La suite de la fin, par Philippe Pinel

Kindle

— Un film de science-fiction sur la fin du monde ? (Rire) La fin du monde n’est pas une fiction, c’est une réalité, inéluctable, tangible. Aurait-on l’idée de faire un film de « science-fiction » sur le lever du jour ?

Ce mec est soit très courageux, soit terriblement con. Sans doute les deux, c’est d’ailleurs à ça qu’on les reconnaît. Hahaha ! Je ne m’en lasserai jamais. Je ne comprends pas comment il a pu être autorisé à me rencontrer. Les trois-quarts de l’humanité sont adhérents de gré ou de force à une secte religieuse, la moitié croit aux pouvoirs magiques des reliques d’un Dieu unique, et quand un quidam se présente comme tel, ou son représentant on l’occis joyeusement ou on l’enferme.

— Comment ? Ce n’est pas un film ?Ha !

Il n’est pas perdu, mais bien égaré. J’ai l’impression que je suis le détenteur du fil conducteur de l’histoire qu’il veut pondre. Il glousse comme une poule.

— Une nouvelle ?

Bien. C’est pareil. L’outil narratif peut changer, mon propos ne changera pas. On pourrait y attacher une note de science, si la psychiatrie en était une, dans un cadre qui consisterait à chercher à quelle rubrique du DSM, figure la naïveté de croire que la fin des choses est une éventualité. Tout ce qui a commencé doit finir. Et en plus, il me contredit. Il est du style qui n’a pas peur de mourir, parce que la pire chose qui lui soit arrivée, c’est de perdre son smartphone.

— Non. Évidemment. La psychiatrie n’est pas une science. Une sorte de loisir pour névrosés. Vous savez, un peu comme les jeux débiles où l’on créait tout. Les choses, les gens, les décors, que sais-je encore, et sur lesquels le malade mental joue à en perdre sa réalité. Voilà. Le psychiatre, se sent, pardon, est investi du pouvoir de dire que je suis un psychotique parce que j’ouvre les portes avec mes coudes. Mais heureusement, je peux expliquer au commissaire, que si je fais ça, ce n’est qu’ici, parce que j’ai vu le psychiatre aller chier sa pêche pendant que je pissais, et sortir avant moi, parce que ce Monsieur ne se lave pas les mains en sortant des chiottes. Et depuis le temps que je parle, non pas avec lui, car lui ne dit rien, je sais que son dessous de bureau, la tablette, est crépie de crottes de nez. Pareil pour son putain de super fauteuil en vrai cuir d’animal mort. C’est une poubelle à morve.

— Si nous parlions de la nouvelle ?

— Quelle nouvelle ? Ah oui. Et vous voudriez que je vous parle de la suite de la fin ? (rire)

— C’est la raison de cette interview.

— Putain de chiotte de merde d’américanophile de ta mère, t’as pas un mot français pour dire interview ?

— Entretien ?

—Ouai !! Entretien, c’est bien, entretien. Je retiens entretien. Pourquoi tu me parles d’entretien ?

— La raison de ma présence. C’est notre entretien à propos d’une nouvelle que je souhaite écrire, à propos de ce qui se passera après la fin du monde.

— Vous avez eu raison de demander une entrevue privée. Parce que si l’autre là, le maître des âmes, il vous entendait, vous sortez jamais d’ici. C’est clair. Si, si, sérieusement. Bon ici le temps, c’est vraiment spécial. On va dire, « il y a un sacré bout de temps », un mec est venu me voir, François Tricherd, ou Trichard peut être, journaleux, scienteux, religieux, je sais pas, peut être les trois, journaliste scientifique d’un magasine religieux, mais genre, je vais lui apporter les réponses au pourquoi du comment, un peu fébrile, sympa, mais pas prudent, le psychiatre était présent à l’entretien. L’autre qui pose son dictaphone sur la table et me demande : « Jésus était-il un être humain, visité par la divinité, ou était-il un être pleinement divin, votre fils à part entière ?»

— Monsieur Tricheur! Vous savez d’où nous vient l’expression de « ne pas changer d’un Iota » ?

— De Grèce ?

— Et Kafka ? C’est un mélange de café et de cacao ? C’est ça ? Tu te drogues pour écrire tes articles ?

— Non. Quel rapport avec ma question ?

— Hitler, tu as entendu parler ?

— Bien sûr, mais je ne vois pas …

— Il parlait bien de l’avènement du peuple Arien ?

— Oui, mais encore une fois…

— C’est quoi un Arien ? C’est quoi le peuple Arien ?

—Des blonds aux yeux bleu ?

— Il y a du boulot. Nous vivons dans le temps présent sous l’influence du temps passé. Tu sais quelque chose de l’histoire de l’Empire Romain ?

— Jules César ?

— Tu vois là, c’est comme si je te demandais si tu connais l’histoire de France, et que tu me dises « Napoléon ? » Si tu me poses la question, c’est que tu connais Arius et concile de Nicée.

— Je connais le concile et le sujet théologique de consubstantialité.

— Doctus cum libro. Tu es cultivé, mais tu n’es qu’un ignare, incapable de faire le lien entre les chapitres des livres que tu as lu sans les comprendre. Lors du concile de Nicée, pendant l’été 325, les Nicéens soutinrent la thèse homoousios, le fils, Jesus était de la même substance que le père. Les Ariens, qu’il était de substance semblable homoiousios. Entre « même » et « semblable » substance, il y a un « i » de différence. Un petit « iota ».

 

—Arius ! Tes thèses pour intéressantes qu’elles soient, sèment la discorde au sein de l’église. Nous venons de rétablir l’Empire Romain dans son intégrité. Rome c’est l’Église et l’Église c’est Rome. Diviser l’un, c’est diviser l’autre. Tu serais fort avisé de garder ta philosophie par-devers toi. Tu es un prêtre, et un prêtre sans église n’est rien.

— Serait- ce une menace Constantin.

— Une promesse Arius. Une promesse. Si tu t’entêtes à ergoter sur la nature divine ou humaine du fils de Dieu, je n’aurais d’autre choix que de te chasser de l’Empire et de l’Église.

— Avec tout le respect que je te dois, je persiste. Le Fils ne peut pas être de la même nature que Dieu, lui, incréé et éternel. Jésus est créé et temporel. Si le Fils témoigne de Dieu, il n’est pas lui, et si le Fils a un certain aspect divin, il n’est rien au regard du Père. Dieu seul est éternel : le Fils et l’Esprit ont été créés.

— Et alors ?

— Et alors ? L’Église de Rome adore un homme et non un Dieu. Dieu est unique, il existait avant d’être. Il est non engendré. Toutes choses qui existent en dehors de lui, a été créée ex-nihilo par sa volonté. Je te cite Saint Jean, chapitre I : « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Elle était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle. En elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes. » Tu vas excommunier Jean ?

—Quel rapport avec ta propagande nébuleuse ?

—« Et la parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité; et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père. »

— Arius, ne me dis pas que toute ta thèse repose sur ces apocryphes ?

— Ma thèse repose sur la réflexion. Si tant est que la Bible dise vrai. Rassure moi Constantin, tu crois à la véracité de la Bible et à celui de son contenu ? Donc si le livre sacré n’est pas qu’un tas mensonge, c’est par la parole, par Sa parole, par le Logos, que tout a été créé. Le Logos est un lien entre Dieu et l’univers, antérieur au monde, mais non-éternel. le Logos n’a pas toujours existé. La parole, le Logos, a été créé, il est engendré comme une filiation par adoption. Le Christ, est la parole de Dieu, conçue avec et par une mortelle dans une relation adultère. Jésus est un bâtard protégé par son père. Par sa nature humaine, il est faillible, mais par sa nature divine, il se place entre le Père et l’Esprit du Père.

— Arius, ta rhétorique m’émerveille, tu viens de rejoindre l’esprit de la Trinité.

— Je dénie toute valeur à ta trinité. Seul le Père existait, même avant d’être. Le Fils et l’Esprit furent créés, issus du néant. Dieu créa la Parole, qui créa l’Esprit. Le Fils n’a pas la même essence que le Père, il a une essence semblable.

 

— Cette question de merde à du faire un milliard de morts en dix siècles, on n’allait pas s’y recoller, je lui ai répondu :  « François, c’est ça, hein, tu t’appelles bien François ? Jésus, il n’a jamais existé. J’ai jamais eu de gosse. C’était une histoire de science-fiction, qui a connu un grand succès. On a eu un gros club de fans. Les dirigeants du club ont fini par se déchirer entre eux, pour des histoires de recettes occultes sur les paris truqués des courses de chars au Circus Maximus. »

Bon le gars il a vomi, il a pleuré, il a geint des trucs, des borborygmes, bavé des plaintes en suédois. Si on avait été que lui et moi, il serait reparti un peu secoué, mais il serait reparti. Là, le maître des âmes lui a collé une crise de démence mystique. Et c’était fini pour lui.

— Il est mort ?

— Non, il n’est pas mort. Il est toujours là.

— On se croise dans les couloirs. À chaque fois qu’il me voit, il éclate en sanglots, en demandant pardon. Bien sûr, je lui pardonne.

— Effectivement. C’était fini, mais pour lui, il y avait une suite après la fin.

— Et pour nous ?

— Pour vous ? Pour les humains ?

— Oui pour l’humanité. Après la fin du monde, il y a quoi ? Quelle suite ?

— Là maintenant, je ne sais pas s’il y aura une suite. Pour la Terre, c’est sûr. Pour la vie sans aucun doute. Pour les humains, ça sera sans suite, sans pardon et sans regrets. Pour la Terre, sans vous, demain sera un autre jour.

C’est pas de la science-fiction, mais pour une nouvelle, c’est une bonne nouvelle.

Kindle

4 thoughts on “La suite de la fin, par Philippe Pinel

  1. Une joyeuse interprétation des textes, de même que des références qui s’y rattachent. De quoi tourner la tête aux lecteurs et proposer quelques recherches actives.
    J’apprécie les diverses visions proposées.
    Peut-être que quelques éclaircissements seraient les bienvenus ici et là, histoire de rendre certains passages plus accessibles.

    • C’est juste, d’autant que la narration glisse entre les époques sans coupure évidente. Mais je n’avais pas beaucoup de temps pour développer, je travaille les week end. Je reprendrai certainement ce texte ultérieurement pour approfondir, et corriger quelques approximations historiques. Merci du commentaire

  2. J’appuie ce qui est dit précédemment, c’est jouissif comme tourbillon d’écriture, mais je pense que quelques éclaircissements ne seraient pas de trop… De plus, il y a des changements de style assez visibles, ce qui dérange un peu mon œil ^^

  3. Ben les changements de style viennent du fait que les personnes qui s’expriment ne sont pas les mêmes et à des époque différentes. Par ailleurs j’ai écris ce texte en 4 ou 5 heures dans l’après midi de samedi, donc c’est un peu à la machette.

Laisser un commentaire