La régate d’Écrin, par Anaïs La Porte

Kindle

Le capitaine Gaël demanda à tout l’équipage de se rassembler sur le pont.

— Ce soir, nous abordons à Écrin. J’attends de vous un comportement exemplaire à terre comme à bord. Pas de débordements sous mon commandement.

Il marchait de long en large devant la rangée de matelots, les mains derrière le dos bien droit. Brieuc observait son oncle avec toute la concentration dont il était capable. Un jour, lui aussi deviendrait un capitaine respecté, autant commencer dès maintenant à apprendre les ficelles du métier. Il fallait bien commencer, même un mousse comme lui pouvait avoir de l’ambition.

— Demain auront lieu les Jeux de Nilgir. C’est une manifestation très courue dans le monde entier, comme vous le savez. Les aléas de la route nous ont menés à Écrin au bon moment de l’année. Une partie de l’équipage aura la permission d’y participer. Faites-nous honneur, que vous soyez inscrit ou simple festivalier. Des questions ?

Brieuc regarda autour de lui. Les visages des matelots oscillaient entre le sérieux qu’appelait le maintien de Gaël et la joie de se retrouver bientôt à terre, après une longue traversée.

Le mousse saisit son courage à deux mains.

— Capitaine… Comment seront désignés ceux qui participent aux Jeux ?

Son oncle le fixa et il se raidit.

Est-ce que ma vareuse est bien propre ? se demanda-t-il par réflexe.

Le coup d’œil approbateur de Gaël le rassura.

— Tout dépendra des Puissances qui se déclareront. À Écrin, les Jeux prennent la forme d’une régate. Nous allons d’ailleurs être pilotés pour l’abordage, par un passage différent, afin de ne pas bouleverser l’organisation dans la passe aux Perles. Bien, vous pouvez vous remettre au travail.

Le second, Renan, fit un pas en avant.

— Vous avez entendu le capitaine ? Au boulot !

Brieuc courut sur le pont pour répondre à l’appel des gabiers. Il y avait trop de voile, on avait besoin de lui dans la mâture.

Alors que ses doigts agiles effectuaient les tâches mille fois répétées, son esprit vagabondait. Nilgir, le royaume aux Puissances…

Depuis qu’il se trouvait à bord de la Rose des mers, il en avait découvert, des pays merveilleux. Vus de sa petite ville côtière de Messiane, tous ces endroits avaient toujours une magie à offrir : les caravanes d’Orias, qui transportaient les plus fabuleuses soieries, si fines qu’on les prétendait tissées par des araignées domestiquées ; les cités-ponts de Tolmuk, théâtre d’étranges événements causés par les sombres pouvoirs de leurs sorciers ; l’Archipel de l’ouest qui regorgeaient de trésors artisanaux, certains si précieux qu’ils auraient pu sortir des ateliers d’Apsara, l’île engloutie depuis un millier d’années. Mais rien de tout cela ne surpassait l’attraction qu’exerçait Nilgir sur les esprits des voyageurs.

Quand de nombreux royaumes pratiquaient des magies complexes, à base de cristaux ou de végétaux, les pouvoirs des Nilgiris étaient des dons de la terre. Pour en obtenir, rien d’autre à faire que de passer la frontière.

Et pour pénétrer dans ce royaume si désiré, il fallait une permission spéciale. Ou profiter de la fête annuelle : lors des Jeux de Nilgir, les frontières étaient ouvertes.

Brieuc se demanda quelle Puissance il aurait. Les rumeurs les plus variées couraient sur ces pouvoirs. D’aucuns prétendaient que c’était la Puissance qui vous choisissait. D’autres, qu’on « l’attrapait », comme un rhume, parce qu’on était au bon endroit au bon moment. Certains juraient sur les sept divinités marines avoir souhaité si fort qu’ils avaient obtenu exactement ce qu’ils voulaient.

Une régate… Si je pouvais, disons, ordonner aux vents et marées. Gonfler mes propres voiles et laisser les navires des camps adverses au port…

— Hé ! tu crois qu’avec tous ces nœuds tu arriveras à la déferler, cette voile ?

Le ton goguenard du gabier le rappela à la réalité. Penaud, Brieuc s’escrima sur son ouvrage gâché. Mais le rêve était toujours là, dans sa tête.

 

***

 

Le Palais de Nacre bruissait d’activité. Nader observa depuis son balcon le va-et-vient dans la cour. Toques blanches de marmitons, chapeaux bleu ciel des pages, par endroit une tête nue à la chevelure dorée ou noire d’encre d’une chambrière…

Au portail de fer forgé, grand ouvert, un défilé ininterrompu de chariots délivrait des colis de toutes les tailles et toutes les formes. Les réjouissances prévues le lendemain nécessitaient une quantité extravagante de nourritures, de cotillons, de décorations.

Même les rues d’Écrin, étalées aux pieds du prince héritier, étaient déjà festonnées de bleu et de blanc, les couleurs du royaume.

Et pendant ce temps, je suis supposé étudier la chronologie de je ne sais quelle bataille. Sacrée Samya, elle en a trop mené. Quant à moi, jamais je ne serai aussi vindicatif. A-t-elle jamais pris le temps de participer aux Jeux de Nilgir ? Quand on voit les étoiles dans les yeux des festivaliers, on se demande quel besoin il y a de déclarer des guerres. Il suffit de proposer un divertissement pour contenter tout le monde.

Il soupira pour la millième fois ce matin-là.

— Que se passe-t-il ? fit une voix derrière lui.

Il se retourna vers la table de travail qu’il avait abandonnée. Novak était toujours penché sur la traduction d’un vieux document quelconque.

— Ça me fait enrager ! Pourquoi je ne peux pas participer aux Jeux ? C’est stupide ! J’ai aussi bien le droit que n’importe lequel d’entre mes sujets de prendre part à la régate.

Son protecteur délaissa son étude et leva sur lui des yeux d’un vert brillant. Les traits anguleux restaient impassible, mais une étincelle pétillait dans son regard.

— Que veux-tu ? Cette année, ta mère va te présenter au peuple. Ton visage sera connu, tu ne pourras plus participer à ce genre de manifestation de manière neutre. Chacun de tes sujets se sentirait obligé de te laisser gagner. Est-ce que ce serait juste ?

Nader rongea son frein. Il n’avait aucune envie de dire adieu à son anonymat. C’était si confortable, de voyager d’un bout à l’autre du royaume, sans autre compagnon que Novak.

Le vent apporta une rumeur du port. Les cris des mouettes, les murmures issus de centaines de bouches animées par la fête du lendemain, les odeurs de tous les petits plats savoureux qui mitonnaient en prévision du grand jour…

— S’il te plaît, Nader, reviens te mettre au travail. Peut-être pourrions-nous aller nous promener un peu plus tard ?

À regret, le prince héritier de Nilgir abandonna son balcon.

Que croyait-il, après tout ? Sa Puissance ne lui permettrait guère de faire d’étincelles au cours de la régate. Parler avec tous les êtres vivants du royaume, cela ne pouvait pas avoir d’intérêt à bord d’un navire.

 

***

 

Le cœur emballé, Brieuc mit pied à terre. Le port d’Écrin était de loin le mieux tenu qu’il lui eût été donné de visiter. Peut-être était-ce dû à sa situation, sous l’œil du monarque du lieu – on pouvait très bien voir le Palais de nacre qui surplombait la ville depuis les quais -. Au-delà des bittes d’amarrage reluisantes, des rouleaux de cordage disposés harmonieusement, des caisses de charpentier bien ordonnées, les rues pleines d’animation semblaient appeler le jeune homme.

Il inspira profondément. Est-ce que les Puissances donnaient une odeur différente aux algues séchées sur les piles des pontons ? Est-ce que le rhum coulait moins dans une ville dévouée à sa reine ?

Et surtout, est-ce que sa Puissance allait se manifester ?

Il aurait voulu que le fourmillement au bout de ses doigts soit autre chose que le fruit de son imagination. Il avait écouté l’équipage de la Rose des mers discuter de précédents voyages à Nilgir. La magie n’était pas facile à maîtriser. Elle venait quand elle l’entendait, prenait parfois des formes si variées qu’il ne servait à rien de la chercher.

Déjà, alors que le pilote du port conduisait le trois-mâts vers son mouillage, le timonier avait expérimenté un moment étrange. Au gré d’une bourrasque, ses pieds avaient décollé du pont.

Ses cris avaient rameuté tout l’équipage. Bientôt, tous jetaient des vivats dans l’air et sabraient une bouteille de rhum. Il était d’usage que le premier à découvrir sa Puissance boive une chope, cul sec.

Heureusement, ce n’était pas moi, songea Brieuc. Il ne parvenait pas à s’habituer à la saveur forte de l’alcool. Ce qui n’était pas un mal, lui avait assuré Gaël. Un marin sobre est toujours plus efficace.

D’un pas vif, le jeune homme arpenta les rues autour du port. Auberges, dépôts de matériel, capitainerie, tout y était, et pourtant… Quelque chose n’était pas comme dans les autres villes côtières. Il finit par comprendre : manquait un marché aux poissons, des étals de coquillages fraîchement pêchés. Des devantures de maraîchers proposaient des algues, seuls produits de la mer qu’il ait aperçus en une demi-heure de promenade.

Il songea à poser la question aux passants, mais se ravisa. Il venait d’arriver en vue d’une longue file de gens. Ils attendaient patiemment leur tour pour se présenter à une tribune où un homme court sur pattes, au catogan noué sur la nuque, inscrivait des noms d’une plume d’oie bien taillée.

Timidement, Brieuc approcha une jeune fille qui fermait la queue.

— Excusez-moi… Qu’est-ce qui se passe ici ?

Elle se tourna vers lui et le jaugea de ses yeux bleu océan. Brieuc se sentit rougir. Jamais il n’avait croisé un regard aussi décidé. Cette fille était sûre d’elle, à n’en pas douter.

— C’est là qu’on s’inscrit aux jeux, finit-elle par répondre avec un sourire en coin.

Avec l’impression d’être le plus grand benêt de la terre, Brieuc bredouilla un remerciement et reprit sa marche. L’inconnue le héla.

— Attends ! Où tu vas ? Tu ne veux pas participer à la régate ?

Il se retourna. Elle le fixait d’un œil appréciateur.

— Toi, tu es encore amariné, ça se voit à ta démarche.

Il haussa les épaules.

— Je viens seulement d’arriver, je ne connais pas ma Puissance.

— Et alors ?

— Mon capitaine a dit que seules les Puissances adaptées pouvaient participer.

Elle leva les yeux au ciel.

— N’importe quoi ! Tout le monde peut s’inscrire. On aurait plus besoin d’un gars qui sait manier la barre que d’un ami des baleines, si tu veux mon avis. Viens !

Brieuc hésita. Il n’osait pas trop désobéir à son capitaine, qui avait donné des ordres assez clairs sur le sujet. Mais le beau regard de l’inconnue était si captivant…

Elle lui adressa un sourire qui aurait dégelé la Terre des Pingouins.

— Au fait, je m’appelle Giane, d’Aube. Et toi ?

Devenu rouge brique, il saisit la main qu’elle lui tendait.

— Brieuc. Mou… Matelot.

 

***

 

Novak grommelait dans son dos, mais Nader n’en avait cure. Il apercevait le pupitre où le préposé aux inscriptions terminait de prendre les candidatures pour la régate.

Il se retourna vers son protecteur, vérifia que leurs vêtements étaient suffisamment passe-partout pour cacher leur provenance.

— Souviens-toi, on s’appelle Johan et Pierre, on arrive d’Aube. Ce duché est si éloigné, on ne devrait pas rencontrer de Nilgiris qui en viennent et qui pourraient nous démasquer. Ma Puissance me permet de comprendre toutes les langues, la tienne te donne une bonne connaissance de la direction des courants marins. À nous deux, on devrait réussir à se faire enrôler dans un équipage.

— Tu as bien de la chance que ma Puissance ait changé récemment, tout de même. La capacité de lire des gros pavés rien qu’en les touchant ne t’aurait pas servi à grand-chose à bord d’un navire.

Nader hocha la tête. Il savait que son protecteur regrettait amèrement de ne pas avoir demandé à la reine, sa mère, de le stabiliser. Il était vrai que cette ancienne Puissance correspondait bien à la culture periyare, dont était issu Novak. Mieux que l’intime connaissance des courants marins, bien digne d’un Nilgiri.

— Mère était ravie d’apprendre cette évolution, souviens-toi. Elle a dit que cela prouvait que tu étais bel et bien Nilgiri de cœur, désormais.

L’air sombre de son protecteur ne changea pas. Nader savait que l’absence de ses proches le rongeait. Il aurait aimé lui proposer un voyage de l’autre côté des Montagnes bleues pour les revoir, mais cela n’était guère possible : une fois en poste, un protecteur ne quittait plus son nouveau souverain jusqu’à ce que la mort les sépare.

Quand ils furent inscrits, restait la formation des équipes. Les participants de la régate furent rassemblés sur une esplanade, non loin des premiers contreforts des Montagnes bleues.

Les skippers préinscrits passaient dans les rangs, jaugeant la petite foule hétéroclite. En raison de sa Puissance peu adaptée et de sa soi-disant origine aubaise, Nader n’intéressait guère de monde. Novak, au contraire, intriguait. Plus d’une fois, il dut préciser qu’il ne souhaitait pas se séparer de son compagnon. La plupart des skippers se détournaient alors : les équipes étaient restreintes, ils n’avaient pas intérêt à s’encombrer d’un poids mort.

Dépité, Nader découvrit l’envers du décor : lui qui était habitué à la plus grande déférence, à l’intérieur du palais, qui n’avait jamais cherché lors de ses voyages à se faire remarquer, il comprenait ce qu’éprouvaient les gens « normaux », sans guère de compétences, quand venait le moment du recrutement.

Une pointe de jalousie le titillait à chaque fois que Novak était abordé. Bien sûr, on ne pouvait identifier en lui un Periyar, qui avait passé son enfance au milieu des dunes plutôt que des vagues : il ne portait pas encore les tatouages de son peuple. Tous lui prêtaient bien plus d’expérience en navigation qu’à Nader. Et pourtant…

Quand presque tous leurs voisins eurent été choisis, une jeune fille accompagnée d’un marin à l’air solide se planta devant eux. Ses yeux d’un bleu intense les fixèrent tous les deux. Bouche bée, Nader observa sa silhouette cambrée, révélée par la longue jupe qui claquait au vent. Une bourrasque indélicate la souleva un instant, laissant apercevoir le pantalon qui gainait ses jambes et protégeait sa pudeur contre les regards indiscrets.

— Alors… Aucun skipper n’a voulu de nous, soi-disant par manque d’expérience. Mais j’ai une proposition à vous faire. Je connais quelqu’un qui a un catamaran dans la baie, non loin. Si vous acceptez, on peut concourir tous les quatre. Je serai le skipper.

Novak consulta Nader du regard et acquiesça. La fille examina un bout de papier.

— Le préposé là-bas, un certain Drian, il m’a raconté que vous veniez d’Aube. Et que toi tu peux sentir les courants marins. Toi, tu comprends toutes les langues.

Les deux jeunes hommes hochèrent la tête, subjugués par le ton de commandement de la fille. Pour la première fois, celui qui l’accompagnait prit la parole.

— C’est super ! Enfin, je parle des courants marins. Comment ça se fait que personne n’a voulu de toi ?

Nader grimaça. Celui-là était un peu présomptueux à son goût. Novak allait répondre quand la fille l’interrompit.

— Ce sont deux menteurs. C’est sûrement pour ça qu’ils sont sur la touche.

— Quoi ? se récria Nader. Comment oses-tu ?

La fille vint se planter sous son nez.

— Je suis Aubaise jusqu’au bout des ongles. Jamais je ne vous ai croisés et pourtant ce duché n’est pas bien grand. Si vous avez menti sur votre origine, j’imagine qu’il en est de même de vos noms et de votre Puissance !

 

***

 

La course démarra dans une atmosphère orageuse. Les trois garçons filaient droit devant Giane, qui connaissait son affaire en matière de navigation. Elle n’en rendait qu’à Brieuc en la matière, même si le nommé Pierre se défendait, lui aussi.

Quant à Johan, il n’était pas très à l’aise sur l’eau. Ce qui était bien dommage, car sa Puissance ne leur était d’aucun secours.

Giane, quant à elle, avait la capacité de faire et défaire les nœuds d’un simple effleurement. Brieuc aurait adoré posséder une telle Puissance. La sienne se cachait encore, à son grand désarroi. Parmi leurs adversaires, il avait repéré deux matelots de la Rose des mers. Ces derniers l’avaient regardé avec surprise. Il enfreignait les ordres du capitaine Gaël en se trouvant là, mais il n’aurait échangé sa place pour rien au monde.

Je ferai ma part de corvée à mon retour à bord, voilà tout.

Était-ce le caractère aventureux de Giane qui déteignait sur lui ? Depuis qu’il l’avait croisée, le matin même, il se sentait devenir de plus en plus rebelle, prêt à braver les interdits. Après tout, pour grandir, il fallait bien expérimenter. Tester ses limites, savoir jusqu’où on pouvait aller.

Ou bien je suis en train de tomber amoureux et je me raconte des histoires pour éviter d’y penser.

Le charme de Giane semblait agir aussi sur Pierre, qui la dévorait des yeux. L’agacement monta en Brieuc. Après tout, si Giane ne se trompait pas, les deux garçons avaient menti lors de l’inscription. Ils n’avaient pas nié, ils n’avaient pas non plus expliqué leurs raisons. Cela promettait.

Le premier trajet de la régate commença sous les vivats de la population d’Écrin amassée sur les quais. Le petit catamaran dont disposait le quatuor était vif, bien construit, d’un maniement facile. Leur faible poids, en comparaison de certains de leurs concurrents, les avantageait.

Vite, très vite, ils s’élancèrent à l’assaut de l’île Dorée, au milieu de la passe aux Perles. Brieuc sentit le vent gonfler ses poumons de joie, au même titre que les voiles.

Nos ailes de toile nous portent bien plus vite que n’importe quelle magie.

Les étapes se succédèrent, chacun concentré sur sa tâche. De temps en temps, une pique fusait entre Pierre et Brieuc, qui s’était laissé entraîner dans une sorte de compétition inconsciente pour le regard de Giane. Cette dernière barrait sans y prêter attention, cheveux au vent, majestueuse. Sa jupe relevée pour ne pas entraver ses mouvements, le fin pantalon visible en dessous.

Une fille comme ça, il la suivrait au bout du monde.

Après un dernier effort, ils virèrent pour la cinquième fois autour de l’île Dorée. Ils commençaient à bien connaître les courants, que Johan leur avait indiqués au court du premier passage. Sur la petite langue de terre, quelques drapeaux s’agitaient. Des gens venus de tout Nilgir, qui avaient abordé au petit matin pour être aux premières loges pendant la course.

— Je crois qu’on va gagner ! s’écria soudain Giane.

En effet, leur concurrent le plus proche faiblissait. Ou était-ce le vent qui avait décidé de gonfler en premier les voiles de leur catamaran ?

À nouveau, une sorte d’engourdissement s’empara de ses doigts. Léger, il se sentait léger, plus rapide que la brise, plus fort que le courant. Une douce euphorie avait remplacé l’admiration qu’il éprouvait pour la fille à la barre.

La mer le portait. Il ne faisait plus qu’un avec elle.

D’un cri sauvage, il chanta sa joie à l’océan.

Un autre cri lui répondit, suivi d’un « plouf » sonore.

— Novak !

Éberlué, il se retourna. Johan avait disparu sous les flots. Pierre était penché sur le plat-bord, prêt à se lancer à son secours.

— Giane, il faut aller le chercher. Il ne sait pas nager !

Il était sur le point de joindre le geste à la parole, mais il fut arrêté en pleine course. Un filin s’était enroulé autour de sa jambe. Il chuta lourdement.

Un petit cotre les dépassa sous une pluie de quolibets.

Giane jura.

— L’un des leurs est sûrement derrière ça. J’ai l’impression que tous nos bouts sont emmêlés. Attends, je vais t’aider.

Pendant qu’elle se mettait à la tâche, Brieuc plongea et réussit à rattraper Johan qui crachait tant et plus, sur le point de se noyer.

Quand ils furent à nouveau à bord, le cotre était déjà loin. La coupe leur échappait d’un cheveu.

Brieuc se tourna vers Giane, indigné.

— Comment se fait-il que le règlement n’interdise pas ce genre de coup bas ?

Elle haussa les épaules.

— Ce n’est pas un coup bas, que de se servir de sa Puissance. Et toi, avec ta maîtrise de la mer, ce n’était pas de la triche ?

Il prit un air innocent.

— De quoi tu parles ?

Elle sourit.

— L’océan te porte, je n’ai jamais vu une Puissance si complète. Tu étais transfiguré, tout à l’heure. Pas étonnant que tu sois matelot.

Il baissa la tête, gêné.

— En fait, je ne suis qu’un mousse.

La main de la jeune fille vint se poser sur son épaule.

— Pour le moment. Moi je suis la fille d’une duchesse, censée rester à la maison et me pomponner, en attendant qu’un comte ou un baron s’intéresse à moi et m’épouse. Tu crois que c’est mieux ?

Brieuc secoua la tête.

— Tu ne seras jamais comme ça. Toi, tu sais commander.

Les joues de la jeune fille prirent une jolie teinte rose. Elle se tourna vers leurs deux compagnons.

— Et vous, Altesse, que tirez-vous de cette course manquée ?

 

***

 

Dix ans plus tard

 

Le Vogue-Espérance dansait au bout de son amarre. La lune seule éclairait la fière silhouette. Le roi Nader l’observa un instant. Il s’imagina à son bord avec la délicate jeune fille qui, la première, l’avait accompagné en navigation.

Une douleur vive lui déchira la poitrine, mais ses yeux restèrent secs. Novak lui avait enseigné, à force de patience, à ravaler ses pleurs. Jamais il ne serait pris en défaut par ses sujets.

Même à cette heure de la nuit, quand aucun d’entre eux ne pouvait le voir.

Une ombre s’approcha.

— C’est le navire ?

Nader hocha la tête et se retourna vers Brieuc.

— Tu en es le commandant, à présent.

Son ami, le plus ancien avec Novak, l’observa avec une tendresse infinie.

— Nader… je suis désolé. Giane était… c’était une sacrée bonne femme. On l’adorait tous, elle nous aimait. Je n’arrive pas à croire que…

Sa voix se brisa. Nader se détourna. L’impression que rien de tout cela ne le concernait l’empêchait d’avoir mal. En pensée, il remonta au Palais de Nacre, dans une chambre ornée de coquillages. Une grand-mère y serrait contre son cœur une petite orpheline avant de la laisser fuir.

— Prends bien soin de ma fille, dit-il simplement.

Brieuc acquiesça. Nader savait qu’il n’avait guère besoin de le lui recommander. Comme toujours, son ami veillerait sur les siens. Il se souvint de ce jour où ils s’étaient rencontrés. L’appel du large, la danse des vagues, la chute de Novak, l’inquiétude de Giane.

Giane.

Ennemie séculaire de Nilgir, Miranda paierait pour sa mort. Il s’en fit le sombre serment.

Mais pour l’heure, le plus important était de mettre la petite princesse en sécurité. Et le Vogue-Espérance serait un havre bien plus sûr que tout le royaume.

D’un mouvement vif, Nader se détourna de la rade et remonta à son Palais de Nacre. Derrière lui, la vision du catamaran et de la belle jeune fille aux jupes relevées s’évanouit pour toujours.

Kindle

10 thoughts on “La régate d’Écrin, par Anaïs La Porte

  1. OMG mais qu’est-ce que c’est que cette fin ? D’abord c’est trop triste, d’une :'( et puis c’est trop court !!!!! Il va falloir nous en faire en roman, ma p’tite dame, parce que là c’est pas possible ! Comme il y a deux ans avec ta marchande de sable, je suis folle amoureuse ! Il m’en faut plus ! **bave sur son clavier**

  2. :$ :$ :$ merci <3
    En fait je me suis complètement viandée sur la gestion du temps, je vais la reprendre de fond en comble (là c'est vraiment du 0.75 jet plein de fôtes en plus).
    Mais c'est aussi la faute à cette chipie de Giane qu'a volé la vedette aux deux garçons dont je voulais raconter la naissance de l'amitié.
    Et pour la suite, c'est aux éditions Yucca 😀

  3. Effectivement, la fin est brutale *pleure*
    Mais j’ai beaucoup aimé découvrir un peu l’histoire de Brieuc et Nader, et comprendre comment la princesse avait pu se retrouver sur le Vogue-Espérance… La description des sensations de Brieuc quand il découvre sa Puissance est très chouette à lire.

  4. Mmm… ok tu m’as piqué et repiqué la curiosité là. Je vais voir direct ^^

    Rien que pour avoir des phrases du style : « Elle lui adressa un sourire qui aurait dégelé la Terre des Pingouins ». Merci pour cette poésie maritime, elle me touche beaucoup.

    • Et effectivement, je veux savoir ce qui se passe avant, après, enfin le tout quoi ^^

      La nouvelle promet énormément. La chute est brutale et surprend dans ce monde « presque idéal » que tu offres. Merci 🙂

  5. Merci Nolwenn <3 Ça faisait longtemps que j'avais envie de raconter cette histoire-là, d'autant que Brieuc est un de mes personnages préférés dans cet univers (même si… hum… no spoiler !)

    Merci Gregorio Cept, ça fait super plaisir ! Pour plus d'informations sur la Terre des Pingouins, tu as ce texte : http://www.contes-et-nouvelles.com/roman-anais-la-porte/index.php/autour-de-nilgir/112-promenade-en-terre-des-pingouins
    Et quelques autres dans le même univers (dont ma contribution aux 24h 2015, d'ailleurs).

  6. Ah mais c’est que… il me manque un bout là ! en fait il manque tout le reste.
    Superbe univers. des caractères affirmés au profils attachants.
    Une belle écriture qui croise nos regards pour ne plus les lâcher jusqu’au mot Fin.
    Une belle leçon d’écriture.
    Merci

  7. J’aime beaucoup l’univers. En effet, cela donne envie d’en savoir plus !
    J’ai trouvé la fin abrupte. Bon, je déteste quand on me dit ça d’une nouvelle, donc je m’explique : tu y donnes beaucoup d’informations (c’est normal, il s’est passé dix ans) et je m’y suis un peu perdue. Notamment quand j’ai vu le nom de « Miranda » et que j’ai peu compris l’implication et les événements (on n’en a que la conséquence). Elle donne un peu l’impression de sortir de nulle part et c’est là que je me suis dit que cela faisait écho à un univers existant dont je ne voyais qu’une petite parcelle.
    A part pour ce détail, toute la partie racontant la mise en place du concours et le concours lui même sont très sympathiques.

Laisser un commentaire