La métamorphose, par Sophie C.

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« Chéri ? Chéri, tu peux baisser le son ? Chéri ? Tu m’entends ?

– Eh mais qu’est-ce que tu fous ? Pourquoi tu baisses ? Tu vois pas que j’écoute là ! hurla-t-il.

– Chéri, j’ai quelque chose à te dire, commença-t-elle. Je vais avoir besoin de temps le week-end prochain, ne compte pas sur moi ! J’ai vraiment envie de me lancer un défi. J’ai trouvé quelque chose qui me convient.

– Hum ? Le week-end prochain ? Tout le week-end ? s’inquiéta-t-il.

– De samedi après-midi à dimanche après-midi. Vingt quatre heures en tout et pour tout.

– Hum. Mouais.

– C’est d’accord ? Tu te passeras de moi ?

– Ouais, ouais. J’en profiterai pour glander sans que tu viennes me casser les pieds », marmonna-t-il.

Elle quitta la pièce, tandis qu’il montait à nouveau le son pou atteindre le niveau de décibels qui lui convenait. Elle n’aurait pas cru qu’il accepte si facilement de lui offrir vingt-quatre heures complètes et consécutives pour ses loisirs. Elle s’attendait à devoir expliquer, argumenter, défendre son projet ; finalement, tout s’était bien passé. Elle ne regrettait même pas qu’il ne lui ait pas posé davantage de questions. En dehors de sa musique, rien ne semblait important pour lui, elle en avait l’habitude.

« Ah oui ! Quand même ! glapit-il. C’est ça ton projet du week-end ? Écrire une nouvelle? Tu vas jamais y arriver! Surtout en vingt quatre heures. C’est quoi cette idée de fou ! Pourquoi tu t’es lancée là-dedans ? Pour qui tu te prends ? Tu n’es pas un écrivain, et si ça se trouve, tu n’as aucun talent en ce domaine ».

Elle avait fini par lui expliquer pourquoi elle avait besoin de vingt-quatre heures ce week-end là. Comme à son habitude, il ne l’avait pas prise au sérieux et s’était moqué d’elle, mais cette fois, elle était restée calme et avait tenté de lui montrer qu’elle en était capable.

« Enfin quand même ! Je dois pouvoir produire quelque chose. Je sais écrire, on m’a déjà dit que j’avais des facilités. Oui, je me souviens quand j’étais au collège déjà, contrairement à mes camarades de classe, j’adorais les rédactions que les profs nous imposaient : imaginez que vous vivez au Moyen-Age et racontez une journée ordinaire ; décrivez un lieu qui est à l’image de son habitant ; expliquez pourquoi vous préférez habiter en ville plutôt qu’à la campagne. J’aimais écrire, c’était mon évasion. J’avais de bonnes notes. Et puis, je tenais un journal quand j’étais ado. J’y écrivais tous mes états d’âme : mes joies et mes peines, mes coups de cœur et de sang. Tout. A défaut de me confier à une amie, je me livrais à mon journal. C’est formidable d’écrire. C’est un exutoire, c’est un refuge.

– T’as fini ? Tu me laisses maintenant ? J’ai envie de faire péter les watts ! » lui avait-il simplement dit.

Il ne l’avait pas réellement écoutée, une fois de plus.

Ce samedi, à treize heures, elle était déjà dans un état d’impatience qu’elle avait rarement éprouvé. Elle allait enfin pouvoir se consacrer à une activité qui lui plaisait. Pour la première fois, elle laissait les obligations de côté ; pour la première fois, elle s’accordait la priorité. Les conséquences, elle refusait de les envisager pour l’instant.

« Ca y est ! C’est l’heure. Mince, je n’ai pas reçu le sujet de la composition. J’espère que je suis bien inscrite. Évidemment que oui, puisque j’ai reçu la confirmation il y a trois jours, se rassura-t-elle.

– C’est à moi que tu parles ? Tu veux pas me laisser tranquille ? Tu m’annonces que je serai pépère pendant vingt-quatre heures, mais ça commence quand en fait ?

– Ah ! Je l’ai reçu, je l’ai reçu ! » bondit-elle.

Elle ouvrit un document informatique et se mit au travail. Ses réflexes de bonne élève revinrent immédiatement : interroger les mots, laisser venir les idées, tout noter, ne rien rejeter a priori ; chercher les connections évidentes, et les plus surprenantes aussi ; ne pas avoir peur de la feuille blanche, ne pas craindre la contrainte horaire, ne pas fuir les fausses pistes ; se faire confiance, s’amuser. Oui, l’objectif était là, en réalité : s’amuser. Elle était convaincue qu’écrire, c’était s’amuser avec les idées et les mots. Alors, elle rentra dans sa bulle de concentration.

«  Chéri, tu dois vraiment écouter la musique aussi fort ? », pensa-t-elle.

     Le lendemain à l’approche de midi, elle éloigna la chaise du bureau, étira les bras au-dessus de sa tête, expira longuement, et sourit.

« J’ai fini, j’y suis arrivée. Je peux être fière de moi.»

     Elle courut près de son compagnon et lui lança :

« Toi qui disais que je n’y arriverai pas. Regarde ! Mais regarde ! J’ai écrit mon texte ! Tu ne trouves pas que je peux être fière de moi ?

– Mouais, moi ce que j’en dis c’est que pendant ce temps, t’as pas fait le ménage, t’as pas fait les lessives, t’as pas fait les courses,. Comment tu vas faire pour rattraper ton retard ? Tu vas te plaindre encore que t’as le temps de rien. T’as vraiment eu besoin de tout ce temps pour écrire deux pages ?

– Tu ne les as même pas lues, mes deux pages. Tu veux peut-être les lire ?

– Tu insistes pour que je lise ton chef d’œuvre ? Madame croit être au sommet de son art ? Voyons ça. »

     Il prit les feuilles qu’elle venait d’imprimer, prit un air faussement sérieux, et se tut, enfin.

     Quand il eut achevé la lecture du texte, il leva les yeux vers elle. Et pour la première fois, elle comprit.

***

     Ambre pénétra d’un pas assuré dans l’ascenseur qui devait l’emmener jusqu’au trentième étage. Elle adorait les ascenseurs, et par-dessous tout elle aimait les douces mélodies qui accompagnaient toujours la montée dans les étages. C’était pour elle un moment empli de quiétude. Elle jeta un œil dans le miroir et observa avec satisfaction son reflet. Son teint halé était sublimé par un maquillage délicat ; ses cheveux bruns tombaient sur ses épaules en boucles légères ; mais surtout sa silhouette démontrait désormais une assurance qu’elle n’avait pas quelques années en arrière.

     Les portes s’ouvrirent. On entendit ses talons claquer élégamment dans le couloir qui conduisait vers le bureau 56. Gabriel l’attendait nonchalamment appuyé sur le chambranle de la porte. Il lui adressa un sourire éclatant et lui prit la main.

« Chère Ambre, tu es rayonnante. Et tu as toutes les raisons de l’être. Ton dernier roman est un succès, ta tournée de promotion s’achève en apothéose, et déjà tu m’apportes un nouveau projet. D’ailleurs, je brûle d’en savoir plus ! Ambre, je sais que tu apprécies de garder une part de mystère mais enfin, à moi, tu peux en dire plus, n’est-ce pas ? »

     Elle sourit, attendit quelques instants en le regardant droit dans les yeux, puis annonça :

« C’est vrai, j’aime préserver une part de mon mystère. Mais cette fois, c’est différent. J’ai décidé d’écrire mon autobiographie centrée sur mon entrée dans la vie adulte. Le poids de la vie, les compagnons de route, la quête d’identité. Et l’écriture qui sauve. Ce roman est le récit d’une métamorphose.

– Formidable, prometteur ! J’ai hâte déjà de te lire.

– Voici le manuscrit ».

    Gabriel resta figé sous la surprise. Avait-il bien compris ? Ambre lui apportait-elle déjà un nouveau roman ? Il prit le manuscrit, s’installa confortablement dans son fauteuil et commença sa lecture : Chéri ? Chéri, tu peux baisser le son ? Chéri ? Tu m’entends ? »

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5 thoughts on “La métamorphose, par Sophie C.

  1. Texte très court, avec une idée pour le moins original (parler des 24heures de la nouvelle en les écrivant) et pourtant, très agréable à lire.
    Avec un pareil point de départ, je me demandais où cela allait mener mais au final, c’était assez amusant.

    On aurait pu craindre à un self-insert mais tes personnages sont au final très bien réussis et campés. Le « copain » (qui n’a pas de nom d’ailleurs) est vraiment insupportable. J’avais envie de le gifler et de ce fait, la fin est assez jouissive.

    Tu as une écriture très lisse et fluide, c’est agréable. Elle semble taillé pour la littérature blanche, pour raconter la vie de tout les jours.
    J’ai particulièrement aimé le fait que l’histoire commence et finisse de la même façon.

    Au final ce petit texte est une bonne surprise, douce et agréable, que j’ai beaucoup aimé alors que je ne m’y attendais pas.
    Bravo 😀

  2. Je « re »-confirme… Bon ok ce serait trop facile.

    J’avoue, vu le postulat de base je me suis dit que la fin serait prévisible… mais non. Pas trop du moins. Il y a du caractère, il y a quelque chose de plus que juste « j’écris une nouvelle en écrivant une nouvelle / et tiens, je vais déplacer le temps ». Cool 🙂

  3. Sans aller jusqu’à dire « oh, et si c’était moi ? » (lol) j’ai aimé ce côté « je me lance dans l’aventure » car en quelque sorte il s’agit un peu de ça aussi.
    J’ai retrouvé le côté palpitant de la 1ière participation (et des suivante j’avoue).
    Un texte bien sympathique, aisé à lire et si proche de nombre de réalités, sauf que la fin tient du croisage de doigts 😀

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