L’enregistrement, par François Delmoor

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[24 h de la nouvelle 2016 : L’histoire doit se passer à au moins deux époques différentes (pas forcément très distantes), qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles (pas de portails temporels, de machines à remonter le temps, de télépathie…), mais se répondent et se complètent.]

Représentation graphique d'un son. Public Domain

Représentation graphique d’un son. Domaine public

Au groupe, et au plaisir qu’il procure

Les yeux fermés, je souris. C’est juste magnifique. Le morceau a admirablement commencé. Les cuivres ont fait un travail d’orfèvre sur le thème d’intro. Même si j’aurais préféré avoir des trombones supplémentaires. Mais, pff, le budget.

AHM-784628521-UC. Qu’est-ce que c’est que ça ? Cette suite de données n’a strictement aucun sens. Certes, le support est très endommagé, mais rien ne justifie un tel fouillis. Nos directeurs ne sont pourtant pas portés sur les taches inutiles  Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de ça ?

On est partis maintenant pour une vingtaine de minutes de bœuf dans le studio et Clyde, malgré ses yeux cernés par les nuits blanches, a l’air aussi emballé que moi. On l’enregistre à l’ancienne, ce titre, avec tout ce qu’on peut mettre comme effets directs. Et c’est simplement génial.

AHM-784628522-UC. Je ne m’en sors pas. J’ai besoin d’aide pour interpréter ces signes. Je me connecte à l’Unité Centrale pour obtenir davantage d’éléments de contexte. Que suis-je censé découvrir ? D’après Lui, les fragments qui m’ont été confiés ont plus de deux siècles. Leur présence sur le même disque de vinyle laisse supposer qu’ils ont un lien. A moi de le déterminer.

Decrescendo des cuivres. C’est à moi. La main gauche sur le clavier de l’orgue, j’enchaîne les accords de la grille, tout en reprenant le thème de l’autre main, servant de base aux envolées de Clyde à la guitare. Il a mis la distorsion à fond et fait pleurer mes oreilles. Je regarde Misty à la basse, Joey à la batterie. Elle ferme les yeux en se balançant légèrement sur le rythme du morceau. Sur le manche, ses doigts chantent la ligne de basse en écho au thème. Joey, lui, affiche une large banane et abuse de ses cymbales crash toutes neuves. Nous sommes en communion. Oui, c’est un jour idéal pour enregistrer.

AHM -784628523-UC. Ah, enfin quelque chose. Selon les Archives de l’Unité Centrale, il est possible que le disque de vinyle soit un support de sons. Le morceau de carton dans lequel le disque se trouvait est quant à lui le support d’une seule image : quatre machines reliées à quatre hominidés. Les machines n’ont pas l’air d’être autonomes. Sont-elles soumises ? Auraient-elles frayé avec les hominidés ? Les éléments de texte, illisibles, ne permettent pas d’établir une hypothèse.

Clyde vient de jouer le deuxième thème. On s’est arrangés pour qu’il puisse se superposer au premier. Je vais bientôt changer la grille d’accords alors que lui continuera sur sa lancée et l’effet sera incroyable… 1, 2, 3, 4. Maintenant. Oui ! La bascule a réussi. Je dois rester concentré tandis que Clyde improvise sur sa six-cordes. Wouah ! Il est sacrément inspiré. Sans doute le bonheur d’être papa depuis quelques jours. Les glissando me font frissonner. Je sais ce qu’il ressent : ma fille nous regarde à travers la vitre du studio ; elle brûle d’envie de nous rejoindre avec le premier tambourin qui lui tombera sous la main.

AHM -784628524-UC. C’est bien un support de sons, quoique le terme adéquat serait plutôt « parasites ». Je tente de reconstituer les parties manquantes, effacées par l’usure du support, mais le synthétiseur vocal ne produit finalement qu’une série de bruits incohérents. Je n’arrive pas à comprendre que des machines aient pu fabriquer ensemble une telle… chose ? Tout semble mélangé. J’ai identifié plusieurs schémas constitutifs, mais ils se contredisent sans cesse. De nombreux éléments n’ont rien à faire ici. Pourquoi les avoir introduits ? Comment puis-je y trouver une logique et a fortiori un message ?

La partie vocale va commencer. Avant de nous lancer, j’ai demandé à Jaz, la choriste, de penser au pire truc qui lui soit arrivé. Dès ses premières notes, nous nous regardons tous. On tient quelque chose. J’ai envie de pleurer et de rire. Je ne suis pas près de redescendre. Derrière la vitre du studio, Mike, l’ingénieur du son, amplifie l’émotion avec des effets d’échos.

AHM -784628525-UC. Que viennent faire ici ces hurlements de bêtes ?

Quelque chose d’extraordinaire est en train de naître.  Nous venons de revenir au thème principal. Je vais enchaîner avec une improvisation sur un blues à ma façon. Le tempo se ralentit progressivement et les instruments se taisent un à un, laissant la basse et la batterie se limiter à l’imitation d’un battement de cœur. Je me mets à penser à mon père. Je sais que je dois ressentir de la colère pour jouer ce passage. Son absence me pèse. Il ne comprendra jamais ce que j’essaie de faire.  Mes doigts crispés martèlent le clavier. Par petites touches, je dessine un motif autour des battements de cœur. Je suis en rage, mais je l’aime.

AHM -784628526-UC. Voici enfin une structure cohérente. Mais elle n’a aucun sens pour moi. La base de données ne m’est d’aucun secours.

Clyde fait signe aux cuivres : le finale est proche. Ensemble, nous reprenons le thème principal, que notre guitariste déchire avec des éléments du second thème. Joey est déchaîné et Misty pleure doucement. Nous sommes au milieu de la nuit du 14 au 15 mai 1976. Nous avons réussi.

AHM -784628527-UC. J’achève ici mes recherches sur l’élément PNKFLD1976-1. La reconstitution est un échec. Pour des raisons impossibles à établir en l’état des données disponibles, les hominidés ont volontairement saboté le document sonore et contraint les machines à une compromission innommable. Je recommande à l’Unité Centrale la destruction du support sacrilège et de mes travaux sur le sujet, soit les entrées AHM-784628521-UC à AHM -784628527-UC.

Conçu et mixé à Villepinte, les 14 et 15 mai 2016

5400 signes.

FIN

L’auteur : Journaliste présumé né en 1977. Ecrit une nouvelle par an et pas mal de bêtises chaque jour (mais c’est pour gagner sa vie). A fait vœu de silence sur Twitter (@FrançoisDelmoor).

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14 thoughts on “L’enregistrement, par François Delmoor

  1. Une très bonne idée, une bonne ambiance musicale et un décalage drôle.
    J’ai juste un doute sur la toute fin, c’est la bonne date ?

  2. Oui, la musique à laquelle je pensais date des années 1970 (en fait même un peu plus tôt). Il y a quelques indices dans le texte pour ceux qui veulent s’amuser. Je fais allusion consciemment à deux disques majeurs d’un seul groupe.

  3. Très bon thème, effectivement, et très agréable à lire.
    La sensibilité à la musique, et l’art en général, est-elle le propre de l’Homme ? Grande question 🙂

  4. Je veux bien les références de la musique, j’ai pas trouvé ^^ Et le texte donne envie de savoir :p

  5. Très sympa !! Fais-tu référence à Krafwerk ? L’extrait « quatre machines reliées à quatre hominidés » m’emmène dans cette direction ! Cela fait bien trente minutes que je regarde les pochettes des groupes de rock et rock progressifs des années 70 !! Et un peu de psyché aussi ! Well done !

  6. Je ne vois pas à quelles musiques tu fais référence, mais je suis curieuse de les connaître. Etant une modeste mélomane, j’ai particulièrement apprécié cette nouvelle, bien écrite de surcroît et le décalage de ressentis (ou absence de ressenti pour l’un) est effectivement bien rendu :).

    • Alors, je fais allusion à Atom Heart Mother (AHM), de Pink Floyd (PNKFLD), sans la partie au violoncelle et avec l’insertion de The Great Gig in the Sky (la partie chantée), issue de Dark Side of the Moon, toujours de Pink Floyd (« Pense à la mort et chante », avait suggéré le groupe à la choriste). La pochette décrite est fictive, ce groupe ne se représentant jamais sur les pochettes. D’où l’allusion inconsciente à Kraftwerk.
      Pour la petite histoire, Atom Heart Mother a été joué par les élèves de trois conservatoires vendredi en Seine-Saint-Denis. J’étais l’un des deux claviers. La première partie du texte évoque le plaisir que j’ai eu à jouer ce morceau et la deuxième s’inspire de ce que j’ai ressenti la première fois que je l’ai écouté, il y a vingt ans. Bref, je vous raconte ma vie.

  7. Ha c’est marrant j’ai pensé à Pink Floyd surtout Dark Side of the Moon, avec la soliste, et passage du battement de coeur !! Puis je me suis focalisé sur la pochette, erreur !! Et effectivement le PNKFLD, mince !!! 🙂

  8. Bien sûr ces titres évoquent des moments intenses mais, même sans que l’on devine la source d’inspiration, l’alternance fonctionne.
    Le texte vibre.
    Merci pour ce moment de partage.
    (m’en vais chercher le morceau moi :D)

  9. L’instrumentiste et auteur (amateur dans les 2 cas) a pris beaucoup de plaisir à savourer ce texte, retrouvant des sensations éprouvées lors d’impros 🙂
    Je suis curieux de savoir si des lecteurs non musiciens ou mélomanes arrivent à se retrouver dans cette description qui mêle un peu de jargon (bœuf…) ?

  10. J’aime ce concours parce que je sais que je vais retrouver de la musique dans tes nouvelles… qui sont écrites avec brio et une imagination parlant de machine/homme/musique, des thèmes superbes.
    Belles notes 🙂

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