Le psy, ou le divorce, par el la plume

Kindle

La veille, j’ai eu soixante ans, et personne ne m’a souhaité mon anniversaire. Même pas ma femme. Même pas mon fils. Mes salariés n’en parlons pas. Tous des ingrats, des rustres, tous des cons. Alors ce matin-là je suis de sale humeur, et cette petite fouine de Delaunay en rajoute une couche. Il croit qu’il m’impressionne, peut-être, du haut de son mètre cinquante ? Je suis sûr qu’il a fait exprès de le planquer sous ma pile de dossiers, son foutu rapport, juste pour se donner l’impression d’avoir de la répartie. « Il est sur votre bureau depuis hier soir 20h », et gnagnagna… Merde alors, c’est qui le patron ? Ils me sortent par les yeux, tous, là, avec leurs petites vies, leurs petits crédits, leurs petites vengeances. Aucune ambition.

Le soir, je rentre nerveux, je passe à table. Céline a préparé des lasagnes, mais pas des lasagnes normales, elles sont aux légumes. Elle a décidé que je mangeais trop de viande. Que je mangeais trop tout court. C’est pas terrible, ses lasagnes aux légumes. Elle me regarde, elle a l’air contrarié. Elle nous sert du vin, en boit une gorgée et me sort comme ça, de but en blanc : « Jean-Luc, c’est le psy, ou le divorce. »

Je manque de m’étrangler. « Le psy pour toi, j’entends. Pas la thérapie de couple. Tu sais, il n’y a pas que les fous qui consultent. Tu travailles trop, tu es stressé, et tu es devenu invivable. Tu dois te faire aider ». Comme si j’avais besoin d’aide ! J’ai juste besoin qu’on me fiche la paix, qu’ils me lâchent un peu la grappe, elle, Delaunay et tous les autres. Elle se lève de table, elle ne débarrasse rien. Elle part se mettre au lit en me laissant une couette et un oreiller sur le canapé. Okay, bonjour l’ambiance.

Cette nuit-là je dors très mal. Le lendemain, quand je me lève, elle est déjà partie, et il y a un post-it sur la porte du frigo : « Dr Jakowski, 12 rue des Églantines, 01 45 23… »

Je prends rendez-vous.

***

C’est comme ça que je me retrouve, une semaine plus tard, assis devant un grand type très maigre qui tripote un stylo avec minutie du bout de ses interminables doigts, dans une pièce haute comme deux qui ressemble davantage à une bibliothèque qu’à un cabinet médical. « Dites-moi ce qui vous amène ici ». Sauf votre respect, je ne l’ai pas choisi. J’explique l’ultimatum de ma chère et tendre, que je n’ai pas du tout envie de me retrouver seul, ou dépossédé, « mais que les choses soient claires, le problème ce n’est pas moi, le problème c’est les autres. »

Il ne dit rien. D’ailleurs, il ne dit plus rien de toute la séance. Cent balles de l’heure, vous parlez d’une arnaque. Pendant qu’il y en a qui essayent de sauver ce qui reste de la croissance de ce pays… Passons. À dix-neuf heures tapantes il me dit que c’est terminé pour aujourd’hui, et que « ça serait bien qu’on se revoie ». Tu m’étonnes. « Vous me laissez repartir comme ça ? Vous ne trouvez pas que c’est un peu facile ? » Ça m’agace cette désinvolture. Il doit trouver que j’ai un peu raison, parce qu’il me donne son analyse. C’est quand même dingue d’avoir à réclamer pour que les gens fassent leur boulot… Il me dit : « Vous n’avez pas besoin d’être aussi exigeant avec vous-même », et il m’ouvre la porte pour que je sorte.

Je descends l’escalier et je me retrouve sur le trottoir. Il est bondé, un type me rentre dedans, je n’ai pas le temps de réagir qu’il est déjà loin. Je me demande si j’ai bien entendu. Oui, il a dit « exigeant avec vous-même ». Il n’a pas dit « avec les autres ».

Je prends rendez-vous pour la semaine suivante.

***

« Dans la vie, il y a deux catégories de personnes : les perfectionnistes, et ceux qui ont une chance d’être heureux. Racontez-moi l’un de vos échecs ». C’est comme ça que commence notre seconde entrevue. Sauf que ce n’est pas moi qui suis perfectionniste, ce sont les autres qui ont un poil dans la main, ou qui sont bons à rien. J’arrive cinq minutes en retard en réunion ? Ce n’est pas la mer à boire ! Il y a des fautes d’orthographe dans le rapport d’activités ? C’est le fond qui compte avant tout, non ? Mon rejeton repique sa seconde ? Ça arrive à tout le monde d’avoir un moment de faiblesse… Et bla bla bla. Ce qu’il y a, c’est qu’on a construit des générations d’assistés et de fainéants. Quand on fait quelque chose, on le fait bien, point barre.

Je parle, je parle, et je vois bien que Jakowski, il n’en a rien à faire de ce que je raconte. Il insiste. « Racontez-moi l’un de vos échecs ». C’est énervant ce ton condescendant, mais au prix de la séance… Ok, je joue le jeu, un échec, je cherche, il y a bien eu quelques résultats pas terribles à l’école de commerce, mais vous savez comment on est à cet âge-là, on s’intéresse plus aux courbes des filles qu’aux courbes des histogrammes. De là à parler d’un échec… Je cherche, je vous assure, mais non, vraiment, je ne vois pas, je ne veux pas me vanter, mais j’ai réussi tout ce que j’ai entrepris ! Je dirige une boîte de cent-vingt salariés, 3,7 points de croissance l’an dernier, j’ai plus d’argent sur mon compte – sur mes comptes – chaque année que la majorité des français en une vie, un fils à HEC et une femme qui me prépare des lasagnes aux courgettes parce qu’elle craint pour mon coeur, franchement, qu’est-ce que vous voyez de raté là-dedans ? Ça fait sourire le psy. Le coup des lasagnes, sans doute. « Intéressant. Et en plus, vous avez de l’humour ». Il note un truc dans son carnet, puis il le referme, il enlève ses lunettes, il les place dans la poche de sa veste, il se penche vers moi et il me dit droit dans les yeux : « Je vais vous donner un petit travail à faire d’ici la semaine prochaine. J’aimerais que vous viviez un échec. Vous vous débrouillez comme vous voulez. »

***

Sans tarder, je prends le truc comme un challenge. Vous commencez à cerner le personnage, faut pas me chauffer très longtemps pour me faire relever des défis. J’ai une semaine devant moi, largement le temps de trouver une bonne idée et de la mettre en oeuvre.

Le premier jour, je fais une liste des possibilités. Je pourrais aller passer une journée sur la côte et faire un stage de planche à voile. Je déteste la mer, je ne suis plus sportif pour un sous, je passerais certainement la journée entière comme un looser, le dos cassé et les fesses en l’air, infoutu de lever ma voile. Je pourrais passer un examen en ligne dans une matière que je ne maîtrise pas du tout, genre… la géologie, ou la botanique. Je pourrais rouler à deux cents sur l’autoroute et perdre mon permis, et insulter l’agent par-dessus le marché. Etc., etc.

Le deuxième jour, Delaunay me prend la tête avec ses délires de petit chef, je ne vois pas la journée passer et je rentre exténué.

Le troisième jour, je reprends ma liste et je trouve toutes mes idées complètement nulles. Trop facile, trop banal, ou trop dangereux. Je peux trouver mieux, plus grand. Je veux vraiment bien rater. Il m’a quand même posé une belle colle, le Jakowski.

Le quatrième jour, je trouve l’exercice beaucoup moins amusant, je passe un tour.

Le cinquième jour, je demande son avis à mon pote Guy, il se fiche de moi. Je suis vexé.

Le sixième jour je me dis que c’est trop tard.

Le septième jour je retourne voir Jakowski, je m’assois en face de lui et je lui dis : « Je préfère être franc, je n’ai pas réussi à échouer ».

Il me regarde par-dessus ses lunettes pendant quoi, facile dix secondes. C’est long comme un jour sans pain. Il a l’oeil narquois et un sourire au coin des lèvres. « Très bien », il me dit. Comment ça, très bien ?! J’explique que je n’ai pas fait ce qu’il m’a demandé et il trouve ça très bien ? « J’ai raté, je vous dis ! J’ai échoué dans les grandes largeurs ! » Et là je réalise ma connerie. Ok, donc tout ceci n’était qu’un piège et je suis tombé dans le panneau à pieds joints. Je n’ai pas réussi à échouer, donc j’ai échoué, donc j’ai réussi l’exercice. J’ai le sang qui commence à bouillir, vous savez, s’il y a bien quelque chose que je ne supporte pas, c’est qu’on se moque de moi comme ça. Il joue avec mes nerfs, le Jakowski, et moi ça ne m’amuse pas, mais alors pas du tout. J’ai la rage, je lui balancerais volontiers ses bouquins par la fenêtre, je maudis ma femme et ses idées de bonnes femmes, mais où est-ce qu’elle vous a dégoté, hein ? Vous êtes un incapable, et pervers par-dessus le marché, c’est moche de traiter les gens comme ça, vous êtes comme mon père, tiens, un manipulateur, un narcissique, prêt à tout pour qu’on satisfasse ses lubies de dégénéré ! Je me lève et je fais les cent pas dans le cabinet, la pièce me semble tellement étroite, j’étouffe, je m’en vais ouvrir la fenêtre, Jakowski me suis des yeux et note quelque chose en même temps, je crie, mais ça ne va pas mieux, je l’insulte lui et j’insulte mon père, je lui hurle que c’est tant mieux s’il est mort, mais ça ne va pas mieux, je transpire, j’ai toujours aussi chaud, j’ai encore plus chaud, je déboutonne le haut de ma chemise, j’interpelle le psy, il ne me répond pas, je tourne, je tourne, et puis je me rassois, en sueur, épuisé.

« Votre père est mort, donc. Si vous le voulez bien, nous en parlerons la semaine prochaine. »

***

Oui, mon père est mort. C’était en 1973, le pétrole était à dix-huit dollars le baril, j’avais 19 ans et je redoublais ma terminale. Ça intéresse le psy, alors je lui raconte comment ça s’est passé. La crise cardiaque pendant un déplacement professionnel, l’hôpital qui appelle à la maison au beau milieu de la nuit, maman en robe de chambre au volant de la voiture et moi à côté d’elle en train de lutter contre le sommeil, les trois cents kilomètres qu’on a fait en moins de deux heures, papa qui était déjà raide quand on est arrivé, le coup de chaud que ça m’a fait, puis le soulagement qu’il soit mort, puis la culpabilité du soulagement.

« Votre père travaillait beaucoup. »

Oui, il était VRP dans une grosse boîte de tuyauterie. Il était sur les routes presque toutes les semaines, c’était le meilleur élément de son entreprise.

« Et après ça, vous avez entamé des études de commerce. »

Je ne vois pas le rapport, comment, après ça ? Je ne sais pas si c’est la chaleur encore une fois, ou la fatigue, tout à coup je suis largué je ne vois plus où il veut en venir, le Jakowski.

« Vous étiez comment, avant ? Avant la mort de votre père. Vous étiez quel genre de jeune homme ? De quoi rêviez-vous ? Concentrez-vous, je crois que c’est important. »

J’ai la tête qui tourne, j’ai un début de migraine, ça cogne derrière mes yeux, j’ai pas le courage d’aller ouvrir la fenêtre. Je ne vois pas pourquoi c’est important, je vois flou, j’ai du mal à me souvenir, j’ai beau me concentrer, non, je ne vois pas comment j’étais avant mes 19 ans, mais pourquoi ça ne me revient pas ? Mais quand est-ce que je me suis souvenu de cette période pour la dernière fois ? Où sont mes souvenirs d’ado ? Je me revois enfant, mais à 16, 17, 18 ans je portais quoi ? Je lisais quoi ? Je faisais quoi de mes journées ?

Je me dis que c’est un petit passage à vide, rien de grave, un peu de tension. Je me frotte le visage avec la paume de mes mains, Jakowski me tend un verre d’eau, je respire un grand coup, je ferme les yeux, et c’est là que tout remonte d’un coup.

Georges Brassens chante « les gens qui sont nés quelque part », la 2CV nous fait rêver de grands espaces, les principes de l’éducation nationale volent en éclats. Je me balade dans les rues de Paris. L’air est frais contre ma peau, je porte un pantalon patte d’eph et une veste en cuir. Avec moi il y a Thierry, Isabelle et Bruno. Isabelle est nue sous son pull. Elle porte ses sabots. Elle a les cheveux lâchés. On parle littérature et communisme en fumant des roulées. On parle environnement. On aime se retrouver pour prendre un café dans le bistrot près du lycée. Le patron s’appelle Jean-Luc, comme moi. Il a l’âge de mon père. Dans nos gestes et dans nos mots, il y a comme une urgence à faire autrement que nos parents. On parle beaucoup, on parle tout le temps, de nous, des autres, de l’Afrique. On rêve à plein. Nos rêves sont colorés et musicaux. Les guitares électriques font criser les vieux, nous elles nous transportent. Bowie pourrait être notre grand frère. Nos rêves sont sérieux. Nous, on changera le monde. Nous, on fera disparaître la faim dans le monde. Nous, on ne bénira pas le profit mais l’harmonie. On ne boira pas du pétrole mais du cuba libre. On n’aura plus de religion. On ne suivra plus les conventions.

C’était un autre temps. Ce jeune homme qui marche dans la rue, ce n’est pas moi, cette vie n’est pas la mienne. C’est une vie passée, perdue, et elle m’a terriblement manqué. J’ai passé mon bac, j’ai voulu honorer mon père, j’ai dis « pourquoi pas » à une école de commerce, et de rencontre en rencontre, de projet en gratification, j’ai radicalement changé. Cette vie d’avant, je suis triste et déçu de l’avoir oubliée. Je suis heureux de l’avoir retrouvée.

Je laisse un billet de cent sur la table basse de Jakowski et je lui sers la main aussi chaleureusement que possible. Quand je me retrouve sur le trottoir, l’air me caresse le visage et soulève mes cheveux, et je me redresse.

***

Voilà ce qui s’est passé. C’était il y a presque deux ans. Depuis, j’ai beaucoup réfléchi, j’ai revu le Docteur Jakowski chaque semaine, et finalement, j’ai vendu mon entreprise, j’ai pris des engagements associatifs, je me suis mis à la méditation, j’ai parlé à mon fils, et j’ai demandé le divorce. Ça aura été le psy et le divorce, et le commencement d’une nouvelle ère.

el la plume

www.delalitteraturesurlesmurs.fr

Kindle

4 thoughts on “Le psy, ou le divorce, par el la plume

  1. J’ai beaucoup aimé, parce que ce texte donne à réfléchir sur nos comportements, notre histoire, nos choix (et donc nos renoncements) mais aussi parce qu’il nous dit qu’il est toujours temps de changer.
    Merci pour ce chouette moment de lecture 🙂

  2. Légère et en finesse, avec une phrase de fin que j’adore (le psy EEEET le divorce). Bravo !

  3. On laisse nos rêves. On prend la vie à bras le corps. A moins que ce ne soit elle qui nous prenne ? On oublie qui on a été, qui on est et on se perd en route.
    Faire le chemin du retour en une nouvelle, en 24h00, chapeau.
    J’ai lu d’une traite parce que le texte l’exige et je ne voulais pas… échouer ?

Laisser un commentaire