Le pique-nique, par Swaen Boutu

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Le soleil brille, une légère brise souffle ce jour de mai, le temps rêvé pour un pique-nique sur les bords de la Marne. Nous partons juste après la messe dominicale. Nous sommes un peu serrés à cinq dans la nouvelle 2CV grise de papa, tout juste sortie d’usine. Lui au volant, maman à côté et moi derrière entre tonton Jean et ma tante Yvette. Maman est magnifique dans sa nouvelle robe rouge et blanche achetée la veille. Papa est dans son costume du dimanche mais a déjà enlevé sa cravate. Dans le coffre, le panier préparé hier se promène et manque de se renverser à chaque virage. Il déborde presque et laisse entrevoir son contenu dépassant de la traditionnelle nappe vichy rouge et blanche. Du haut de mes six ans, je suis totalement euphorique à l’idée de quitter la maison familiale pour ce coin de verdure au bord de l’eau. Au programme : pêche, jeux dans l’eau, ballon et une sieste, le tout au son du transistor qui diffuse à tue-tête les tubes de Dalida et de Charles Aznavour. J’ai hâte d’y être.

Après ce qui m’a semblé une éternité de trajet et au moins autant de temps pour trouver l’emplacement idéal, les parents détachent les sièges de la voiture. Le décor est enchanteur : le soleil chauffe mes joues, les oiseaux chantent, le lilas dispense une odeur douce. Cette journée s’annonce encore plus belle que dans les images que j’ai en tête depuis une semaine. Au loin on aperçoit une autre famille en train de manger et on entend les rire de quelques enfants en train de jouer à chat. C’est l’heure de décharger le coffre, rien ne manque : œufs durs, pains frais du jour, jambon et salade, les gourdes pleines d’eau et le vin rouge évidemment. Pour le dessert ma tante a même préparé une tarte aux fraises.

Pendant que les discussions vont bon train entre les hommes de la maison « tu as vu en Algérie… », « Et le président De Gaulle a dit… », les femmes commencent à étaler toutes les victuailles sur la nappe. A la première gorgée de vin, mon père laisse tomber la bouteille qui se renverse à peine sur le tissu.

« Fais attention, René ! s’exclame ma mère, tu n’es vraiment pas capable de faire quoi que ce soit comme il faut. »

Puis très vite, avant que papa n’ait le temps de répondre, elle ajoute un « excuse-moi. » contrit.

De mon côté, je commence à essayer d’écaler mon œuf. Très vite, tonton Jean arrive pour m’aider. Il est gentil tonton mais il n’est pas plus dégourdi que moi et au bout de 10 minutes, ça n’a pas beaucoup avancé. Heureusement maman est là, elle prend délicatement l’œuf des mains de tonton et en quelques secondes je peux m’installer pour le manger.

_Tu as vu Jean ? Dit mon père, Marie s’assoie en tailleur pour manger. Exactement de la même manière que toi à son âge !

_ Je ne pourrais plus le faire maintenant ! J’ai perdu de ma souplesse d’antan !

_ Ah c’est sûr dit ma mère ! en ajoutant : on est bien mieux installé sur ces sièges.

Une fois le repas fini, tout le monde profite de cette journée ensoleillée à l’abri des marronniers. Papa et tonton jouent un peu aux raquettes avec moi pendant que maman et tatie s’occupent du rangement et s’installent avec leur tricot. Je les entends discuter d’enfants, je suis sûre qu’elles parlent de moi.

Le soleil me fait cligner des yeux tout le temps et je rate toutes les balles. « Viens, » me dit tonton, « on va chercher nos lunettes de soleil : avec nos yeux clairs, il ne faut pas prendre de risques. » Une fois les lunettes sur nez, ça va beaucoup mieux mais après quelques échanges, papa nous quitte pour aller lire le journal du dimanche.

Tonton et moi enchaînons sur une partie de pêche qui dure des heures. Jean m’explique tout sur les poissons d’eau douce qu’on peut trouver dans la Marne. Maman nous regarde tout le temps, son tricot n’avance pas beaucoup. Elle finit par se lever et venir nous rejoindre et écouter attentivement l’exposé. Très vite tata et papa font de même et viennent s’assoir à côté de la canne à pêche.

Alors que la fin d’après-midi approche à grands pas, Jean se retourne et dit en riant : « Bon, la pêche n’a pas été très bonne, le repas sera frugal !»

C’est avec une tristesse infinie que j’entends mon père dire :

« La route est longue et demain il faut retourner au turbin. Jean, tu viens m’aider à remettre les sièges dans la 2CV ? »

Tonton commence à ranger le matériel de pêche, maman et ma tante rangent la nappe et le panier…

« Marie ! Marie ! » Une main se pose sur mon épaule me faisant sursauter. « Il faut vraiment qu’on se mette en route, l’enterrement de Jean est dans 30 minutes et nous n’avons plus de temps à perdre si nous ne voulons pas arriver en retard. »

À ces paroles, je quitte des yeux la photo que je regardais sans vraiment la voir. Quel beau souvenir ! C’était il y a 50 ans déjà et pourtant je me souviens de chaque détail comme si c’était hier.

_ Quelle belle journée nous avions passé ce jour-là. Tu te souviens ? Dommage que papa ne soit pas sur la photo. Avec la mort de Jean, il ne reste plus que nous deux de cette journée.

Pour la première fois de ma vie, je vois ma mère pleurer.

_ Je l’ai toujours aimé, lui, la vie est parfois si cruelle. dit-elle

Ma mère quitte la petite maison en baissant le voile noir qui ne parvient pas à masquer ses larmes.

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2 thoughts on “Le pique-nique, par Swaen Boutu

  1. La nouvelle est « simple » mais fournie, et surtout, efficace. Elle restitue bien selon moi l’époque, et l’idée est bonne…
    Par contre, je vois des _ au lieu des – habituels pour les dialogues (éventuellement et mieux –). Style personnel ? 🙂

  2. Merci pour les souvenirs, la « deuch » les sièges démontés en guise de fauteuils, le « transport-à-15 » dans la voiture qui doit tanguer ferme sur les routes…
    Une nostalgie qui fait partie intégrante du mythe 2-chevaux mais pas que.
    Comme disait le chanteur « il s’agit d’un temps que les plus jeunes ne peuvent pas connaître » (ou un texte approchant).
    Des détails qui se laissent avaler au fil de la lecture comme autant de bonbons aux saveurs évanouies.
    Merci 😀

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