Le Chien-Cerf, par WordsandNuances

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[24 h de la nouvelle 2016 : L’histoire doit se passer à au moins deux époques différentes (pas forcément très distantes), qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles (pas de portails temporels, de machines à remonter le temps, de télépathie…), mais se répondent et se complètent.]

Les souvenirs sont vagues, mais je me rappelle que j’avais, sur cette grande propriété bordée d’une forêt, un ami animal proche. Un chien, qui avait quelque chose du cerf. J’allais le voir souvent, ne redoutant pas les chasseurs. Il ne craignait rien, il était avec moi, avec l’héroïne de mon histoire. Ils ne s’en prendraient pas à lui, qui était une présence douce et amicale, que je ne savais comment conjurer, même s’il venait toujours à moi de lui-même.  

C’est là que j’entendis, puis vis les chasseurs.

Je savais d’instinct qu’ils se livraient ce jour-là à une forme de jeu particulièrement cruel. Mais je n’avais pas réalisé à quel point. Ils avaient pris pour cible un chien, et le torturaient.

J’espérai de toutes mes forces que mon Chien-Cerf ne viendrait pas.

Je criai pour que les chasseurs arrêtassent de martyriser ce pauvre chien, priant pour que mon Chien-Cerf ne soit pas victime de leurs atrocités. Mais lorsque la bête se tourna vers moi, un frisson d’effroi me parcourut et je me trouvai glacée. Le chien n’avait plus de paupière, et son œil protubérant, grotesque et mort, blanc, sauf pour sa seule noire pupille. Je réalisai également qu’il n’était pas la cible des chasseurs moqueurs, mais l’un de leurs instruments, qu’il s’était battu avec ses congénères jusqu’à ce que leurs dents aient fait œuvre de ses yeux. Mais leur proie était un chien plus poilu, sale, et surtout, à présent, à moitié déchiqueté par les crocs se ses congénères rendus fous. Il n’y avait aucun son, et le Chien-Cerf se traînaient silencieusement. Je reculai attentivement, tentant d’ignorer la vision, alors que l’un des chiens tortionnaires me suivait et tournait autour de moi, à quelque distance. Je voulais ignorer l’horreur, alors, peut-être, m’ignorerait-elle à son tour.

#

Les souvenirs ne cessent jamais de nous hanter. Nous erreurs, nos souffrances, restent ancrées tout près du cœur. Pourtant ils ne cessent de se transformer, de changer. Lorsque notre mémoire n’arrive pas à appréhender l’horreur, elle ne cesse de la reconstruire, tente de lui donner un sens, une sémantique qui nous permette de vivre avec.

Une forme qui permette de comprendre l’incompréhensible, de survivre à l’inimaginable.

Rynn n’arrivait pas à se souvenir de comment elle l’avait appris, des détails du moins. Elle n’arrivait pas à savoir ce qu’elle avait vu. Ce qu’elle avait entendu. Ce qu’elle avait lu. Peut-être.

Une série de nuits avec le Chien-Cerf, une série de cauchemars. Jusqu’au dernier.

Jusqu’à celui dont elle ne pourrait pas se réveiller. Jamais.

L’impuissance n’est qu’un mot. Mais l’impuissance est une prison.

Elle savait ce qui s’était passé. Ou du moins, elle croyait le savoir. Pouvait-on imaginer des souvenirs aussi traumatisants ? Pouvait-on croire que quelque chose s’était produit, alors que cela n’avait jamais eu lieu ?

Quel chemin avait choisi l’hippocampe pour diriger les limbes de sa mémoire ?

Elle n’avait pas osé poser la question à Masha. Comment aurait-elle pu jamais demander cela ? Que dire ? Comment faire d’un silence au poids accablant une parole jetée tel un boulet de canon ?

Comment prendre son téléphone ? Comment trouver les mots ? Sa voix s’était bloquée pour toujours sur ces mots, son cœur, pressé, ses larmes sèches et étouffantes au fond de sa gorge.

Juste un regard. Une odeur.

Les mots de Masha, des années plus tôt.

Et maintenant…

#

Des aboiements. Des cris.

Et le Chien-Cerf.

Masha.

« – Rynn ? »

Le jeune femme leva les yeux vers son compagnon. Le silence de la pièce était oppressant. Les murs semblaient d’acier, la taule sale lui renvoyaient une image déformée de ses joues, de ses petites mains autour des ses genoux. Le vent lui fouettait le visage.

Elle se détourna, ferma les yeux, banda ses muscles.

Ses ongles s’enfoncèrent dans les paumes. Les paumes de ses longues mains de pianiste.

La boue à ses pieds n’existait pas. Les murs n’étaient pas de taule, mais de béton et de papier peint. Elle n’était pas assise sur un sol froid et nu mais sur sur un lit double à la couette épaisse. Rien n’avait bougé. Il n’y avait pas de chiens. Il n’y avait que Lukas et la date finalement décidée. L’attente de sa réponse. Elle enroula ses doigts de pieds pour sentir la douceur de la housse.

Pour oublier les mots. Pour oublier qu’elle ne savait pas ce qui était réel ou imaginaire.

Quels souvenirs était vrais ?

« – Rynn ? »

Il y avait une note d’inquiétude dans la voix de Lukas à présent.

« – Je n’irai pas. »

Elle n’arrivait presque pas à respirer. Pourtant, rien de plus simple. Rien de plus intrinsèque à l’humain. Inspire. Expire. Pense.

Oublie.

Le chien aux babines sanglantes et aux yeux sans paupière, blancs, révulsés, le chien la regardait. Les aboiements ne cessaient pas.

#

Ses doigts dansaient sur les touches du piano. La salle était silencieuse, attentive, transportée. Ses yeux étaient clos. Derrière ses paupières, elle voyait le chien aux yeux révulsés. Elle entendait les hurlements et les aboiements.

La musique ne la touchait pas, elle ne faisait que suivre les mouvements répétés mille fois.

Ses doigts quittèrent lentement l’instrument, une dernière note raisonnant dans un silence puissant avant que la salle n’éclate dans un torrent d’applaudissements.

Elle sentit ses jambes bouger, se vit s’incliner plusieurs fois. Au loin, le chien l’observait, les crocs révulsés, les babines dégoulinant de sang.

#

« – J’irai en Enfer tu sais. »

La voix de Masha, seule mais claire.

Le Chien-Cerf.

Loin des aboiements des chiens.

#

Pourquoi cela la touchait-elle autant? Pourquoi ce jour était-il gravé dans sa mémoire, comme si elle avait été là, Comme si elle avait vécu les mots, comme si les pages avaient pris vie devant ses yeux ? Dans sa mémoire ?

Dans sa mémoire.

Dans sa mémoire et pas seulement dans ses cauchemars. Dans le journal de Masha.

Ou bien avait-elle été là? Avait-elle vu les murs de taule, la boue, entendu les chiens dans le silence ?

Senti la douleur au creux de son être. Hurlé dans le silence de sa tête.

#

Chaque seconde était comme un silence de plus, une horreur de plus. Pourquoi ne pouvait-elle pas se souvenir ?

Les murs jaunes fissurés de l’hôpital étaient friables, semblaient sur le point de s’effondrer. Ils agressaient ses doigts. Elle aurait voulu les frotter jusqu’au sang, jusqu’à ce que ses mains disparaissent, qu’elle ne puisse plus jouer. Qu’elle ne puisse plus penser.

Qu’elle puisse enfin pleurer.

Demander pardon pour quelque chose qu’elle n’avait pas fait. Pas su faire ? Pas voulu affronter ?

Jusqu’à ce que le manque qui déjà la dévorait cesse d’exister.

Jusqu’à ce que le son du piano ne lui rappelle plus Masha et son rire, bas et doux.

Le silence était dans sa tête. Le silence et les chiens.

#

Peut-être que c’était ça la réalité ? Des morceaux de vécus qui ne sont plus à vivre et que rien ne changera.

Elle quitta sa longue robe verte, s’assit et détacha ses cheveux. Son reflet lui renvoyait son visage potelé, trop maquillée, ses joues creusées. Elle avait l’impression que ses dents allaient tomber. Le corps a ses raisons que la raison ignore. Le corps parle. Le corps se rebelle. Le corps se hait.

Ou exprime-t-il notre haine ?

Où exprime-t-il notre haine ?

Après avoir retiré le maquillage, chaque frottement de coton lent et mesuré, elle se releva et rangea sa robe.

Son téléphone sonna. Elle marcha d’un pas lourd vers la table et le saisit.

«– Qu’est-ce que tu veux, Lukas ?

– Rynn ?

La voix était lointaine et inévitable. Elle savait ce qu’il allait dire.

– C’est Masha… »

Elle hocha la tête pour elle-même. Elle aurait tout donner pour que ces mots soient ceux de Masha.

#

« – J’irai en Enfer tu sais.

– Ne dis pas ça. S’il te plaît.»

Masha se frottait les mains. Elle se souvenait que Masha se frottait souvent les mains. Touchait-elle ses bagues ? Ou était-ce un geste de réconfort ?

Un moyen de se réchauffer ?

Il faisait si froid dans cette chambre d’hôpital. Il n’y avait plus de place pour ce qu’elle n’avait pas pu dire. Pour ce qu’elle n’avait pas su comprendre. Pas su entendre.

Mais l’ombre de Masha ne l’habitait plus.

#

Masha avait disparu derrière la porte à battants. Elle avait toujours imaginé que des gens se presseraient de partout, que cela sentirait le détergeant, qu’elle aurait l’impression d’être au milieu, de gêner, à ne rien pouvoir faire.

Le jaune de l’hôpital était écœurant.

Il y avait des gens. Il y avait des gens qui couraient. Il y avait du bruit et des voix. Des cris d’enfant. Il y avait même des rires et des sourires. Mais elle n’entendait que la rage du chien aux yeux révulsés.

Le Chien-Cerf avait disparu.

#

Elle regardait ses mains. Les bagues brillaient, se reflétaient sur les murs d’acier. Dehors, les chiens aboyaient. Les voix hurlaient. Elle enfonça la tête dans ses bras et serra les genoux contre son torse jusqu’à ce que ses seins lui fissent mal. Elle ne voulait pas entendre les cris. Elle ne voulait pas qu’ils l’entendent. Ils la trouveraient. Il la trouverait.

Le chien aux yeux révulsés, blancs, aux paupières arrachés, aux babines ensanglantées.

Dehors les chiens hurlaient. Où était le Chien-Cerf ? Était-il en sûreté ?

Qu’arriverait-il si les chasseurs le trouvaient ?

#

Elle prit une autre bouchée de riz. En face d’elle, Masha souriait. Elle tenait son verre d’une main nonchalante et discutait avec sa voisine de droite.

Masha était belle. Belle et confiante.

Masha était douce, aimante.

Une sonnerie. Masha avait disparu.

Elle se leva et alla ouvrir. Lukas ne ressemblait à rien dans son costume trois pièces, sa cravate impeccable. Noir sur peau noire. Il ne ressemblait pas à Lukas, en tout cas. Il ressemblait à un acteur de cinéma. A un modèle de magazine. A un homme fatigué et triste.

« – Hey.

– Hey. »

Ils ne se dirent rien de plus. Elle ne bougea pas. Au loin, les chiens aboyaient.

Pourquoi le cortex refusait-il de faire ce qu’on lui demandait ? Pourquoi les souvenirs refusaient de revenir ? De venir ? De choisir ?

Avait-elle été là ? Qu’avait ressenti Masha à l’époque ?

Qu’avait ressenti Masha quelques jours plus tôt ?

Y avait-il un réel ?

« – Tu n’es pas prête ? »

Elle haussa les épaules et se détourna. Elle marcha jusqu’à la table et prit l’assiette encore presque pleine. Elle jeta son contenu dans la poubelle, observa le riz s’agglomérer avec les restes de poulet du week-end précédant. Des petites mites s’échappèrent du sac plastique. Elle les ignora. L’odeur de pourriture atteignait à peine ses narines. Elle sentait la boue, elle sentait la peur, l’acide au fond de sa gorge.

La mort.

Elle sentait la douleur. L’impossible déchirement tout au fond de son corps. L’intrusion violente. La souffrance au-delà des sens.

« – Je t’ai dit que j’irai pas. »

Lukas soupira derrière elle et s’avança pour poser une main sur son épaule. Elle frissonna si fort qu’il la retira immédiatement, comme s’il s’était brûlé. Peut-être était-elle si froide que plus rien ne pouvait l’atteindre ?

Elle ne sentait plus rien.

Dehors, le Chien-Cerf avait traversé le périphérique, revenu de sa campagne natale, de leur époque, pour l’observer. Il était beau et confiant. Doux et aimant.

Les chasseurs n’étaient pas là. Ils ne seraient jamais là. Ils étaient prisonniers du passé. Du livre de Masha. Des questions qu’elle ne lui avait jamais posées.

De petites mains fragiles.

De longues mains de pianiste qui refusaient de s’atrophier.

#

Masha avait une voix douce, non ? Peut-être un peu traînante. Ces derniers temps, personne ne parlait fort autour d’elle. Elle souriait beaucoup.

Rynn n’arrivait pas à se souvenir.

Dehors le soleil brillait.

Les chiens aboyaient toujours.

L’heure était passée depuis longtemps. Où était le chien avec ses yeux blancs ? Mort lui aussi.

Mais il était toujours là. Il rongeait ses souvenirs.

Elle n’y était pas allé. Elle n’avait pas supporté l’idée d’un enterrement.

#

Peut-être que c’était ça la réalité ? Des morceaux de vécus qui ne sont plus à vivre et que rien ne changera.

Des morceaux à vivre qu’on ne vivra pas. Une infinité de possibles avec ceux et celles qu’on aime et qui partent.

Rynn se tenait droite, silencieuse. Elle ne saurait jamais la vérité. Elle ne saurait jamais ce qui s’était réellement passé. Tout ce qui lui restait, c’était des souvenirs qui changeaient sans cesse, chaque fois qu’elle se les racontait, qu’elle les racontait à quelqu’un d’autre entre les murs d’un cabinet de psychanalyse, des mots incompréhensibles, impossibles à appréhender, à intégrer, à comprendre. Des images. Les aboiements des chiens. Les chasseurs. Les yeux révulsés, les babines retroussées.

La culpabilité de l’égoïsme, de la lâcheté.

Le poids du silence.

L’absence.

Une inscription.

Maria Ivanova

1988 – 2016

Le Chien-Cerf qui ne reviendrait pas.

FIN

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9 thoughts on “Le Chien-Cerf, par WordsandNuances

  1. Fort, non puissant. Enfermement dans la boucle infernale de souvenirs que l’on refuse ou que l’on a refusé d’avoir.
    Un long chemin de solitude.
    Chapeau bas.

    • Merci pour ce beau commentaire qui me fait chaud au coeur. Je sais que le texte n’est pas facile à lire ou à comprendre car il vient de mon vécu et de moments très sombres. Merci de l’avoir lu et de l’avoir saisi.

      • J’ai dit ce que je pense. Peut-être faut-il effectivement un peu de vécu pour mieux cerner ce qu’il sous-entend ou la dimension proposée par les images offertes au lecteur.
        Il y a beaucoup de profondeur et de tourment derrière les mots.

  2. Je ne suis pas sûre d’avoir tout compris mais le texte a quelque chose de très poétique et d’hypnotisant, peut-être parce que l’on sent qu’il y a bien plus derrière et que, justement, notre cerveau cherche à y donner un sens.
    Je pense qu’il va me rester en mémoire parmi toutes mes lectures de cette édition.

  3. Pareil que les autres, mais je me permets de le dire pour encourager : ce texte est dur à comprendre mais d’une force sans failles. Merci pour le partage d’une nouvelle sombre, construite, et, certes, complexe. 🙂

    • J’avoue, ce n’est pas mon style habituel, davantage une expression de ce que je traverse en ce moment. Merci d’avoir pris le temps de la lire et pour ce beau commentaire en effet encourageant.

  4. Je relis cette nouvelle et je la trouve aujourd’hui plus forte qu’à la première lecture (j’étais probablement fatiguée ce jour-là).
    Bravo.
    Je suis heureuse qu’on ait vécu ces 24h de la nouvelle ensemble !

    • Merci d’avoir pris le temps de la relire. La tienne me plait toujours autant, tu n’en doutes pas. C’était un super week end. A refaire!

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