Le temps avance, tic tac, par Noah

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La maison est sombre, silencieuse. Un homme y dort, seul. Un unique bruit se répercute, de mur en mur, dans chaque chambre, chaque recoin, et jusque dans la tête de l’homme endormi. Tic tac, tic tac. Gourmande, l’aiguille avale les secondes et les recrache, dans une ronde sans fin.  Coucou, coucou. Coucou, coucou. De l’horloge sans chiffres sort un petit oiseau qui sonne et annonce à qui veut bien l’entendre qu’il est l’heure d’ouvrir les yeux. Dans la ville, des milliers d’autres oiseaux similaires doivent aussi sonner, ordonner de se réveiller. Et on se réveille. On se réveille avec moins de peine qu’hier, mais sûrement plus que demain.

« Le soleil est radieux aujourd’hui ! Encore un bonne journée, dites donc ! » L’homme se lève,  heureux. Se lave, s’habiller,  déjeune dans un mouvement que l’on sent rituel et immuable. Son café à la main, il se perd dans le bleu du ciel et la foule de ses pensées. Aujourd’hui est un autre jour de travail, qui ressemblera en tous points à celles qu’il a déjà vécu et vivra encore. Tout ce qu’il a à faire, c’est se mettre en route, marcher à travers la vieille ville, qui chaque jour lui semble plus obsolète et insalubre. Bien que toujours enfermée dans des travaux qui semblent sans fin. Il arrivera devant les bâtiments de son bureau, prendra l’ascenseur et ronchonnera sur sa technologie passée, ses normes de sécurité d’un autre temps. Il saluera quelques collègues, aussi ronchons que lui, il arrivera jusqu’à son box et trouvera, sur son bureau, sa pile de dossiers du jour. Sa spécialisation ? Eh bien… c’est assez vague. Ce qu’on lui donne. Aujourd’hui, ce sera un système de sécurité, sur lequel il soit travailler. Ou était-ce hier ?

Il ouvre, sur son ordinateur jugé lui aussi dépassé, ce qui doit requérir son attention. C’est une liste de calculs, de programmes, de combinaisons si complexes qu’ils seraient presque impossibles à décrire ici. Encore une fois, il rouspète, peste et maugrée, devant ce travail d’un ancien temps, si.. antique ! Comment pouvait-on penser comme ça ? Il laisse un instant son attention s’échapper et tenter de se représenter cette époque révolue, ses habitants, qui avaient construit la ville, les bâtiments,  imaginé les ascenseurs et ces systèmes tous périmés. C’est sûr, ils ne devaient pas être à la pointe de l’évolution.. Il essaie de se les représenter.  Peut-être portaient-ils encore des chemises ? Et des chaussures en cuir ? Car c’est à ça que ressemblent des personnes dépassées, dans son esprit. Peut-être allaient-ils au bureau en voiture ? Ces épaves d’un temps passé ? Certes, les tapis roulants qui tapissent sa ville à lui, sa ville d’aujourd’hui, ne sont pas bien mieux. Tout le monde, après tout, sait que l’avenir est aux fauteuils en lévitation. Mais même sa ville d’aujourd’hui est encore un peu arriérée.

Le bruit d’une chaise le ramène à lui. Il faut qu’il se mette au travail, car il va lui falloir du temps pour mettre à jour ce système désuet. Et en effet, il n’aura pas trop de toute la journée, hors pause déjeuner, où  il n’aura pas raté de marronner sur l’usage vieillot d’assiettes en carbone. Quand enfin tout lui semble en ordre et fonctionnel, il sauvegarde, sans oublier de signer discrètement, au bas, de ses simples initiales, S.G.

Vient le moment de rentrer chez soi, de manger, se changer et se mettre au lit, fatigué de l’avancée et des améliorations apportées au monde aujourd’hui. L’homme ne prend pas le temps de lire les dernières nouvelles, ou de trouver un divertissement, qui pourrait le détourner de l’humeur sombre et râleuse qui a constitué une bonne partie de sa journée. Ce qu’il veut, c’est se reposer, retrouver des rêves où rien n’est obsolète, où le futur est brillant et sans tache. Et il s’endort, paisiblement, repensant peut-être encore à cette image de ces habitants du passé, et de leurs réalisations obsolètes. Décidément, on voit qu’ils ne connaissaient pas la course au progrès. L’amélioration du monde est la seule chose qui compte. Il faut que tout soit parfait, comme son travail d’aujourd’hui, que tout soit… Mais le sommeil l’a déjà rattrapé et interrompu dans le cours de ses pensées. Ne reste plus que le bruit des aiguilles, du mécanisme de l’horloge qui fait tic, tac, tic, tac, jusque dans sa tête, jusque dans son esprit, tic, tac, tic, tac. Et les aiguilles poursuivent leur route sur le cadran, avalant les secondes, les minutes, les heures précédentes pour les remplacer par des nouvelles, toutes neuves, toutes propres, moins obsolètes, en somme.

Le coucou sonne. L’homme se réveille.  Il recommence encore un fois son rituel immuable, et se met en route pour le travail. Sur le chemin, il pense… « Rah, j’en ai ma claque de ces fauteuils en lévitation démodés ! Tout le monde sait pourtant que l’avenir du déplacement est dans la téléportation ! » Devant sa pile de dossier de jour, il pense… « Mais en quel siècle était coincé l’homme qui a écrit ce système ? » Et tout en bas, au bout du programme, siège timidement deux initiales, auxquelles il ne prête aucune attention.

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3 thoughts on “Le temps avance, tic tac, par Noah

  1. Oh, l’idée est rigolote ! Elle se déroule plutôt bien et je ne m’y attendais pas jusqu’à la fin. Comme une espèce de jour de la marmotte inversée.

    Un seul truc m’a chagriné, au début de sa première journée tu le décris comme heureux, et puis tout le reste du texte il est grognon et maussade, sans réelle transition entre les deux. J’ai pas l’impression qu’il soit de moins en moins heureux au fil du temps, j’ai plutôt l’impression qu’il passe son temps à toujours râler. Du coup, le fait qu’il se lève heureux c’est un peu bizarre.

    A part ça j’ai pas grand chose à relever et sinon, je suis bien d’accord, le futur c’est la téléportation.

  2. Un linéaire qui traduit un quotidien aussi plat que la vie de ce personnage. Parfaire un existant dépassé, attendre un lendemain identique, satisfont ses journées ? Seuls éléments qui le poussent en avant, des visions d’un futur où la technologie devient le seul rêve.
    Puis vient le personnage suivant, à moins que ce ne soit lui, coincé dans une boucle, même si la technologie apporte son lot d’avancées. Il restera toujours quelque chose à changer. Se téléporter ? pourquoi ? se lever et parfaire les dossiers de la journée ?

  3. « Siège timidement deux initiales »… rien que ce fragment me fait dire que le tout est habilement construit. Très bonne idée, et surtout, très bonne tournure d’écriture…

    Et bien sûr, c’est clairement mieux la téléportation. Je m’en vais dormir, je me demande si ça viendra demain ;D

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