. L’ombre des nuages dansait sur les vagues écumantes tandis qu’au loin s’abattait une averse en un rideau gris sur l’océan de plomb. Les mugissements du vent remontèrent le long de la colonne vertébrale d’Esther qui frissonna.

— Je commence à comprendre pourquoi les locaux disent que le Dragon rugit lorsque le vent se lève.

Adrien s’approcha d’elle et lui attrapa le bras.

— On ferait peut-être mieux de rentrer à l’hôtel. J’ai l’impression qu’une tempête se lève.

Comme si son ami l’avait conjurée, une fine pluie commença à tomber sur l’observatoire. Les deux amis rebroussèrent chemin. En quelques minutes à peine, la bruine s’était muée en pluie battante et le vent rugissait si fort qu’ils ne pouvaient pas s’entendre. Esther sentait ses sandales se détremper sur le chemin boueux et elle manqua de tomber plusieurs fois. Les quelques arbres clairsemés ne leur offraient aucun refuge. Leurs branches battaient en craquements sinistres et le ciel était presque noir. Un hurlement retentit, faisant sursauter Esther. Un oiseau ? Le vent ? Soudain, Adrien la tira par le bras en montrant un chemin sur la gauche. Esther distingua une maisonnette en bois. Espérons qu’elle ne soit pas verrouillée ! Elle s’élança à la suite de son ami et se réfugia sous le porche d’entrée. Adrien actionna la poignée. La porte s’ouvrit et les deux touristes s’y engouffrèrent avec hâte.

La pièce était petite et dotée de canapés alignés le long d’une baie vitrée. Au fond de la pièce se tenait un bar recouvert d’un drap bleu. De l’autre côté se dressait une cheminée en briques rouges et une porte surmontée du symbole universel des toilettes. Adrien trouva un téléphone filaire et appela l’hôtel pour les prévenir. Tandis qu’il répétait à voix haute leurs injonctions de rester sur place jusqu’à ce que la tempête se calme, Esther observait l’océan à travers la vitre. Des masses d’eau se tortillaient comme un serpent en colère tandis que des nuages noirs déversaient des torrents contre la falaise. Le vent hurlait contre la baie vitrée en un cri profond et strident. Tu n’as pas besoin d’être en colère. Esther se retourna.

— Qu’est-ce que tu as dit ?

Affalé sur l’un des canapés, Adrien s’était endormi.

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Attablée à la salle de réception, Mary gardait les yeux rivés sur son assiette. Ils étaient tous là, ses parents, ses oncles et tantes, son frère et sa belle famille. John Baldwin, son fiancé, était installé en face d’elle. Mary baissa les yeux pour éviter son regard d’acier. Lorsque le domestique s’approcha pour verser un peu de vin dans son verre, la voix de John s’éleva.

— Elle n’en a pas besoin.

Le valet se tourna vers Mary qui garda le silence. Il hocha la tête et se retira. John Baldwin était bel homme, elle devait le reconnaître. De fines boucles brunes entouraient son visage altier rehaussé d’un regard bleu lagon et une fine moustache venait souligner son sourire élégant. Mais il lui coupait la parole et la rabrouait tant et si bien qu’elle avait cessé de parler. Maintenant, elle pouvait sentir un œil concupiscent sur sa robe d’été. Sous la table, Mary serra les poings. Elle se sentait comme une tête de bétail. Sa famille la vendait pour sauver la propriété de la banqueroute. La gorge serrée, elle retint ses larmes de toutes ses forces. Les richesses étaient-elles donc si importantes pour que sa mère la condamne à un tel sort ? La voix suffisante de son fiancé la tira de ses pensées.

— Miss Hawthorne, vous m’écoutez ?

Mary releva les yeux et ouvrit la bouche mais aucun son n’en sortit.

— Est-ce qu’il y a seulement une cervelle sous ce joli minois ? marmonna John en avalant une rasade de vin rouge.

Les mains de Mary tremblaient de peur, de rage.

— Je ne me sens pas bien, s’entendit-elle dire d’une petite voix stridente.

Puis elle se leva de table et quitta la pièce sans porter attention aux voix qui s’élevaient derrière elle. Une fois seule dans le couloir, elle éclata en sanglots.

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La température avait chuté dans la cabine en ce début de soirée. Esther et Adrien étaient toujours coincés dans la tempête. Pelotonnés l’un contre l’autre sur l’un des canapés, ils contemplaient la bouteille de thé glacé et les quelques amandes qu’ils avaient étalé sur la table basse.

— Au moins, nous dînerons diététique ce soir, s’amusa Adrien.

Esther osa un faible sourire.

— On se rattrapera demain, finit-elle par répondre.

Après quelques minutes de silence, Adrien se tourna vers son amie.

— Ça va toi ?

— Oui, pourquoi ?

— Tu veux dire, à part le fait que tu m’as appelé pour me proposer des vacances de dernière minute à l’autre bout du monde ?

Esther haussa les épaules. Elle voulait juste se changer les idées. Rien de plus. Non, rien de plus.

— Comment va ton père ? Ça fait des années que je ne l’ai pas revu.

Esther se redressa sur le canapé.

— Pourquoi tu me parles de mon père, d’un seul coup ?

Adrien soupira.

— OK, j’avoue. En arrivant à l’aéroport, j’ai reçu un message de ton frère. Il m’a dit pour ton père. C’est pour ça que nous sommes ici, Esther ?

Il lui a dit pour son père, répéta Esther dans sa tête. Son père qui venait de mourir. L’enterrement qui réunirait toute la famille Laval dans cinq jours. Elle savait déjà ce qu’elle y trouverait, à l’enterrement. De la fausse sympathie de la part d’une famille qu’elle évitait depuis des années. Des questions gênantes sur ses projets de reproduction. Une dispute avec son mari le soir venu, toujours au sujet du bébé dont elle ne voulait pas. Que son frère gère la famille, après tout, c’était lui qui hériterait de la maison. Elle n’aurait que les restes, comme toutes les filles de la famille.

— Non, j’ai besoin de… Peut-être. De toute façon, qu’est-ce que ça change ? Je ne suis qu’une femme, qu’est-ce que ça peut leur faire que je sois là à l’enterrement ou pas ? Antoine va hériter de tout, je vais récupérer le minimum légal et tout le monde trouvera ça parfaitement normal. Je n’ai pas envie de subir ça.

Esther remarqua qu’elle avait haussé le ton en parlant. Elle criait presque dans la petite cabine déserte. Elle essuya une larme de sa joue avec rage.

— Ça va aller, murmura Adrien d’une voix apaisante.

Esther sanglotait. Elle reprit d’une voix cassée.

— J’ai tout fait pour leur plaire, tout ! Je ne pleurais pas, je me battais dans la cour, comme Antoine. J’ai fait des études scientifiques, comme le voulait papa. J’ai fini major de promo. Je suis aussi capable qu’un garçon. J’ai autant de valeur qu’un garçon ! Alors pourquoi…

Adrien lui caressait les cheveux d’un geste apaisant et l’écoutait en silence. Esther serra les poings, laissa la boule dans sa gorge se défaire en chaudes larmes. C’était injuste, si injuste !

— Et maintenant, reprit-elle, je suis à la croisée des chemins dans ma carrière. 35 ans et on me propose un poste de directrice. Mais au lieu de ça, tu sais à quoi tout le monde s’intéresse ? Mon utérus ! Parce que je suis une femme et que c’est bien connu, les femmes ne sont heureuses qu’une fois qu’elles ont pondu ! Pourquoi les gens ne peuvent-ils voir ce que je suis, au-delà de mon sexe biologique ?

Elle éclata en sanglots et se réfugia dans les bras attentifs d’Adrien. Je ne veux pas être une pondeuse, murmurait-elle en nichant son visage au creux du cou de son ami. Le nez pris, les mains tremblantes et le cœur cognant contre ses tempes, Esther ferma les yeux pour une minute.

#

Mary s’était éclipsée par la sortie des domestiques. À l’intérieur, elle étouffait. Elle remonta le chemin de traverse jusqu’au sommet de la montagne. Elle courait. Les larmes brouillaient sa vision. Qu’était-elle en train de faire ? Elle était coincée sur cette île de toute manière. Elle commença à ralentir, le souffle court. Les muscles de ses jambes commençaient à être douloureux et ses poumons brûlaient.

Mary s’arrêta au bout du chemin, au sommet de la montagne. Tout était désert autour d’elle. Le vent mugissait dans les branches d’arbres. Elle entendait son cœur battre dans tout son corps, dans son ventre, le long de ses bras, contre son crâne. Elle réalisa que le chemin s’arrêtait tout au bord de la falaise. Elle s’avança de quelques pas et regarda en contrebas. Ses pieds titillaient le bout du rocher qui fermait le sentier de terre. Il suffisait d’un pas. Un seul pas… Mary ferma les yeux et se laissa porter par les rafales de vent. Pas besoin. De mourir. Pourtant, tout serait tellement plus simple ! John Baldwin trouverait une autre fiancée et ses parents vendraient la propriété. Quelle importance ? Ils ne seraient jamais pauvres. Ils n’auraient jamais besoin de travailler. Vivante… Mary ouvrit les yeux. Venait-elle d’entendre un murmure ? Autour d’elle, tout était désert. Elle se pencha de nouveau vers la falaise et avança le pied droit au-dessus du vide.

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Il existe toujours une alternative. Tu n’as pas moins de valeur. Tu as le droit d’être une femme. Tu as le droit d’exister.

Esther se réveilla en sursaut. À ses côtés, Adrien dormait à poings fermés. Dehors, la tempête s’était calmée et il faisait nuit noire. Avait-elle rêvé cette voix ? Décidément, le décalage horaire ne lui réussissait pas. Elle jeta un œil sur son téléphone. 3:45. Elle n’arrivait pas à se rendormir. Elle se hissa hors du canapé et déambula jusqu’aux toilettes pour se passer de l’eau sur le visage. Elle avait une gueule de déterrée. Les yeux rouges et gonflés, les cheveux filasse, plaqués le long de ses joues. Pourquoi avait-elle fait une scène pareille devant Adrien. Quelle honte !

Esther soupira. C’était fait. Peut-être son père avait-il raison après tout. C’était une femme, elle se laissait contrôler par ses émotions. Elle regagna la pièce principale et s’apprêta à se rallonger sur le canapé lorsqu’elle aperçut quelque chose bouger le long de la falaise, au bout du chemin de terre. Intriguée, Esther sortit de la cabane et longea le sentier. Elle crut apercevoir un pan de robe voleter au vent. Elle grimpa sur le rocher et scruta l’océan. Soudain, une silhouette se dressa devant elle. Esther sursauta, recula et manqua de se retrouver les fesses par terre sur le chemin. Elle se redressa. Alors que ses yeux s’ajustaient à la pénombre, elle remarqua une silhouette féminine, engoncée dans une robe à corset du siècle dernier, ses cheveux blonds en un chignon défait, ses joues pâles couvertes de larmes. Esther n’en croyait pas ses yeux. Elle devait être encore en train de rêver. Elle s’approcha de la jeune fille, qui s’était retournée en direction de la falaise. La vision se pencha au-dessus du vide, avança son pied droit au-delà du rocher. Paniquée, Esther cria. Du moins croyait-elle avoir crié. Elle jeta un œil en direction de la cabine. Il fallait qu’elle réveille Adrien, qu’il lui dise s’il la voyait aussi. Mais lorsqu’Esther porta de nouveau son attention sur la falaise, la jeune fille avait disparu.

Quelques heures plus tard, Adrien et Esther furent ramenés de la cabine à l’hôtel en moto par le personnel. Esther était montée derrière Steve, le beau blond aux bras tatoués et à la peau tannée. Lorsqu’il s’arrêta devant le manoir, Esther descendit de moto et lui tendit son casque.

— Dites-moi, la fille qui a disparu ici il y a 100 ans…

L’employé esquissa un sourire en coin.

— Celle qui occupait votre chambre ?

— Oui. Elle ne se serait pas suicidée par hasard ?

— L’histoire ne le dit pas. Officiellement, elle s’est volatilisée. Mais vous savez, le suicide était un véritable scandale à l’époque, surtout dans les familles aristocrates. On n’a jamais su le fin mot de l’histoire, mais si Mary Hawthorne s’était suicidée, je ne serais pas étonné que la famille ait couvert l’affaire.

— Derrière une légende de dragon kidnappeur par exemple ?

— Par exemple.

Lorsqu’Esther arriva dans sa chambre, elle crut apercevoir la silhouette de la jeune fille, agenouillée devant l’horloge.

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Elle aurait dû sauter. Pourquoi n’avait-elle pas sauté ? Mary se répétait ces mots en boucle alors que sa mère la réprimandait dans l’intimité de sa chambre à coucher. Pourquoi avait-elle quitté la table en plein repas et disparu sans prévenir personne ? Au début, Mary pensait que sa mère s’était inquiétée pour elle, mais elle se rendit vite compte qu’il n’en était rien. Elle ne s’intéressait qu’à l’argent des Baldwin.

— C’est ainsi, Mary. Tu n’as pas le choix. Moi non plus, je ne l’ai pas eu, à ton âge. Nous sommes nées femmes, c’est notre fardeau. Il faut que tu grandisses, Mary !

Mais Mary refusait d’admettre que c’était là le seul sort que lui réservait le destin. Sa punition pour être née femme. La mort n’est pas la seule solution, avait susurré une voix dans le vent, au bord de la falaise. Ou l’avait-elle rêvée ? Sa mère ne l’aurait pas pleuré, si elle avait sauté. Elle aurait pleuré ses biens dispersés aux quatre vents. Mary sentit une boule se former dans son estomac, une larme perla au coin de son œil. Elle aurait dû sauter. Pourquoi n’avait-elle pas sauté ?

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Esther accueillit le cocktail avec un large sourire. Adrien et elle sortaient d’une séance de spa avec massage relaxant. Ses jambes étaient en coton. Elle ajustait une serviette autour de son maillot de bain lorsqu’Adrien revint avec les deux cocktails en main.

— Dis-moi, est-ce que tu t’es vraiment fâché avec Robin avant de venir ? Ou bien était-ce une excuse pour ne pas me parler de ton père ?

— Adrien, je n’ai pas envie de parler de ça. Pas aujourd’hui.

— OK, j’ai compris.

Adrien sirota son cocktail en silence, le regard en coin. Esther soupira.

— Oui, je me suis vraiment fâchée avec lui. Il veut un enfant et pas moi. J’arrive à trente-cinq ans et il m’a servi toutes ces salades à propos de l’horloge biologique.

— Pour le coup, il n’a pas tort. Tu as de la chance de pouvoir faire un enfant, ce serait dommage de la laisser passer.

— Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi ! Pourquoi serais-je obligée de me reproduire, après tout ? Parce qu’une femme doit vivre l’intense bonheur de sentir la vie grandir en elle ? Parce que c’est ça le but de notre vie ? J’ai d’autres aspirations, j’ai une identité. Je suis plus qu’une paire de seins et un utérus, merde !

— Évidemment que ta vie ne se résume pas à ça. Ce n’est pas ce que je voulais dire.

— Qu’est-ce que tu voulais dire alors ?

— Tu sais, Pierre et moi ne pourrons jamais avoir d’enfant à nous, reprit Adrien d’une voix triste. Bien sûr, on pourra adopter, même si la procédure reste complexe pour un couple homoparental. Mais on n’aura jamais notre bout de chou à nous, qui vient de nos entrailles à tous les deux. Ce n’est pas une question d’utérus, Esther. C’est la possibilité de créer la vie avec l’homme que tu aimes.

Esther garda le silence. Adrien l’avait bien mouchée, encore une fois. Il était fort pour ce genre de beaux discours.

Quelques heures plus tard, Esther retourna à sa chambre. Il était à peine vingt et une heure mais elle était déjà épuisée. Foutu décalage horaire. Les funérailles de son père auraient lieu dans trois jours. Elle chassa l’idée de son esprit alors qu’elle ôtait son maillot de bain et enfilait sa robe de chambre. Elle se glissa entre les draps et, après une tentative infructueuse de lire son roman, éteignit la lampe et laissa ses lourdes paupières se fermer.

Tic. Tac. Tic. Tac. Tic…

Esther ouvrit un œil, puis l’autre. D’où venait ce bruit de balancier ? Elle se redressa et avisa l’horloge à sa droite. Steve lui avait dit qu’elle était en panne. Pourtant, le pendule en métal oscillait dans la caisse de bois, reflétant l’éclat de la lune par intermittence. Alors qu’Esther s’apprêtait à s’approcher de l’horloge, elle vit la jeune fille. Une adolescente. C’était Mary Hawthorne, elle en était persuadée. Agenouillée devant l’horloge, les mains jointes devant la poitrine, en robe de nuit.

Esther s’approcha de la silhouette qui prenait corps à la lumière de la lune. Les longs cheveux blonds de la jeune fille cascadaient le long de son dos. Elle sanglotait. Esther s’approcha du bureau pour regarder le visage de la jeune fille. Mary se tourna vers elle. L’espace d’un instant, Esther s’imagina qu’elle l’avait vue, mais Mary regardait en direction de la porte de la chambre. Quelqu’un tambourinait. La jeune fille était affublée d’un œil au beurre noir. Alors que des poings cognaient contre la porte, la jeune fille baissa les yeux, les mains jointes. Aidez-moi, disait-elle entre deux sanglots. Je vous en prie. Aidez-moi. J’aurais dû sauter. Pourquoi n’ai-je pas sauté ? Soudain, l’horloge s’arrêta. Une silhouette blanche s’approcha et indiqua le balancier. Mary se releva. Esther avait l’impression de pouvoir la toucher. Les coups redoublaient de puissance de l’autre côté. Ouvre, traînée ! beuglait une voix d’homme de l’autre côté de la porte. Tu es à moi ! Tu viendras dans mon lit !

Un coup, deux coups, trois coups. Esther entendit le bruit du bois qui craquait et se réveilla en sursaut. Le clair de lune nimbait la chambre silencieuse. L’horloge était arrêtée. Prise d’une étrange intuition, Esther s’approcha du balancier. Elle ouvrit la petite porte en verre et tira doucement dessus avant de le lâcher d’un sursaut. Un cliquetis venait de se faire entendre de l’autre côté de la chambre. Esther se retourna. Un passage s’était ouvert dans le mur de pierre. Sans réfléchir, elle saisit un pantalon, sa polaire et son téléphone portable puis s’engouffra dans l’ouverture.

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Les heurts redoublaient contre la porte. Mary avait réussi à fuir après avoir subi un coup de la part de son fiancé. Apparemment, il refusait d’attendre la nuit de noces pour consommer son bien. Sa mère n’avait même pas pris sa défense. La silhouette blanche apparut de nouveau. Ainsi, elle n’était pas folle. Ou peut-être perdait-elle la raison définitivement. Le fantôme pointa l’horloge du doigt. Le balancier s’arrêta. Mary n’en croyait pas ses yeux. Elle se releva. La silhouette pointait toujours le balancier du doigt. De l’autre côté de la porte, John vociférait des injures. Vu le bruit, il avait cessé de tambouriner et se jetait sur la porte de tout son poids. Qu’avait-elle à perdre après tout ? Elle ouvrit la porte en verre et tira sur le balancier. Un mécanisme se déclencha de l’autre côté de la pièce. Mary sursauta. Une ouverture béante venait de se former à côté de son lit. Elle referma l’horloge. En face, les gonds de la porte commençaient à céder. Mary s’engouffra dans l’ouverture sans demander son reste. Derrière elle, elle entendit le battant de pierre se refermer et la porte de sa chambre voler en éclat. Elle releva les pans de sa chemise de nuit et s’enfuit en courant sans demander son reste.

Bientôt, elle n’entendait plus que sa respiration haletante dans les sombres tunnels aux parois humides. Un vent frais commençait à lui chatouiller le visage. Elle suivit l’air qui se faufilait dans la galerie. La sortie était proche. Parfois, elle croyait voir la silhouette blanche devant elle. Une femme aux traits magnifiques et à la longue chevelure noire. Bientôt libre, bientôt libre, murmurait le vent. Peut-être n’était-ce que son esprit désespéré.

Au bout de plusieurs minutes, elle déboucha à l’extérieur. Attention ! Elle se rattrapa de justesse, l’ouverture donnait directement sur la falaise. Piégée ! Affolée, Mary tenta de calmer son cœur qui cognait contre sa poitrine et laissa sa vue se familiariser avec la pénombre. Sous elle, les vagues s’écrasaient contre les rochers avec violence. Le vent battait contre son visage, ramenant des mèches de cheveux blonds devant ses yeux. Mary commença à distinguer les contours de la falaise et l’écume de la mer en contrebas. Elle regarda autour d’elle : une corniche d’étendait à flanc de falaise depuis la grotte d’où elle venait d’émerger. Elle ne faisait que quelques dizaines de centimètres de large. De toute façon, elle n’avait pas le choix. Elle ne pouvait plus revenir en arrière. Le sol se déroba plusieurs fois sous ses pieds nus alors qu’elle avançait le long de la falaise humide et tranchante. Une fois, elle eut même la sensation d’être retenue par le col. Son cœur avait bondi, John avait-il trouvé le passage ? Mais lorsqu’elle s’était redressée, elle était seule. Le vent hurlait dans ses oreilles, ses cheveux s’emmêlaient devant ses yeux. Bientôt libre ! Tu peux le faire. Avance… Mary s’était habituée à ces murmures, ces illusions de son esprit, ces poussées de folie.

Elle arriva en vue d’une large ouverture. Une autre grotte. Elle se retint de courir pour quitter la corniche. Prudemment, elle se hissa contre la paroi et souffla lorsqu’elle atteignit l’entrée de la grotte. Là, un rugissement caverneux lui hérissa le poil des pieds à la tête. Mary se souvint des légendes que les locaux avaient contées sur le port, le long de la côte. Avait-elle été appâtée ici par le Dragon ? Allait-elle lui servir de petit déjeuner ? Tremblant de peur, Mary s’avança dans les profondeurs de la sombre caverne.

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Guidée par la lumière de son téléphone, Esther remonta la galerie sans encombres. Arrivée à flanc de falaise, elle songea à rebrousser chemin mais la curiosité prit le dessus. Elle rangea son téléphone dans la poche zippée de sa polaire et entreprit la traversée de la corniche. Enivrée par les bourrasques de vent et les embruns de la mer, assourdie par les vagues qui s’abattaient contre la falaise en contrebas, Esther avançait à vue. Inutile de te comporter comme un homme pour prouver ta valeur. Les drôles de murmures recommençaient. Tu as le droit d’exister. Tu as le droit d’être une femme. Esther les chassa de son esprit. Elle avait traversé la planète pour se changer les idées, pas pour que son propre esprit la torture ainsi.

Quelques minutes plus tard, une ouverture béante se dessina devant elle. Esther quitta la corniche, le ventre plaqué contre les rochers, et se glissa dans l’immense grotte sombre et silencieuse. Elle ressortit son téléphone portable et illumina les parois lisses et humides. Soudain, elle aperçut une gravure à hauteur de poitrine. Une flèche. Mary Hawthorne serait-elle passée par ici ? Aurait-elle réussi à fuir son terrible destin à travers ces tunnels ? Piquée de curiosité, Esther entreprit de suivre les flèches.

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Mary errait dans les sombres tunnels. Aucun dragon n’était venu la manger, ni la sauver. Y avait-elle passé des heures ? Des jours ? Dans le noir profond de ces galeries, elle avait perdu toute notion du temps. Elle avait l’impression de tourner en rond. Alors qu’elle s’effondrait au sol, vaincue, un bruit de pierres retint son attention. Un caillou pointu atterrit à ses pieds. Elle saisit l’objet entre ses mains et se releva. Une idée germa dans son esprit. Elle gratta le mur avec la pierre jusqu’à former une fine ligne blanche qu’elle pouvait à peine entrevoir dans la pénombre de la caverne. Puis elle traça une flèche et partit dans cette direction.

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Peut-être Mary Hawthorne avait-t-elle péri dans ces couloirs. Cela faisait plusieurs heures qu’Esther suivait les flèches et évitait les embranchements marqués d’une grosse croix blanche. Assourdie par le silence, elle se sentait assaillie de murmures et de visions. Pourquoi aurais-tu préféré être née homme ? N’est-ce pas entrer dans leur jeu de valeurs ? Esther n’écoutait plus. Elle avait renoncé à rebrousser chemin, elle risquait encore plus de se perdre. Elle jeta un œil sur son portable, mais bien sûr, elle ne captait aucun réseau ici. Il ne lui restait plus qu’à suivre les symboles à la faible lumière de son écran. Elle espérait trouver une sortie et pas un squelette au bout du chemin. Les femmes ont autant de valeur que les hommes. Tu as de la valeur. Tu n’as pas besoin d’agir comme un homme pour exister. Tu as le droit d’exister. Les yeux d’Esther s’embuèrent, sa gorge se noua. Elle s’assit quelques instants et serra son portable contre sa poitrine. Une légère brise lui caressa les joues. Tu as le droit d’être une femme, Esther. Elle ouvrit les yeux. Devant elle, une femme vêtue de blanc aux traits angéliques lui tendait la main. Être femme n’est pas une malédiction, lui dit la femme aux longs cheveux noirs. Tu es libre. Libre…

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À chaque impasse, Mary revenait sur ses pas et traçait une grande croix sur la paroi, au niveau du carrefour. Elle était fatiguée, elle avait froid et elle avait faim. Bientôt libre, susurrait la voix dans sa tête. Elle continua à avancer. Alors qu’elle faisait face à un autre carrefour, le dixième, le cinquantième, Mary sentit une brise venir du boyau sur la gauche. Une sortie ? Elle traça une flèche à la va-vite et se précipita le long du tunnel.

Après l’avoir suivi pendant ce qui lui semblait être des heures, une faible lumière lui parvint au bout de la galerie. Mary rassembla ses dernières forces et avança. Elle émergea dans une bambouseraie, les yeux aveuglés par la lumière intense. À bout de souffle, les mains couvrant ses yeux éblouis, Mary s’effondra au pied d’un bambou.

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Le téléphone vibra entre les mains d’Esther. S’était-elle endormie ? Elle sursauta. Le nom d’Adrien s’affichait sur l’écran. Depuis quand captait-elle de nouveau le réseau ? Elle décrocha.

— Esther ? Tu es où ? Il est presque midi et tu ne réponds pas au téléphone de ta chambre !

Elle se redressa et regarda autour d’elle. Elle s’était arrêtée à un croisement, entre deux boyaux de galerie. Un petit vent émanait du tunnel de gauche. Elle fronça les sourcils et décida de le suivre.

— Je suis… C’est compliqué. Sous terre, je crois. Mais j’arrive.

— Sous terre ? Tu es partie par où ?

— Ça va te paraître dingue…

Esther arriva en vue de la sortie. Elle se mit à courir. Éblouie par le soleil de midi, elle émergea dans une forêt de bambous. Elle laissa ses yeux s’habituer à la lumière du jour puis regarda autour d’elle. L’océan s’étendait vers l’horizon où se dessinaient les contours de l’île du Dragon. Esther reprit le téléphone, dans lequel la voix affolée d’Adrien retentissait.

— Dis moi Adrien, ça te dit une petite visite de la côte aujourd’hui ? Je suis déjà au village.

Quelques heures plus tard, les deux amis sirotaient une noix de coco fraîche sur la terrasse d’une cabane en bois, le long de la plage. L’île du Dragon se dressait au loin, entre ciel et mer.

— Tu as trouvé un passage secret dans ta chambre et suivi des tunnels jusqu’à la côte, répéta Adrien.

— Oui. La preuve, j’ai encore mon haut de pyjama !

Esther montra son t-shirt de coton blanc sous sa polaire ouverte.

— Et tu penses que Mary Hawthorne, l’Anglaise disparue il y a 100 ans, a emprunté les mêmes tunnels que toi.

— J’en suis persuadée. J’ai mené ma petite enquête au village pendant que je t’attendais. Une occidentale qui vit parmi les villageois, ça se remarque. Ils m’ont parlé d’une vieille dame vivant dans une petite villa plus loin le long de la côte. J’ai envie d’aller voir.

— Esther, tu ne serais pas en train de te croire dans l’un de tes polars, par hasard ?

Elle haussa les épaules.

— Si je ne vais pas voir, je ne saurai jamais.

— Je viens avec toi, décida Adrien.

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Lorsque Mary se réveilla, elle était entourée de villageois souriants et avenants. Elle se redressa en sursaut, mais il n’y avait personne d’autre dans la pièce. Ni sa mère, ni son fiancé. Deux femmes s’agitaient autour d’elle. L’une des deux femmes lui tendit un bol rempli d’eau que Mary avala goulûment. Elle tenta de poser des questions à ses hôtes, mais personne ne parlait anglais autour d’elle.

Quelques instants plus tard, un homme aux cheveux grisonnants entra dans la pièce. Tout le monde l’accueillit chaleureusement. Mary venait de finir de manger. Il s’installa à côté d’elle et lui parla dans un anglais maladroit.

— Quel nom ?

Mary réalisa soudain que personne ne savait qui elle était.

— Je m’appelle Jane Smith, répondit-elle du tac au tac.

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— Jane Smith ?

Adrien tira la moue. Le taxi venait de déposer les deux vacanciers devant une villa de simple facture en bois, entourée d’arbres et de fleurs.

— C’est le nom de la vieille dame, expliqua Esther.

— Je croyais que ta disparue s’appelait Mary Hawthorne.

— Oui, enfin si elle s’est enfuie pour refaire sa vie ici, elle a sûrement changé de nom. Après tout, son ancienne belle-famille ne vivait qu’à quelques heures d’ici.

— Tu es sûre de toi ? La vieille va te prendre pour une folle.

— Et alors ? sourit Esther en s’approchant de la porte d’entrée.

Adrien décida de rester en retrait. Il l’attendit de l’autre côté de la route. Elle frappa doucement contre la porte d’entrée. Un instant plus tard, le battant s’ouvrit et une vieille dame ridée comme un pruneau émergea sur le perron. Ses cheveux blancs clairsemés virevoltaient au vent et elle observait la visiteuse de ses petits yeux bleus voilés par l’âge.

— Mary Hawthorne ? hasarda Esther.

La vieille femme sourit.

— Vous avez rencontré l’épouse du Dragon, affirma-t-elle en posant une main sur la joue d’Esther. Entrez !

Esther n’émergea que quelques heures plus tard et trouva Adrien en train de faire les cent pas le long de la route.

— Alors ?

— Tu ne me croiras jamais, Adrien, murmura Esther.

— Essaye quand même.

— Je te raconterai en chemin, on rentre en France.

— Ah ?

— Si on attrape un avion ce soir, je serai là à temps pour les funérailles de mon père. Et puis il faut que je parle à Robin. Je ne suis pas prête à avoir un enfant maintenant, mais ça ne veut pas dire que je n’en voudrai jamais. S’il me laisse le temps d’y réfléchir…

Adrien considéra son amie d’un air curieux.

— Alors là, il va falloir que tu m’expliques.

Un taxi arriva à la hauteur des deux amis. Esther se fendit d’un sourire énigmatique et monta dans le véhicule.

FIN

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17 thoughts on “L’île du Dragon, par Florie Vignon

  1. Oh. Mon. Dieu.
    Je te l’avais déjà dit sur la chatbox mais j’adore ton texte.
    Il ne m’a pas semblé si long que cela, contrairement à ce que tu disais. Et je suis en admiration devant ton style : il est très soigné et fluide. Que tu aies réussi à faire cela en 24 heures m’épate.
    Les personnages sont très attachants (je regrette réellement que le fiancé ne finisse pas achevé à la hache mais bon >>).

    L’histoire est intéressante et crédible. L’idée du fantôme qui est en réalité l’autre personnage est plutôt bonne.
    Le conte est assez sympa.
    La seule chose qui me rebute est la fin, enfin sa ligne sur la grossesse pour être exact car… Au final, elle donne raison aux autres : elle n’est « pas prête » aka ca viendra avec le temps. Certes, mettre en avant que certains veulent avoir des enfants et ne peuvent pas en avoir est un bon point mais je trouve que cela aurait eu plus d’impact si elle restait sur sa position : elle ne veut pas et c’est un choix tout autant valable.
    (Surtout que cela se sentait venir à des kms ><) Mais je sais pas si ce que je raconte est compréhensible x')
    Mais à part ça, j'ai vraiment adoré 😀

    Bravo pour ce texte !

    • Merci, c’est très gentil, je suis contente que le texte t’ait plu! Sur la fin, la question des enfants est aussi lié à la libération qu’elle a vécue: jusque là elle refuse de faire des enfants parce que l’acte valide le fait que c’est une femme, être enceinte est la preuve matérielle de son sexe biologique en quelque sorte. Ayant passé sa vie à regretter de ne pas être un homme, elle rejette la maternité par principe.
      Libérée de ce regret, elle commence à apprivoiser son corps de femme à la fin de la nouvelle. Pour moi, le fait qu’elle se dise qu’elle va réfléchir à l’idée de faire des enfants (elle ne dit pas qu’elle a changé d’avis, pour moi c’est plutôt un pas en direction de son couple qu’une soumission au diktat ambiant) est un signe qu’elle est libérée de cette idée qu’elle « aurait dû être un garçon ». Ce qui ne veut pas dire qu’elle va devenir une « femme modèle » pour autant. Mais je comprends ce que tu veux dire 🙂

  2. J’ai bien aimé ton histoire. La fin me laisse un peu sur ma faim.

    • Merci! J’avoue que je ne savais pas trop comment faire comprendre l’évolution d’Esther au lecteur à la fin de l’histoire, ce qu’elle a compris grâce à son passage sur l’île du Dragon. Je me suis dit que je pourrais aussi le laisser à l’interprétation du lecteur (c’est le mieux que j’ai trouvé en 24 heures ^^)

  3. Tu m’as fait oublier tous mes devoirs de mère ^^ LOL. Il faut qu’on s’occupe de nourrir nos enfants affamés. Tes personnages sont attachants (on est habitués avec toi, mais bon) et le parallèle entre les deux époques fonctionne bien. En 24h, c’est une belle réussite !

    • Merci! lol j’espère que tes enfants ont bien profité de leur repas même s’il est arrivé avec un peu de retard 🙂 Je suis contente que la nouvelle t’ait plu, c’est un sacré exercice d’écrire un texte complet en 24 heures!

  4. Un très beau récit, avec des personnages attachants. Seul petit bémol mais qui je crois a déjà été souligné, il manque la métamorphose du personnage. On passe directement de la chenille au papillon sans chrysalide… Dans tous les cas, j’aime quand même beaucoup.

    • Merci beaucoup! J’ai l’impression que la fin méritera d’être retravaillée en effet, j’ai eu un peu de mal à montrer comment Esther a commencé à changer à la fin 🙂

  5. Une belle thématique et un récit très prenant. Bravo Florie.
    Mais dis-moi, est-ce que tu vis dans un espace temps différent du nôtre, parce qu’une si chouette histoire et si longue en 24 heures : chapeau 🙂

    • Merci Chany, je suis contente que la nouvelle t’ait plu! J’avoue que j’ai terminé ras la casquette, vers 13h30, c’est peut-être pour ça que la fin est un peu rapide d’ailleurs 🙂

  6. Voilà une histoire rondement menée! Pour ce qui est du parallèle entre les deux époques en tout cas, le défi est vraiment relevé avec brio, sans que ce soit répétitif, ce qui n’était pas évident. Par contre j’avoue que je suis frustrée par la fin, j’aurais aimé un passage de plus du point de vue de Mary. Je suis un peu comme Adrien, je voudrais bien qu’elle explique un peu, sinon effectivement elle donne un peu raison à la pression ambiante.
    En tout cas c’est une nouvelle qui donne à réfléchir, donc c’est réussi! *thumbs up*

    • Merci beaucoup, je suis contente que le passage entre les époques fonctionne! J’avais un peu peur de créer la répétition en effet, avec les alternances entre les deux femmes. Pour la fin, je note! C’est compliqué à gérer, la chute d’une nouvelle, surtout en 24 heures 🙂 Je suis contente qu’elle donne à réfléchir en tout cas, c’était le but!

  7. Vies de femmes, choix à faire, droit de s’épanouir…
    Il y a tant à dire à ce sujet. Le monde moderne n’y change rien, à peine offre-t-il des variante au poids des traditions comme à celui des logiques sociétales.
    Un beau texte, une histoire qui mérite sans aucun doute un roman.
    Bravo

    • Merci beaucoup Karele! C’est le message que je voulais faire passer en effet (entre autres). Finalement un siècle plus tard, être une femme continue à poser de nombreuses questions, même si elles ne se présentent pas de la même manière que par le passé. Je suis contente qu’il t’ait plu en tout cas 🙂

  8. De mon point de vue, c’est un bon texte dans son genre. Déjà je suis impressionné par sa longueur ! L’idée de base, le traitement et le style sont bons ; et le l’alternance passé / présent fonctionne globalement bien. Evidemment il y a encore du travail, mais c’est le cas pour tout le monde en seulement 24h. De mon point de vue, le principal problème est une question de rythme : je trouve le texte un peu lent au début, alors qu’il se finit dans la précipitation (comme déjà dit, il manque sans doute une étape dans la réflexion et la transformation de l’héroïne).

    Cela dit, pour être tout à fait honnête, je n’accroche pas à ce genre de texte. Ce n’est pas du tout une question de qualité, mais une simple considération de traitement – plus exactement de contrat de lecture. Tu as choisi de faire passer un message fort dans ton texte, c’est tout à ton honneur et je respecte ça.
    Si je parle de contrat de lecture, c’est que tu as classé ton texte comme « fantastique » (ce qu’il est). Mais, à chaque fois que le message prends le pas sur l’histoire tu ramènes (à chaque fois qu’il y a un passage qui concerne directement le message) le lecteur à la réalité.
    Je ne dis pas que c’est un problème en soi ; tout dépend du public que tu vises.

    (Je ne sais pas si je suis très clair…)

  9. Enfin, j’ai eu le temps de lire ton texte !
    J’aime beaucoup ce que tu en as fait, l’avancée de ces deux femmes en parallèle m’a plu. Il y a des moments symboliques très sympathiques (mon préféré : le passage dans les souterrains qui précède le changement et la renaissance).
    J’ai vu qu’il y avait quelques commentaires sur la « décision » d’Esther à la fin. C’est vrai que cela m’a fait bizarre parce qu’on se demande si elle cède ou si elle finit par accepter qu’elle a des envies. Peut-être qu’il faut reformuler un peu la fin pour éviter cette confusion. Personnellement, je n’ai pas su déterminer ce qu’elle en pensait réellement, elle, parce qu’elle s’oppose fortement durant la plupart du récit. Du coup la fin surprend.
    Mais c’est le seul bémol et je pense vraiment que c’est une question de formulation. Les deux héroïnes sont des personnages intéressants !

  10. J’ai perdu le compte mais… il y avait une contrainte supplémentaire d’ajouter un Dragon à sa nouvelle cette année ? xD

    Mis à part ça, j’ai aimé cette nouvelle. La « transformation » me convient personnellement, car je préfère une porte ouverte (de façon claire) qu’une confirmation peut-être trop carrée et suivant de trop près ce qui était prévu. Les personnages comme les intentions sont bien dépeints…

    Le jeu avec la contrainte flirte son interdit, mais va très bien comme ça. Chapeau bas !

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