L’héritage d’une vocation tardive, par Marie Saintemarie

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L’héritage d’une vocation tardive

– Je ne comprends pas pourquoi tu es la seule de la famille à être convoquée par le notaire de Caen pour l’ouverture du testament de la tante Adélaïde. Elle ne t’a vue qu’une seule fois et encore, ce jour-là, tu étais insupportable : tu lui as cassé un vase de Chine que j’aurais bien aimé avoir dans mon salon, tu lui as tiré la langue quand elle s’est fâchée, elle y tenait quand même à son vase, et quand on t’a envoyée jouer dans le jardin, tu n’as rien trouvé de mieux que d’arracher tous les pétales de toutes les tulipes, absolument tous, pour en faire un chemin en alternant les deux couleurs. Tu trouvais ça très joli. Ton côté artiste se manifestait déjà ! Elle n’a pas du tout apprécié et ne nous a jamais plus invités.
– J’m’en fous de cette vieille peau.
– Tu ne devrais pas. On dit, dans la famille, qu’elle était très riche.
– Bon, j’verrai
– Tu pourras lui porter des chrysanthèmes au cimetière quand tu seras là-bas.
– Sûrement pas !
– Si c’était Blandine, elle irait.
– Oh, fiche moi la paix avec cette pimbêche.
– Mais c’est ta sœur !
– Et alors ? C’est un hasard si je suis née dans cette famille et ça ne m’oblige pas à aimer les gens qui en font partie.
– Si vous n’étiez pas toutes les deux mes filles, je ne croirais jamais que vous venez du même ventre ! Je ne comprends pas pourquoi il y a autant de douceur chez Blandine et autant de mauvaiseté en toi.
– On ne dit pas mauvaiseté, on dit méchanceté.
– Et bien dans MA famille, on a toujours dit mauvaiseté !

Ça me fait bien rire quand je repense à cette conversation que j’ai eue avec ma mère. C’était il n’y a pas si longtemps que ça pourtant c’était dans une autre vie !
J’y suis allée chez le notaire. Un jour où il pleuvait. Un petit crachin qui vous glace jusqu’aux os. De toute manière, il pleut toujours en Normandie. En y allant, je me suis dit que jamais je ne pourrais habiter dans un endroit pareil.
Il était marrant le notaire. Un petit vieux avec trois poils jaunes sur le caillou et des lunettes rondes à monture d’écaille. On aurait dit le Père Goriot de Balzac. Il a commencé à me parler de la tante, disant que c’était une femme très appréciée de son entourage… mais je l’ai arrêté tout de suite en lui disant de ne pas se fatiguer, je ne la connaissais pas et je me foutais totalement d’elle. Si j’héritais, qu’il me dise directement de combien. Il a eu un petit sourire et a dit que ma tante aurait sûrement apprécié ma manière directe de voir les choses.
Elle avait fait un testament, vieux déjà de plus de 20 ans. Elle me léguait tout. Il y en avait 4 pages ! Mais il y avait quelques conditions assez surprenantes qui, si elles n’étaient pas respectées rendaient le testament caduc, tous ses biens reviendraient alors à la Guilde des Occultistes : d’abord il fallait que je vive dans sa maison et que je reprenne son activité. Non mais pour qui elle se prenait celle-là de m’imposer des trucs aussi dingues ? Qu’elle se la garde, sa bicoque. Qu’elle la file directement à ses oculistes. Moi, je n’avais pas besoin de lunettes, j’étais une artiste à qui on n’imposait rien. Et reprendre son activité, rien que ça ! Mais elle faisait quoi d’abord cette vieille ? A son âge on fait du tricot et des mots fléchés ! Là, le notaire a été un peu évasif. Il disait qu’elle aidait beaucoup les gens, qu’on venait la voir de loin pour lui demander des conseils mais que cela ne m’empêcherait pas du tout d’exercer mon art. Ce n’était pas la place qui manquait au château !
Ah parce que la bicoque, c’était un château ? Et la tante Adé, une sorte d’assistante sociale. Ça promettait, moi qui n’aime pas les gens ! Je voyais d’ici le tableau, ma photo dans le journal local, avec ma crête rouge, mes bottes cloutées de motarde et mon maquillage charbonneux, comme dirait ma mère et en gros titre : le château de Moulinsart fait peau neuve, il redevient gothique ! Il y avait une autre condition : ne pas avoir d’enfant. Ça tombe bien, je lui ai dit au notaire, j’ai horreur des chiarres ! La dernière condition n’était pas la moins étrange : au cas où ses biens m’appartiendraient toujours au seuil de ma vie, je devrais trouver une héritière à la mauvaiseté aussi bien affirmée que la nôtre. On faisait bien partie de la même famille avec cette histoire de mauvaiseté. Elle était perspicace la vieille ! Quoique lorsqu’elle avait rédigé son testament, j’avais à peine 8 ans mais c’était juste après le coup du vase de Chine et des tulipes.
Finalement, j’ai accepté. Cette histoire de château m’intriguait et me flattait en même temps : moi l’artiste maudite, le mouton noir de la famille, j’allais être châtelaine ! Le soleil brillait lorsque j’ai quitté Guerneville, la petite bourgade la plus proche de mon futur chez moi. C’était tout de suite beaucoup plus agréable que sous la pluie. D’abord quitter la nationale pour une départementale puis une autre plus petite, sans ligne médiane, jusqu’à un carrefour. Prendre entre les prairies où paissent les vaches le chemin dit « chemin du carrefour » jusqu’à une grosse ferme, puis un chemin de terre partiellement empierré, un de ces chemins qu’on appelle chemins creux, entre deux talus. Abandonner les prés et les champs pour s’enfoncer dans la forêt, dans cette « sente aux loups » jusqu’à une haute grille de fer forgé. Celle du château de Beaulieu, le bien nommé.
La clef pour l’ouvrir est gigantesque : elle fait toute la longueur de ma besace. C’est nul, ce n’est même pas un portail automatique ! Lorsque je descends de ma Clio pour l’ouvrir, l’odeur musquée du sous-bois m’assaille, avec un petit soupçon de fragrance printanière. Je décide de le laisser ouvert, par pure flemme. Qui se risquerait à faire les 4 kilomètres de chemin de terre ? Quant aux loups, ce ne doit certainement pas être un portail, même de cette taille qui les arrête ! Encore quelques centaines de mètres avant de déboucher dans une grande clairière. Au fond trône le « château ». Ce n’est certes pas Chambord mais il est toutefois de belle taille avec ses deux niveaux, ses tourelles d’angle, son perron aux marches de pierre couvert d’une marquise, son chien assis et ses cheminées. Derrière, on devine d’autres bâtiments sans étage. C’est sans doute ce qu’on appelle les communs. Dans ma chambre de bonne du 19ème, on n’utilise peu ce vocabulaire. Sur la droite, une véranda est accolée au château. Le tout est entièrement recouvert par les jeunes feuilles d’un ampélopsis qui se mêlent, au-dessus de la véranda aux grappes de glycine. Je ne sais pas depuis combien de temps la tante Adé n’y habite plus. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a au moins une semaine de boulot pour dégager les ouvertures. En attendant, je m’installe sur la pelouse-forêt vierge qui lui fait face et je rêve. La véranda sera un endroit idéal pour y installer mon atelier…..
Le soir, je dors à l’hôtel de Guerneville. J’y resterai le temps nécessaire : avec le château, il y a aussi un confortable petit pécule avec une rangée de 0 impressionnante pour qui ne percevait jusqu’alors que le RSA !
Le lendemain, je fais le plein d’outils de taille, de coupe et de ramassage chez Monsieur la Bricole. En une demi-journée, la porte en haut du perron est dégagée et je peux pénétrer dans mon royaume. J’utilise une autre gigantesque clef. La porte s’ouvre en grinçant. A l’intérieur, tout est étonnement propre. Pas un grain de poussière, pas l’ombre d’une toile d’araignée. Ça ne sent même pas le renfermé ni l’humidité, comme si une tornade blanche venait de passer faire le grand ménage de printemps. Je pourrais presque m’attendre à voir tante Adé sortir du salon pour m’accueillir, si je ne la savais pas, comme moi, dotée d’une méchanceté congénitale, enfin, si elle n’était pas déjà morte. C’est tellement nouveau tout ça que j’en suis toute embrouillée. Je fais le tour des pièces. La véranda est bien telle que je l’imaginais, ensoleillée et chaleureuse avec de profonds fauteuils tout à fait aptes à m’accueillir pour des siestes ou des lectures. J’y installe aussitôt mon matériel de peinture. Je me choisis une des 4 chambres à l’étage, jute à côté d’une des tourelles où sont installées les salles de bain. De la fenêtre, en écartant le feuillage qui l’obstrue, je peux voir la mer, à l’horizon, par-dessus les arbres. Il y a un grenier plein de vieilleries. Dans les chambres, c’est étonnant, les lits sont faits, dans l’attende d’hypothétiques invités. Il n’y a pas de volets extérieurs mais à l’intérieur, des panneaux occultent les fenêtres. Lorsque je les ouvre, la lumière du soleil, filtrée par le rideau d’ampélopsis, donne un éclairage verdâtre comme dans un aquarium. Ce n’est pas exactement la décoration que j’aurais choisir, mais du moins les meubles sont sobres, solides et semblent confortables. La chambre à côté de l’autre salle de bain devait être celle de tante Adé. Il y a un tableau d’une jeune femme à l’air pincé. C’est sûrement elle. Je ne suis pas très à l’aise : quel que soit l’endroit de la pièce où je me trouve, j’ai l’impression qu’elle me jauge de ses petits yeux méchants. Je lui ferme la porte au nez avant de redescendre explorer le rez de chaussée. A droite, il y a un grand salon, avec un unique vase de Chine sur la cheminée, qui communique avec la véranda. De l’autre côté du hall d’entrée, se trouvent une salle à manger et une immense cuisine où il doit faire bon pour cuire des gâteaux ou mijoter des confitures. D’ailleurs une bassine en cuivre reluisant est accrochée avec la batterie de casseroles au-dessus de la cheminée. Derrière la cuisine, il y a une petite pièce qui s’ouvre sur l’extérieur mais aussi sur une réserve aux étagères pleines de victuailles diverses, pots de confiture, de miel, de conserve, jambons et saucissons. Au fond, un congélateur ronronne, plein lui aussi de pièces de viande, de volaille et de sacs de légumes : je sens que je ne vais pas mourir de faim. En face, faisant le pendant à la serre, se trouve ce qui était certainement la salle de « travail » et de réception de tante Adé. Une table disparait sous une incroyable diversité de choses plus ou moins identifiées, une autre recouverte d’un tapis est flanquée de deux fauteuils, une troisième, toute en longueur s’étire sous une fenêtre. Tout un pan de mur est constitué de rayonnages remplis de bouteilles, de bocaux contenant divers liquides et solides, plantes ou minéraux et des livres en quantité. Ce ne sont pas vraiment des romans ! Jardinage, arboriculture, plantes médicinales et toxiques, petit et grand guide des champignons, médecine traditionnelle et alternative, médecine humaine et vétérinaire, manuel complet d’astrologie scientifique et traditionnelle, l’astrologie pratique dans la vie quotidienne, astrologie et arts divinatoires, traité des élixirs floraux, onguents et potions, Ésotérisme et Paranormal, Les Deux Livres De La Divination De Cicéron, l’Oracle Indigo, Principes de philosophie de l’histoire, Petit traité des décodeurs de rêves, Pierre de santé et litho thérapie, Pouvoirs et vertus des cristaux et minéraux, la chiropractie : techniques manuelles douces, entre autre et là, bien en vue, un gros volume à la couverture de maroquin rouge, sans titre mais aux pages couvertes d’une petite écriture serrée, puis penchée, puis ronde et enfantine, puis appliquée, encore des pattes de mouche et de nombreuses pages blanches à la fin …. Ça voudrait dire qu’il y a déjà eu au moins cinq personnes qui ont écrit dans ce manuel. En y regardant de plus près les premières pages datées remontent à 1802 ! Napoléon n’était pas encore empereur ! Sur la dernière page, du 18 juillet 2015, tante Adé a écrit : « Je rends mon tablier après 62 années de bons et loyaux services. Puisse mon héritière être digne de la confiance que nous lui accordons. »
Je commence à avoir une petite idée du « travail » de tante Adé. Quant à reprendre son activité, je me sens loin de la confiance qu’elle semble avoir en moi, je n’y connais strictement rien dans ce domaine ! Ou alors juste du baratin. En lisant quelques bouquins, je devrais acquérir assez vite le vocabulaire dédié. C’est fou ! J’ai à peine passé une heure dans cette antre et déjà j’enfile le costume qu’Adé m’a taillé, presque sans contester car il me semble d’un coup que c’est un costume sur mesure.
J’ai besoin de réfléchir, de respirer un autre air. Je referme portes et fenêtres. J’espère que la conversation du bistrot de l’hôtel me fera bien mais lorsque j’arrive, je me rends compte que je suis attendue. Les gens m’ont identifiée et certains viennent avec beaucoup de respect me demander quand je recommencerai à les recevoir. Alors là, ça me coupe les pattes : hier, je n’étais qu’une punkette urbaine, vaguement inquiétante, débarquée par erreur dans leur petite vie tranquille et aujourd’hui, même si je suis toujours aussi gothique avec mes lèvres et mes ongles peints en noir, on me considère avec déférence et c’est bien la première fois que ça m’arrive ! Je réponds qu’il faut d’abord que je m’installe, que je remette la maison en état, que je prenne la mesure de l’ampleur de ma tâche. Ça semble les satisfaire. Ils me remercient. J’ai envie de leur crier « Mais vous ne voyez pas que c’est juste une imposture ! ». Pourtant j’avale cul sec mon verre de whisky sans rien dire. Je l’ai à peine posé qu’un deuxième se matérialise aussitôt devant moi. Lorsque j’interroge le garçon du regard, il m’indique deux hommes qui jouent à la belote et me font un petit signe… d’amitié !?
Puisqu’il y semble y avoir urgence, je décide de quitter l’hôtel et de m’installer définitivement « chez moi ». En arrivant au château, j’ai la surprise de le trouver aussi bruissant qu’une ruche : une dizaine d’hommes s’activent à tailler l’ampélopsis. La remorque d’un tracteur est déjà à moitié pleine de déchets verts finement broyés. Un homme s’avance, casquette à la main. « On en a encore pour environ deux heures. On va faire du bruit alors si vous voulez, vous pouvez en profiter pour visiter la région…. J’ai mis un panier sur la table de la cuisine. »
Lorsque je reviens, vers midi, ils sont partis. Toutes les ouvertures sont dégagées, la pelouse est tondue tout autour du bâtiment qui a un air tout à fait pimpant. Lorsque je décharge mes courses dans la cuisine, je me rends compte que quelqu’un y a pensé avant moi : le panier sur la table, outre les ingrédients de première nécessité comme poivre, sel, moutarde, huile, vinaigre et sucre, contient du lait frais, du beurre, de la crème, un Neuchâtel, un pain, des œufs, un poulet déjà rôti, une salade, des radis, des fraises, des pommes, des pommes de terre, deux poireaux et trois bouteilles de cidre. De quoi manger pour au moins 3 jours ! Et je ne sais même pas qui remercier ni pourquoi ils ont fait ça.
Toute la journée je me pose des questions en essayant de peindre. D’ailleurs, je n’arrive même plus à peindre. Ce que je vois sur la toile n’a rien à voir avec ce que je veux y mettre. Même les couleurs sont différentes de celles que j’affectionne habituellement. De guerre lasse, je lâche prise et laisse mes pinceaux enduite à leur gré une première puis une deuxième toile. Autant la première est encore le reflet de ma lutte pour maitriser le rendu final mais on y distingue comme une lumière qui tenterait de percer les nuages d’un ciel d’orage. Autant la deuxième parait apaisée. C’est toujours un ciel, mais le soleil se lève au milieu de nuages aux couleurs pastel, car il me parait évident, bien que je n’ai eu que rarement l’occasion d’en voir, que c’est d’un soleil levant qu’il s’agit et non d’un soleil couchant dont les couleurs auraient été plus chaudes, plus rouge-oranger. Je n’ai même jamais eu l’idée de peindre de telles choses. En les regardant, je me dis qu’il y a de l’espoir, mais ma pensée ne va pas jusqu’à me dire pourquoi il y a cet espoir.
J’avale deux œufs à la coque, en y trempant des mouillettes beurrées. Le pain est délicieux, croustillant à souhait. Le fromage aussi est très bon. Quant aux fraises à la crème, je ne me rappelle pas d’en avoir mangé d’aussi parfumées. Je fais chauffer de l’eau où je fais infuser des feuilles tirées d’un bocal sur lequel une étiquette indique « pour bien dormir ». Ici, il n’y a pas de télévision, pas de téléphone, pas d’internet (j’y pourvoirai plus tard) ce qui fait qu’à 21 heures je suis au lit et à 21 heures 10, je dors.
Quelle nuit ! Pour bien dormir, j’ai bien dormi : je me suis réveillée à 9 heures. J’ai fait le tour du cadran. Mais je suis aussi fatiguée qu’après une nuit blanche. Même chose après une sieste dans un des fauteuils de la véranda. Durant 5 jours, je ne fais rien d’autre que peindre et dormir. Manger un peu aussi : tous les jours de nouvelles provisions arrivent sur la table de la cuisine sans que je ne voie personne les y déposer. C’est au bout du cinquième jour que, dans un demi-sommeil, j’entends une voix de femme me dire un peu durement « Bon, maintenant tu en sais assez. Pendant que tu dormais, je t’ai transmis la base que j’avais moi-même reçue. J’y ai ajouté quelques bricoles de mon cru. Tu es une bonne recrue, je ne m’étais pas trompée à ton sujet, tu es parfaitement réceptive. Pour approfondir, il y a les livres et je te conseille vivement de t’y mettre. La peinture c’est bien, ça va t’aider mais maintenant, il faut que tu passes à l’action. Il faut que tu leur dises que tu es prête. Ils t’attendent. Tu ne crois tout de même pas qu’ils vont te nourrir tous les jours, juste pour tes beaux yeux ! Ah autre chose d’important : jamais, tu m’entends, JAMAIS tu ne leur demandes quoi que ce soit en paiement « des services » que tu leurs rendras. C’est eux-mêmes qui décident en fonction de leur situation personnelle. Certains peuvent te donner de l’argent, beaucoup d’argent même parfois, mais c’est plutôt rare. La plupart te paieront en nature et tu verras, tu n’auras pas à t’en plaindre. Si tu as la trouille de te lancer toute seule, tu n’as qu’à demander à Augustin de t’accompagner.»
J’ai sauté du lit, j’ai fait le tour de la chambre mais visiblement je suis toute seule. En prenant mon petit déjeuner, je vérifie un truc : je parcours le premier bouquin qui me tombe sous la main. C’est un traité d’acupuncture. Jamais auparavant je n’avais entendu parler de méridiens. A ma grande surprise, mes doigts s’arrêtent d’eux-mêmes sur tous les points d’acupuncture, que ce soit sur le méridien du poumon ou du gros intestin, mais je peux aussi situer les points yuan, mu ou shu, hors méridiens. Je prends un autre livre. Un guide des champignons. Comme tout le monde, je connais les champignons de Paris, surtout s’ils sont en boite. Là, je ne choisis que des champignons mortels et… pas un faux pas : je sais parfaitement identifier, d’après leur photo, les cortinaires, lépiotes et amanites à rejeter. Je suis bluffée !
Le facteur passe, à 11 heures, pour m’apporter le journal de la veille, à la demande du patron de l’hôtel. Il me montre un article qui dit que la succession de Mademoiselle Adélaïde Bontemps de Beaulieu sera désormais assurée par sa nièce, Mademoiselle Camille Petit de Beaulieu dans les mêmes conditions qu’auparavant. Il y a aussi deux enveloppes à mon nom, sans autres précisions. Comme j’ai l’air surpris, il me dit que ce sont des demandes de rendez-vous et qu’il attend ma réponse pour la faire passer aux intéressés. Il précise que c’est toujours comme ça que tante Adé procédait. Effectivement la première enveloppe contient une proposition pour qu’un certain Armand Trousselier vienne me chercher à 14 heures afin que je voie une de ses vaches prête à vêler, pour que tout se passe bien. La deuxième émane d’une certaine Pélagie Martin. « C’est ma grand-mère, dit le facteur, elle a mal au dos. Je peux vous l’amener demain, au début de ma tournée et venir la rechercher à la fin ? C’est toujours comme ça qu’on faisait avec l’Adélaïde. Elles faisaient leur petite affaire et après, ça leur laissait le temps de boire un café en cassant du sucre sur le dos de toutes leurs connaissances. C’était leur petit plaisir à elles et tant que ça ne sortait pas d’ici, ça ne faisait de mal à personne. Maintenant qu’Adélaïde n’est plus là, ma grand-mère se morfond et nous en fait voir de toutes les couleurs. Enfin, vous, vous êtes jeune, je ne sais pas si ça va le faire avec la grand-mère.»
Le moment était bel et bien venu de me jeter à l’eau ! A tout hasard, je lui demande s’il connait Augustin et s’il sait où je peux le trouver. Il me regarde interloqué et braille par la porte restée ouverte : « Augustin, viens un peu par ici que je te présente ta nouvelle patronne. »
C’est alors qu’apparait le sosie de l’elfe de maison d’Harry Potter. Un moment, j’ai cru à une blague, mais non, c’est un être humain, certes un peu difforme, mais tout ce qu’il y a de plus humain. Timide à l’excès, mais humain. C’est lui qui reçoit quotidiennement la nourriture que les agriculteurs des environs me destinent et qui la dépose sur la table de la cuisine. C’est lui qui fait le ménage et qui veille à ce que je ne manque jamais de rien. Il habite de l’autre côté de la cour, mais pour ne pas me gêner, il entre et sort par la porte opposée qui donne sur le potager, là où je n’ai pas encore pris le temps d’aller.
Il connait bien les habitudes de tante Adé. Pour le vêlage, il me prépare des bottes, un grand tablier, des herbes pour une décoction à faire boire très sucrée à la vache afin d’aider à la délivrance, un pot d’onguent pour que ses chairs ne se déchirent pas au passage du veau, un petit flacon d’eau de bleuet pour les yeux du veau et un autre de calva pour aider Armand Trousselier à s’en remettre. Je n’aurais pas fait mieux, mais j’aurais sûrement oublié la gnôle. Tout se passe comme sur des roulettes. Armand Trousselier me demande si je ne serais pas vexée s’il appelait sa nouvelle vêle Adélaïde en hommage à ma défunte tante. Va pour Adélaïde ! Il est tout content et me donne trois gros rôtis… de veau, bien sûr ! Je rentre à 18 heures et je prends un bon bain en écoutant « In The Name Of Metal » le nouvel album de Bloodbound, un groupe de Heavy Metal suédois.
Quant à Pélagie Martin, c’est une petite vieille d’aspect fragile mais c’est une véritable langue de vipère. Elle commence par tailler un costume à ses incapables de fils et petit-fils pendant que je la manipule puis lui masse le dos. Puis nous allons boire un café dans la véranda avec un gros pain d’épice qu’elle sort de son sac et là, elle me brosse un tableau historique de Guerneville-Calvados et un autre de Guerneville-Californie où elle n’a jamais mis les pieds, bien sûr, mais qui a été fondée par un sien ancêtre, qui a fui la France pour échapper à la justice après avoir assassiné ce qu’on appellerait aujourd’hui un contrôleur du fisc. L’évasion fiscale n’est pas une découverte du 21ème siècle ! Elle repart toute ragaillardie jusqu’à son prochain mal de dos…. la semaine prochaine. Faut être prévoyant dans la vie et savoir anticiper !
Voilà comment et pourquoi ma vie a pris ce brusque virage à angle droit. Je n’avais pas vraiment de projets ni d’objectifs de vie avant cette convocation chez le notaire. J’étais juste contre. Contre tout : la société, la famille, le travail, la patrie. Je n’en ai pas plus aujourd’hui, mais la différence, c’est que maintenant j’ai une place dans cette société, un rôle à y tenir, des gens qui comptent sur moi pour leur venir en aide. Et surtout, je suis sortie de la société de consommation. Il y a de vrais échanges avec les gens d’ici. On est là les uns pour les autres, chacun avec ses possibilités et ses talents, sans transaction monétaire, même si en parole on se taille de sacrés shorts ! Je suppose que mon look punk doit alimenter bien des conversations, mais cela ne se ressent pas quand on fait appel à moi.
Je ne comprends toujours pas vraiment comment je suis devenue celle que je suis aujourd’hui. La transmission du « don » de guérison reste pour moi un mystère. Il faut croire que je devais suivre cette voie, que mon destin était tracé quelque part et qu’il fallait juste que je sois là, dans cette maison, pour m’imprégner de ce savoir. En héritant de son château, j’ai hérité aussi de la renommée de tante Adélaïde et de cette vocation tardive qui maintenant me remplit d’aise. Bien sûr, depuis, j’ai beaucoup lu. D’abord tous les livres qui sont dans la bibliothèque puis des publications que j’ai trouvées via internet.
Il y a pourtant des jours où je regrette de ne pas avoir connu tante Adé. Ces jours-là, je me dis que lorsque je choisirai mon héritière je m’arrangerai pour vivre un petit moment avec elle.

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2 thoughts on “L’héritage d’une vocation tardive, par Marie Saintemarie

  1. Intéressant parcours d’un chemin de vie étrange pour beaucoup.
    De petites longueurs dans les descriptifs mais dont le contenu parle de lui-même.
    Un héritage hors du commun.
    J’ai apprécié la lecture sur un sujet que l’on aborde rarement sur un plan de réalité sans que cela prête à sourire.
    J’ai bien aimé.

  2. Très sympa à lire, et je suppose, très sympa à écrire également ! Mon seul regret est l’absence de paragraphes, qui du coup, rend plus difficile la lecture de ce gros bloc d’aventure et d’ésotérisme. Bref : joli !

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