Le Cube d’Ambre, par Jérémie Lebrunet

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[24 h de la nouvelle 2016 : L’histoire doit se passer à au moins deux époques différentes (pas forcément très distantes), qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles (pas de portails temporels, de machines à remonter le temps, de télépathie…), mais se répondent et se complètent.]

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1. An 1097, Le Caire (Égypte actuelle)

Le vizir Al-Afdhal congédia ses conseillers d’un geste las de la main, lissant machinalement ses moustaches blanches de l’autre. Les trois hommes se levèrent de leurs coussins dans des froissements d’étoffes et ramassèrent les parchemins étalés sur la table basse. Puis, ils sortirent à reculons de la salle à colonnades, le buste incliné en signe de respect.

Le dirigeant politique tourna la tête vers les arcades qui menaient au balcon de la demeure et s’abîma un instant dans la contemplation de la mosaïque des toits de Qâhira et de la grande mosquée. Pendant ce temps, ses serviteurs débarrassèrent la table en silence. En moins d’une minute, le thé et les pâtisseries aux amandes et au miel avaient disparu.

Al-Afdhal soupira profondément. La journée avait été longue et la fatigue s’était abattue sur lui au cours de la réunion. Elle n’avait cependant pas pour cause l’excès de gâteaux, ni les divisions qui rongeaient l’État fâtimide. Il faisait pourtant de son mieux pour renforcer la position du jeune calife sur le trône et dans son rôle de 19e Imam de la communauté ismaélienne, bien qu’il ne fût que le fils cadet de feu son père. Pour cela, Al-Afdhal avait évincé radicalement Nizâr, le frère aîné. Il secoua la tête pour chasser de son esprit les cris poussés par l’héritier légitime lorsqu’on l’avait emmuré vivant.

La seule ombre au tableau était le petit-fils de Nizâr : personne ne l’avait retrouvé et le vizir craignait que des Nizârites ne l’eussent emmenés en cachette au fort d’Alamût. Mais cela non plus ne constituait pas la cause de sa lassitude.

Non, Al-Afdhal sentait ses forces le quitter chaque jour un peu plus. Son corps, ce fidèle compagnon, le trahissait. Cela le contrariait au plus haut point.

Le vizir se leva lentement de son coussin et se dirigea vers une tenture murale qu’il écarta pour accéder à un escalier en colimaçon. Monter dans ses appartements était devenu une vraie souffrance pour ses genoux.

Le vieil homme déboucha dans le vestibule, essoufflé. En face, de l’autre côté de rideaux en soie, s’étendait sa chambre à coucher où plusieurs serviteurs l’aideraient à se dévêtir, tandis qu’à gauche se trouvait ses pièces d’aisance. Ignorant les charmes de ses concubines, il déverrouilla la porte en bois massif sur sa droite.

Al-Afdhal pénétra dans son cabinet d’étude richement éclairé. Son disciple Malik y avait allumé de nombreuses lampes à huiles. Trop nombreuses, alors que le vizir préférait une ambiance plus tamisée, propice aux sciences occultes.

— Bonsoir, mon maître, dit l’adolescent en se prosternant.

— Il suffit, éteins-moi la moitié des lampes et déguerpis !

Malik s’exécuta avec empressement, puis quitta la pièce. Depuis plusieurs mois déjà, Al-Afdhal ne supportait plus le garçon. Il se montrait exécrable avec lui, malgré ses efforts manifestes pour le satisfaire.

Le vieil homme s’assit dans son fauteuil le plus confortable. Malik avait placé sur la table basse plume, encre et son grimoire. Le vizir relut ses dernières notes en fronçant les sourcils. Ses potions restaient sans effet sur son enveloppe corporelle. Il ne comprenait pas à côté de quoi il passait dans leur élaboration.

Finalement, il jeta le livre au loin dans un froissement de papier. Un lourd silence retomba sur les lieux et l’homme soupira à nouveau. L’immortalité lui tendait la main, il le savait, mais il ne parvenait pas à la saisir. Et ce corps retournerait sûrement à la poussière avant qu’il n’eût pu combler le fossé de son ignorance.

La seule consolation qui lui restait était sa récente découverte sur la manière d’éviter la désagrégation de son âme lorsque la mort viendrait le chercher. En espérant que la sénilité ne l’empêcherait pas de réciter l’incantation.

Parfois, il lui prenait l’envie de renverser une lampe à huile au pied d’une des bibliothèques pour laisser le feu dissiper ses tourments.

Astaghfiru Allah… murmura-t-il pour dissiper sa culpabilité de nourrir de telles pensées.

2. An 2016, Paris (France)

Flora sortit de son sac à dos son Guide du Routard et le dossier qu’elle avait imprimé pour lire pendant le vol. Puis, la jeune femme rangea le bagage dans le compartiment au-dessus de sa tête. Elle demanda alors à sa voisine de la laisser accéder à son siège près du hublot par lequel elle voyait la piste de Roissy-Charles de Gaulle.

— Merci, Madame.

Vêtue d’un tailleur très chic, la dame devait avoir une cinquantaine d’années.

— Je vous en prie, ma chère. Vous avez eu raison de prendre de la lecture. Moi, j’ai oublié mon roman à l’hôtel… Les neuf heures vont me sembler longues.

— Oh, vous voulez que je prête mon Routard ? J’ai de quoi m’occuper, ajouta Flora en agitant sa liasse de feuilles A4.

— Non, sans façon, je vous remercie. Je connais bien le pays.

— Ah bon ?

— Oui, mon mari travaille à Bakou pour une compagnie pétrolière. C’est votre premier séjour en Azerbaïdjan ?

Flora offrit un large sourire à son interlocutrice :

— Oui. Et je suis impatiente, j’ai toujours voulu y aller !

— Ah bon, mais pourquoi ? s’étonna sa voisine en haussant un sourcil. À part les attraits de la partie occidentalisée de la capitale et la désolation des collines, il n’y a rien à y faire…

— … Eh bien, je ne sais pas trop comment l’expliquer. Je sais que ça peut paraître bizarre dit comme ça, mais… je me sens appelée par cette région du monde. (Elle eut le même haussement d’épaules qu’à chaque fois que ses parents la questionnaient sur les raisons de cet intérêt.) Mais en réalité, je vais en Iran pour participer à un camp de fouilles archéologiques sur les bords du lac d’Ourmia. L’organisateur – il est quelques sièges devant – nous a dit qu’il était plus facile de partir de Bakou, de passer la frontière grâce à l’agrément universitaire de notre groupe et de nous rendre ensuite à Ourmia par la terre.

— Aaah, le lac salé. Il paraît que les amoureux des minéraux sont ravis par le paysage, mais qu’il faut se dépêcher d’y aller avant que le lac ne finisse à sec dans les prochaines décennies. Vous êtes archéologue ?

— Non, je viens tout juste d’avoir mon bac. Mais à la rentrée, je commence un premier cycle à l’école du Louvre. (Elle désigna son dossier imprimé.) D’ici là, j’ai de quoi me documenter sur les empires qui se sont succédés sur ces terres. Saviez-vous que les Mongols étaient venus dans la région dans les années 1260 pour conquérir l’Irak, la Syrie, l’Égypte, puis tout le Caucase ?

3. An 1148, fort d’Alamût (Syrie actuelle)

Thierry d’Alsace, Comte de Flandre, récita encore une fois le Pater Noster, puis il frotta ses mains gantées l’une contre l’autre pour tenter de les réchauffer. Ces montagnes étaient décidément bien plus glaciales que son pays en plein hiver. Il ne regrettait toutefois pas d’être parti si loin de ses terres. L’aventure et la cause de Dieu l’avaient toujours attiré vers l’Est depuis qu’il était en âge de brandir une épée.

La deuxième croisade avait été une excellente occasion de quitter son comté avec une lame affûtée et une cotte de mailles. Ses hommes débordaient eux aussi d’enthousiasme, du moins au début. Aujourd’hui, si loin du gros des armées de Louis VII et face à la forteresse d’Alamût perchée sur son éperon rocheux, le doute s’insinuait dans leurs rangs, aussi sournois que la gangrène. Mais Thierry avait la conviction intime que Dieu voulaient qu’ils fussent ici.

Fort heureusement au cours de ces derniers jours, Frère Philippe, le prêtre assigné à leur compagnie, n’avait eu de cesse de rappeler à ses compagnons l’importance de leur mission : Eugène III leur avait mandé de libérer la Terre sainte des musulmans et de leurs rites païens.

Un cri retentit, tombé du haut des murailles. L’ennemi les avait repérés. Le Comte sonna la charge et toute sa compagnie passa au pas de course.

La tension de la bataille lui noua le ventre, tandis que la sensation extatique d’être au bon endroit s’emparait de lui. Il avait fini par comprendre que cette sensation représentait la voie choisie par Dieu pour lui communiquer ses ordres.

La foi du Comte et de ses combattants se fracassa contre les pierres de la forteresse, fauchée par la grêle de flèches qui s’abattit du ciel telle une colère divine.

4. An 1103, Le Caire (Égypte actuelle)

Al-Afdhal entra précipitamment dans son cabinet d’étude. Il n’avait que très peu de temps, ses ennemis pénètreraient bientôt en ces murs.

Sur l’une des étagères, le vizir s’empara d’un cube gros comme le poing, taillé dans de l’ambre, et le posa au centre de sa table de travail, après avoir poussé sans ménagement les livres et autres objets qui l’encombraient.

Khra, mais où est Malik quand j’ai besoin de lui ? pesta-t-il.

Le vieil homme perdit de précieuses secondes à fouiller parmi les ouvrages devant lui, avant de traverser la pièce pour aller chercher son grimoire sur la table basse.

Une fois revenu en face du cube, il ouvrit le livre à une page recouverte d’une écriture cunéiforme. Il y avait trop longtemps qu’il ajournait le rituel, le contraignant aujourd’hui à l’effectuer dans la précipitation.

Autour du cube, Al-Afdhal traça un motif complexe avec une craie, à même la table. Il s’éclaircit la gorge pour prononcer sans défaillir ces paroles en sumérien dont l’origine se perdait dans la nuit des temps.

— Diĝir nin-kur-kur-ra. Geš-e Abû al-Qâsim al-Afdhal Shâhânshâh lugal, igi ani-r !

À mesure qu’il récitait la formule, le sorcier sentit un picotement au sommet de son crâne, puis il eut la sensation qu’un liquide froid lui était versé dans la tête par un djinn pernicieux.

— Opi šum nep ur-Abû al-Qâsim al-Afdhal Shâhânshâh, mu-na-du.

La pression ne cessait de grandir entre ses oreilles jusqu’à devenir proprement insupportable, à tel point qu’il dut se cramponner au bord de la table pour ne pas défaillir.

— Du-du mu-ĝen !

Le dernier mot sorti de sa bouche, il lui fut impossible de refermer celle-ci et il se mit à hoqueter violemment. Un fluide gluant commença de s’écouler entre ses lèvres. Il eut la présence d’esprit de se pencher au-dessus du cube d’ambre.

La substance qui contenait toute la somme de ses connaissances était d’un noir plus profond que la nuit. Elle rencontra alors la face supérieure du cube. Elle pénétra à l’intérieur, troublant la couleur dorée de volutes noires à la manière de gouttes d’encre dans un verre d’eau.

Une minute plus tard, sa bouche libérée et sa tête plus légère, le vizir contempla le réceptacle d’ambre : une forme sombre tourbillonnait doucement à l’intérieur, animée d’un mouvement qui semblait perpétuel. En évolution perpétuelle, à l’image de la connaissance. Il s’absorba dans la contemplation de ce nuage noir pendant une durée indéfinie, tant cela l’attirait. Il ressentait un pincement au cœur, comme si tout son être réclamait la réappropriation de ce savoir qui lui appartenait. Un instant, il pensa comprendre ce que les consommateurs d’opium éprouvaient lorsqu’il leur fallait une nouvelle pipe.

Affaibli par le rituel, le sorcier s’arracha difficilement à sa rêverie pour aller s’asseoir dans son fauteuil, la main crispée sur le précieux cube.

5. An 2016, lac d’Ourmia (Iran)

Malgré la fatigue cumulée de trois jours de trajet en 4×4, Flora n’arrivait pas à fermer l’œil. La tension intérieure qui l’habitait était trop forte ; les pensées galopaient dans sa tête à propos de ce qu’elle ferait une fois parvenue au site de fouilles. Pour tromper le temps, elle écoutait les bruits de la nature : le vent dans les herbes hautes, le chant des insectes estivaux, quelques petits animaux qui furetaient parmi les tentes…

Elle n’avait qu’une hâte : se retrouver au bord du lac. De façon inexplicable, elle savait que sa place était là-bas, qu’elle avait quelque chose à y accomplir. Si la distance avait été moins grande et le risque de se perdre moins élevé, elle serait partie à pied sur le champ. Mais il lui fallait attendre l’aube pour que le groupe remballât le campement et reprît la route pleine de nids-de-poule. D’après leur guide, il restait une demi-journée de trajet.

La tombe de Hulagu Khan, mort en 1265 et petit-fils de fameux Gengis Khan, se trouvait quelque part à proximité du lac. Personne ne l’avait jamais trouvée, mais des écrits découverts en Mongolie la localisaient dans la région, peut-être sur l’une des îles qui constellaient le lac. La cérémonie avait soi-disant été somptueuse et chacun de ses guerriers avait offert un objet de valeur à son Khan bien aimé.

L’homme était mort au cours de sa seconde campagne de conquête dans la région. La première fois, il s’était rendu maître de l’Irak toute entière, portant un coup fatal au cœur politique et culturel de la région. Puis, il avait envahi la Syrie et les territoires qui bordaient la mer Méditerranée d’Alep à Damas. Ses armées s’apprêtaient à défaire l’Égypte lorsque son frère aîné, le quatrième grand Khan, était mort et qu’il avait dû rentrer au pays pour faire valoir ses droits à la succession. Ce fut finalement son autre frère Kubilaï qui avait eu gain de cause.

Les eaux du lac d’Ourmia étaient étonnamment bleues et tranchaient avec la roche claire des berges et des îlots. Aussitôt le 4×4 arrêté près du rivage et du site de fouilles où travaillaient déjà d’autres personnes, Flora sortit du véhicule, poussée par une pulsion impérieuse. Elle faussa compagnie aux membres de son groupe, bien trop occupés à déballer leurs affaires pour s’apercevoir de sa disparition.

Sac sur le dos, la jeune femme troqua le voile contre un chapeau à larges bords pour se protéger du soleil. Elle gravit la pente rocheuse avant de se perdre parmi les collines escarpées. Une sorte de sixième sens l’aiguillait vers l’avant, vers un sommet pointu qu’elle voyait surplomber le paysage, à quelques kilomètres de là.

Elle aurait été bien en peine de justifier à ses parents sa présence aussi loin du groupe archéologique dont elle leur avait tant vanté les mérites dans le but de les convaincre de la laisser partir en Iran, à peine majeure.

6. An 1255, fort d’Alamût (Syrie actuelle)

Rester à regarder cette forteresse pendant plus de vingt jours avait failli rendre Chuluun complètement fou, tant était puissant le souffle qui dominait son esprit et couvrait la voix de ses ancêtres. De sa vie, il n’avait jamais autant joué aux dés. Mais son trouble le déconcentrait et il devait maintenant une petite fortune à ce fourbe d’Abaqa qui ne manquait pas une occasion de se moquer de lui. Qu’importait, ils étaient sur le point de devenir immensément riches.

Le siège de la forteresse venait de prendre fin : les couards avaient négocié leur reddition en échange de la survie de leur imam et de leur secte. Le grand Hulagu Khan avait accepté, mais la citadelle serait pillée et ses occupants massacrés.

Chuluun courait désormais sur le chemin de montagne qui menait à la grande porte, respirant à l’unisson avec ses frères. Si loin de ses prairies natales, il n’avait jamais été si proche de son but. Faire couler le sang assouvirait peut-être cette tension intérieure qui l’habitait. Le Mongol n’arrivait pas à déterminer s’il avait totalement fait siens les ordres de Hulagu ou bien si leur chef avait lui aussi répondu à un appel intérieur de marcher vers le soleil couchant.

Toujours était-il que Chuluun se sentait profondément honoré de faire partie de la plus grande armée mongole jamais levée depuis la fondation de l’Empire par Gengis. « Établir les coutumes et la loi du Khan de l’Oxus jusqu’à l’Égypte », voici la mission dont ils étaient investis et dont ils s’étaient acquittés en soumettant avec facilité le peuple des Lors au sud de l’Iran. Et s’il lui fallait rejoindre le monde des esprits aujourd’hui, il espérait que les dieux seraient cléments avec sa femme et son fils restés au khanat.

Armes au poings, ils pénétrèrent dans la forteresse sans rencontrer de résistance. Les rues étaient désertes, les habitants devaient se terrer chez eux comme des lapins apeurés. Les Mongols ne tardèrent pas à découvrir une troupe de combattants rassemblés sur la place centrale, au pied de la tour principale. Leur infériorité numérique ne laissait aucun doute sur l’issue finale de l’affrontement et la situation aurait même pu faire rire quelqu’un de mal informé. Mais la réputation de la secte de la montagne la précédait.

Chuluun entendit nettement la voix intérieure lui commander de s’introduire dans la bâtisse que gardaient leurs ennemis. Il ne savait pas pourquoi, mais il n’avait pas d’autre choix.

Aux côtés de ses compagnons, il s’abattit alors sur les hashashins avec la fureur d’un orage.

Chuluun n’atteignit jamais l’entrée de la tour. Quant à Abaqa le cupide, il eut ce privilège.

7. An 1103, Le Caire (Égypte actuelle)

Le disciple d’Al-Afdhal entra précipitamment dans le cabinet d’étude. La toge en désordre, il semblait avoir couru. Il remarqua aussitôt le vizir assis dans son fauteuil, le regard fixé sur un objet dans sa main.

— Maître, vous êtes là ! Allah ta’âla !

Le vieil homme sursauta, arraché à sa contemplation, et posa des yeux furieux sur l’adolescent.

— Et toi, où étais-tu, imbécile ? Alors que mes ennemis sont à nos portes !

Malik se renfrogna aussitôt, vexé. Il resta immobile, à attendre les ordres du vizir.

— Approche !

Méfiant, le jeune homme s’exécuta, s’avançant à moins d’un mètre. Al-Afdhal lui tendit alors le cube d’ambre.

— Va mettre ceci en lieu sûr dans le caveau de ma famille, je ne suis pas en état de le faire. Emprunte le passage secret derrière la bibliothèque, tu seras bientôt hors de nos murailles.

Malik saisit l’objet, puis se recula vivement vers l’entrée de la pièce.

Le sorcier fronça les sourcils :

— Où vas-tu ? C’est de l’autre côté.

— C’est bon, venez ! cria le jeune homme en direction du vestibule, ignorant la question de son maître.

Aussitôt, deux ombres drapées de noir et dissimulées sous des capuches entrèrent en silence dans le cabinet. Les heyssessinis.

Al-Afdhal soupira. La mort était là, invitée dans sa maison par la trahison de Malik. Il croisa le regard de l’adolescent, soudain devenu tranchant.

— Il fallait mieux me traiter.

8. An 2016, lac d’Ourmia (Iran)

Flora, en nage, vida la fin de sa bouteille d’eau. Elle souleva son chapeau pour s’éponger le front encore une fois. Les distances étaient trompeuses : elle marchait déjà depuis près de deux heures. L’avantage était que le soleil commençait à décliner, abaissant du même coup la température de l’air. Mais les roches demeuraient brûlantes et il lui était impossible de s’asseoir sans se brûler la peau.

Après une vingtaine de minutes d’efforts supplémentaires, elle arriva enfin sur le flanc du piton. La voix intérieure lui dictait de gravir la pente. Elle s’exécuta, jusqu’à ressentir le besoin d’obliquer vers la droite pour suivre une ligne de crête secondaire. La jeune femme contourna ainsi complètement le sommet qui était resté dans sa ligne de mire toute l’après-midi.

Elle atteignit bientôt le bord d’un escarpement rocheux au fond duquel elle eut envie de descendre. Une forte impression de déjà-vu s’empara d’elle. Elle avait lu quelque part qu’il s’agissait probablement de l’effet d’une micro-seconde de décalage entre les deux hémisphères cérébraux dans le traitement de l’information perçue. Elle haussa les épaules comme pour évacuer une question embarrassante.

En toute bonne foi, elle ne s’expliquait pas du tout la nécessité qui l’habitait et qui la poussait ainsi à se mettre en danger dans un environnement inconnu et potentiellement hostile. Son esprit cartésien n’avait aucun argument sensé à fournir. Mais étrangement, la jeune femme se sentait confiante, comme si la perspective de mourir de soif ou piquée par une scorpion n’avait guère d’importance.

À mesure qu’elle passait dans l’ombre projetée par l’escarpement, elle distingua ce qui ressemblait à une anfractuosité rocheuse. Plus elle descendait et plus l’ouverture s’avéra être large. En réalité, deux personnes auraient pu s’y glisser de front.

Elle avait le sentiment d’avoir fait toute cette route pour ça. Quatre mille kilomètres pour une grotte.

Flora s’y aventura sans hésiter sur les rochers inégaux qui en constituaient l’entrée. Elle sortit sa lampe-torche dès que l’obscurité devint trop importante.

9. 1323, Pervari (est de la Turquie actuelle)

Lorsque son père eut disparu derrière la crête et que les bêlements des chèvres se furent totalement estompés, Shahnaz rassembla son courage. En plus de se rendre coupable d’une fugue indigne d’une jeune fille de douze ans, elle allait manquer à ses devoirs de grande sœur en abandonnant ses frères. Mais quand on avait presque quatre et six ans, on pouvait bien rester tout seuls une journée entière à jouer devant la maison.

Le plus impardonnable aux yeux de son père serait, sans nul doute possible, de prendre sans permission l’âne de la famille. En dehors des chèvres, c’était leur unique bête de travail et à ce titre, il était précieux.

Mais le besoin de partir explorer les collines était plus fort que la prudence la plus élémentaire. Une partie d’elle se jurait qu’elle serait de retour avant que son père ne revint des pâturages, mais une autre se demandait jusqu’où elle réussirait à aller aujourd’hui si elle continuait tout droit sans s’arrêter jusqu’au soir.

Elle sortit la gourde d’eau et le petit paquet de fruits secs de sa cachette, économisés un à un depuis des semaines, embrassa ses frères tendrement, puis enfourcha l’âne. Sans elle, il n’y aurait plus de présence féminine dans leur entourage à part ses tantes à la ville voisine. Il fallait donc qu’elle revînt un jour ou l’autre.

Un paysan l’avait toisée longuement quand elle lui avait demandé son chemin, de la désapprobation plein les yeux à la vue de cette jeune femme presque en âge de se marier et voyageant seule. Pour finir, il avait tout de même consenti à lui dire de ne pas s’aventurer trop près du piton rocheux. Il y avait fort longtemps, des soldats étaient venus dans la région et avaient semé le malheur parmi les villages alentours. Les âmes tourmentées de leurs victimes s’étaient changées en djinns malfaisants qui résidaient depuis dans cette zone. Son propre père le tenait de son père.

Shahnaz avait acquiescé, avant de prendre précisément le chemin défendu. Elle sentait que quelque chose l’appelait là-bas, cette même chose qui l’avait faite quitter son domicile quatre jours plus tôt.

Il lui tardait d’arriver. Elle avait soif et les fruits secs étaient digérés depuis bien longtemps. Une dépression apparut bientôt dans le paysage. Au fond, il lui sembla distinguer l’entrée d’une grotte. Son cœur fit un bond dans sa poitrine : c’était là !

Elle descendit de son âne et le laissa au bord de l’escarpement sans en attacher la corde. Ainsi, il serait libre de prendre le chemin du retour si elle tardait à remonter. Sa famille aurait besoin de lui.

Une fois rendue au fond de la dépression, elle se glissa dans l’ouverture rocheuse sans sourciller. À mesure qu’elle s’enfonçait dans l’obscurité, la peur monta en elle jusqu’à la faire suffoquer. Elle sentait qu’elle était en danger, mais une voix en elle lui assura qu’elle servait une cause qui la dépassait.

Shahnaz n’eut pas le temps de ressentir de la douleur lorsque son pied déclencha un mécanisme et qu’une pluie de flèches la transperça.

10. An 1103, Le Caire (Égypte actuelle)

Sur le visage de Malik, la colère laissa la place à la surprise lorsque l’un des heyssessinis lui trancha la gorge et s’empara du cube dans sa main. L’adolescent s’écroula dans un râle.

Le cœur du vieil homme se serra. La perte irrémédiable de son disciple l’affectait terriblement, tout autant que le sentiment de culpabilité de s’être si mal occupé de lui. Mais il fut encore plus touché à cause du vol de ses connaissances par des ignorants qui ne sauraient qu’en faire.

Déjà la deuxième ombre s’approchait de lui. Un éclat de lui lumière joua sur le fil du poignard qui dépassait de sa main.

Utilisant le peu d’énergie qui lui restait, le vizir mit un doigt dans sa bouche pour faire pivoter une dent creuse. Il écrasa la petite boule en verre et un goût infect se répandit aussitôt sur sa langue. Malgré la douleur causée par les fragments de verre, il eut le temps de prononcer quelques mots en akkadien avant de subir la lame de l’assassin :

— Ulammid abūtum waṣūtum.

Alors que la vie s’échappait par sa gorge fendue, Al-Afdhal prit conscience que son âme n’avait jamais été plus solide, plus consistante qu’en cet instant précis. Il n’irait pas se présenter devant Allah aujourd’hui.

11. An 2016, lac d’Ourmia (Iran)

Le boyau s’était nettement élargi. Flora promenait le faisceau de sa lampe sur les parois et sur le sol devenu plat. L’impression de déjà-vu continuait de jouer avec elle. Elle s’immobilisa lorsque son œil capta un reflet lumineux par terre. Elle s’agenouilla pour examiner sa découverte : il s’agissait d’un petit triangle métallique. Autour d’elle, il y en avait d’autres, semblables à des pointes de flèche éparpillées. Un frisson glacé lui descendit le long du dos sans qu’elle sût en identifier la cause.

Elle poursuivit son exploration. L’air était désormais frais et humide. Une fraîcheur bienvenue après les rayons écrasants du soleil.

La jeune femme arriva alors devant un mur en pierres qui bouchait toute la hauteur de la voûte, construit par la main de l’homme. Une ouverture la perçait.

Un sentiment de jubilation monta sans raison dans la poitrine de Flora qui franchit la porte avec le sourire aux lèvres. Elle déboucha dans une grande salle dont les murs étaient recouverts de symboles élégants qu’elle reconnut immédiatement comme étant des écritures mongoles. Le sens lui échappait, mais les lettres lui étaient familières bien qu’elle n’en eût jamais vues de sa vie.

Au fond, une autre porte, plus petite que la première, la mena dans une seconde salle au centre de laquelle trônait une sépulture. Mais Flora s’en désintéressa totalement. Elle se sentait aimantée vers la droite de la pièce : des rangées d’étagères étaient creusées à même la roche et la grotte semblait se poursuivre très profondément, plus loin en tout cas que la portée de sa lampe-torche. Des objets recouvraient les rayonnages : des armes, des bijoux, des boucliers, des parures… Beaucoup semblaient ternes, mais la jeune femme devinaient qu’ils devaient être forgés dans des métaux précieux.

La jeune avança à grands pas jusqu’à l’une des étagères sur laquelle elle trouva l’objet tant désiré : le cube d’ambre. D’une main, elle l’approcha à hauteur de ses yeux ; de l’autre, elle braqua la lumière de sa lampe dessus. Le nuage noir tourbillonnait toujours dedans au ralenti, telle une galaxie spirale.

Instantanément, Flora sentit sa tension intérieure la quitter et laisser place au soulagement, à un sentiment de complétude. Elle posa les lèvres contre l’objet et aspira de toutes ses forces. Une sorte de pâte froide s’insinua dans sa bouche, puis, comme mue d’une volonté propre, la substance monta à l’intérieur de sa tête, derrière ses yeux et jusqu’à tapisser tout l’intérieur de son crâne.

La sensation d’un manque enfin comblé…

Et soudain tout lui revint en mémoire : les heyssessinis dans son cabinet d’étude, la gorge tranchée du jeune Malik, sa propre négligence à son sujet, le poignard de l’assassin… Et toutes ses réincarnations pendant lesquelles son âme privée de connaissances tentait tant bien que mal de recouvrer son intégrité… et avait connu d’innombrables morts sous les traits de Thierry, Chuluun, Shahnaz et tant d’autres.

Jusqu’à aujourd’hui. Un sourire fleurit sur les lèvres de la jeune femme.

Aujourd’hui, je dispose à nouveau d’un corps jeune, pensa-t-elle. Je vais pouvoir reprendre mes recherches sur l’immortalité là où j’en étais restée !

FIN


Si cette nouvelle vous a plu (ou non), n’hésitez pas à me le faire savoir dans vos commentaires 😉

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13 thoughts on “Le Cube d’Ambre, par Jérémie Lebrunet

  1. Très chouette texte ! De l’évasion tant historique que géographique, de la magie, un style agréable. Bravo !

  2. Sympa cette petite nouvelle à travers les âges! J’aime beaucoup l’idée de ce cube d’ambre, très bien trouvé 🙂

    • Bonjour Florie !
      Merci pour ton commentaire, ça fait plaisir 🙂 Bizarre de poster un texte sans être passé par la case « bêta-lecture », je me demandais si la fin fonctionnait bien, avec un effet de surprise, et si on ne devait pas trop vite que c’était la même personne réincarnée…
      A bientôt !
      Jérémie

  3. Cette quête mène loin dans un voyage sans fin à traverser le temps et l’espace.
    Juste 2 ou 3 points que me manquent.
    Qu’est devenue l’âme de la jeune bergère ? Si elle n’est pas parvenue jusqu’au cube son sacrifice est vain.
    Pourquoi 2 jeunes filles pour un homme versé dans et maître de l’occulte ?
    Quels ont été les éléments déclencheurs pour les attirer jusque là ?
    j’aime cette plongée dans l’histoire des peuples.
    Un beau texte.
    Merci pour ce moment de lecture 😀

    • Bonjour Karele,
      Merci pour ton message 🙂
      L’âme de la bergère n’était autre que celle du vizir, lors de l’une de ses réincarnations. Son sacrifice n’a pas été vain puisqu’il a ouvert la voie pour Flora, une autre des réincarnations. Il y a des hommes et des femmes parce que le vizir ne choisit pas le sexe sous lequel il se réincarne, et ils sont jeunes car l’appel du cube s’empare d’eux dès qu’ils sont valides et en âge de voyager.
      En espérant avoir éclairci ces quelques points ?
      A bientôt,
      Jérémie

      • Merci pour ta réponse Jérémie.
        Je pense n’avoir pas assez sentie l’âme du vizir présente chez la bergère au travers de cette folle attirance vers la grotte.
        J’ai plus eu l’impression que le cube choisissait -oui ok -mais qu’il n’avait pas encore réussi à garder une enveloppe de chair avant l’arrivée de Flora.
        Quant au sexe, j’ai surtout retenu l’appel des 2 jeunes femmes, d’où ma question.
        Merci pour tes précisions.
        Bonne journée

        • Ok, merci pour ton retour Karele.
          Ca me fait réaliser que je dois un peu renforcer certains points, notamment cet « appel » . Ce qui est délicat, c’est de ne pas trop en dévoiler pour ménager l’effet de surprise à la fin… Des corrections en perspective (j’ai manqué un peu de temps pour ça).
          A bientôt, bonne journée à toi aussi,
          Jérémie

  4. Chouette nouvelle, j’ai bien aimé ces allers et retours entre différentes époques. On comprend assez vite que la raison pour laquelle tous ces personnages ressentent un tel appel est liée au cube, mais ce n’est que quand Flora commence à avoir des impressions de déjà vu que j’ai commencé à soupçonner une histoire de réincarnation, sans certitude. Bref, je trouve que tu as très bien réussi à amener tout ça, c’était très sympathique à lire.

    • Salut Nolwenn,
      Merci pour ton commentaire, ça fait plaisir 🙂 Pas évident de trouver le juste milieu pour distiller ces informations au fil du texte, pour donner des pistes au lecteur sans tout révéler (j’ai un peu manqué de temps pour les corrections, mais je suis content de lire que ça fonctionne !).
      A bientôt,
      Jérémie

  5. Bravo Jérémie, j’ai été emportée par ton récit qui mêle époques historiques différentes, lieux géographiques différents, personnages, magie et mystère. J’ai commencé à soupçonner la réincarnation du vizir lorsque Flora était invinciblement attirée vers le lac d’Ourmia et avec la petite bergère. Mais pourquoi les lieux de la grotte sont-ils différents ? La grotte se situe en Iran alors que la bergère, dans la même grotte, est à l’Est de la Turquie ? J’ai peut-être loupé quelque chose ^^
    Je n’avais pas compris que les autres étaient aussi une réincarnation du vizir, je pensais qu’ils étaient attirés par le cube d’ambre lui-même, un objet qui serait devenu connu et mythique, comme le Graal.
    En tout cas, bravo pour ton travail 🙂

    • Bonjour Marjorie et merci pour ton commentaire 🙂 Content que l’histoire t’ait plu !
      Pour la localisation de la grotte, c’est parce qu’elle est frontalière : située en Iran, elle est à la limite ouest de ce pays et la bergère, vivant à la limite est de la Turquie, peut s’y rendre en quelques jours. Je n’avais pas imaginé que ce changement de pays puisse semer le doute.
      A bientôt 🙂
      Jérémie

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