La boîte à malice, par Stéphanie Soban

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[24 h de la nouvelle 2016 : L’histoire doit se passer à au moins deux époques différentes (pas forcément très distantes), qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles (pas de portails temporels, de machines à remonter le temps, de télépathie…), mais se répondent et se complètent.]

En sortant de la voiture balais, pelles et sacs-poubelle à la main, je jetais un œil circonspect à la maison. Cossue, immense, magnifique, extraordinaire, c’est ainsi qu’avait qualifié le notaire cette ruine qui m’apparaissait. Comment avais-je pu me faire avoir de la sorte ? J’étais plutôt futée et je faisais montre de jugeote quand il y avait anguille sous roche. Pourtant, six mois auparavant, ce jour-là, à l’office notarial, ma petite voix ne m’avait pas mise en garde. J’étais ressortie un sourire béat sur les lèvres, fière d’avoir hérité de ma grand-tante Léonie. Les papiers en poche, je rentrais chez moi sans le moindre doute sur ce qui m’appartenait désormais. À l’écart de l’agitation métropolitaine, loin des boulevards qui n’en finissent pas de polluer, cette demeure était une aubaine. Je pourrais y aller les week-end et les vacances, me détendre au bord de la rivière. J’envisageais même de travailler là-bas dans un futur proche. Après tout, il suffisait d’avoir un accès à internet, un bureau et de quoi dessiner. Apparemment, il y avait assez d’espace pour cela.

Seulement, mes rêves s’évaporèrent telle de la fumée de cigarette quand je mis un pied dans la propriété deux mois plus tard (ma vie trépidante ne m’avait autorisée à y venir avant). D’abord, le chemin d’accès envahi par les mauvaises herbes ne demandait qu’à être débroussaillé, voire complètement rasé tant les ronces grimpaient haut. Arrivée au bout, le terme exact pour définir l’amoncellement de briques les unes sur les autres semblait bien loin de la description dithyrambique de Maître Vollort. Ni une ni deux, je me précipitais sur mon portable afin de dénoncer le tissu de mensonges qu’il m’avait servi. Mon caractère de teigne, paraît-il, me vient de ma grand-tante. Nous avions au moins une chose en commun… enfin deux, avec sa maison. Une chose semblait sûre, mon notaire ignorait que le coin reculé où se trouvait le bien qu’on m’avait cédé ne tenait que sur un fil. Car il s’excusa de son manque de professionnalisme. En l’entendant si platement s’excuser, j’en fus déconcertée. Et là, ma fameuse petite voix me rappela à l’ordre. Elle m’ordonnait de me méfier. De quoi ou de qui ? Telle était la question. J’optais pour le qui. En effet, mon subconscient avait relégué mon instinct loin dans le fond de mon cerveau. Tout ça à cause de sa belle gueule. Son sourire charmeur, ses yeux en amande d’un vert lagon devaient faire chavirer plus d’un cœur. Et le mien ne manquait pas à l’appel.

En fait, j’en étais là de mes divagations quand un bruit de moteur me sortit de mes pensées. Qui pouvait bien venir ? Mes copines me laissaient lâchement tomber au vu du travail colossal à accomplir, mes cousins et cousines estimaient que la tâche m’incombait ou que je n’avais pas besoin d’aide. Je me retournai et découvris une berline flambant neuve. Les vitres semi-teintées ainsi que le soleil qui cognait dessus masquaient le conducteur. Au moment où la portière s’ouvrit, son allure athlétique se détacha en ombre sur le chemin de terre. Que venait-il faire ici ? Inspecter les lieux, trois mois après mon appel !

— Mademoiselle Blanc, excusez mon intrusion…

— Que faites-vous là ? l’interrompis-je en m’avançant vers lui. Me refiler une ruine sans me le dire ne vous suffit pas ? Vous venez vérifier afin de savoir si je respecte le contrat.

Eh bien oui, une clause stipulait que le légataire s’acquitterait des « menus travaux de restauration » en échange.

— Voyez par vous-même, poursuivis-je un tantinet énervée par cette histoire. La moitié de mes économies ont été englouties. En quatre mois, hurlais-je, quatre mois ! Alors oui, je vais la garder cette sale baraque, alors oui, je vais en prendre soin puisque la revendre me coûterait plus cher.

Ma réaction un tant soit peu exagérée ne décontenança en rien Maître Vollort. Il me fixait droit dans les yeux, une lueur maligne au fond, comme si la situation l’amusait.

Alors que je m’égosillais, il prit appui sur le capot, abaissa ses lunettes de soleil sur le bout de son nez. Cette façon hautaine de me narguer m’énerva un cran de plus. Je m’apprêtais à entrer sans l’inviter, mais il me talonna jusque dans l’entrée.

Cette partie avait été rénovée dans des tons pastel, quelques objets chinés de-ci de-là apportaient un vrai cachet. Tout le rez-de-chaussée arborait les mêmes couleurs. Et heureusement, le mobilier s’avéra d’assez bonne qualité pour être gardé. Un peu de laque, de dépoussiérant et beaucoup d’huile de coude leur avaient redonné vie.

— Mademoiselle Blanc… Violaine, j’ai parcouru plus de cent kilomètres. Pourriez-vous au moins m’accorder une minute ?

— Non ! Pas même une seconde. Vous êtes mon pire cauchemar.

— Très bien. Je ne vous parlerai donc pas de la fortune de votre grand-tante.

— Je vous accorde une minute, pas plus.

Sa remarque m’interpellait vivement. Si une somme venant d’elle venait se greffer au premier legs, je ne cracherais pas dessus.

— Votre grand-tante a émis un dernier souhait avant sa mort. Et dans le cas où il serait exaucé, vous bénéficieriez d’un montant… disons… conséquent.

— Et vous avez fait cent bornes pour me dire ça ? Un simple coup de fil, n’aurait-il pas été moins compliqué à donner ?

— Je connaissais Léonie.

Ma colère s’évanouit dès qu’il prononça son prénom. Personnellement, elle n’était pour moi qu’une parente éloignée. Peut-être l’avais-je rencontrée au cours d’une réunion de famille, mais je ne m’en souvenais pas. L’annonce de sa mort ne m’avait pas bouleversée et je me sentais un peu gênée de voir qu’un inconnu semblait l’apprécier.

— Votre grand-tante et ma grand-mère étaient deux grandes amies. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle m’avait confié ses affaires. Son vœu le plus cher était remettre la main sur une boîte à laquelle elle tenait. Je lui ai promis de vous venir en aide. Elle avait insisté sur le fait qu’il fallait d’abord que vous vous appropriiez les lieux avant de vous faire part de la clause du testament. Je l’aimais beaucoup, rajouta-t-il une larme à l’œil.

— Vous saviez donc que la maison était une ruine !

Mon agacement se repointait, oubliant un instant son épanchement si touchant.

— Cherchons le coffre, se dépêcha-t-il d’enchaîner. C’est une boîte en argent incrustée d’un rubis avec un fermoir gravé des initiales L et V.

— V, mon grand-oncle s’appelait Germain ?

Il omit sciemment de me répondre et dirigea les opérations. Je ne me posais pas la question de savoir pourquoi je répondais présente. Et pourquoi je chercherais avec lui ce fameux coffret. Finalement, sa présence me procura l’énergie qui me faisait défaut. Et il fallait se l’avouer, je fondais littéralement sous son charme. Il me narra des épisodes épiques entre les deux vieilles dames, me décrivit par le détail mon aïeule tout en soulevant les matelas, enlevant les draps des armoires. Il me pria de l’appeler par son prénom et de le tutoyer quand nous fouillâmes la dernière chambre du premier étage. Nous montâmes ensuite au grenier. L’air était chargé de poussière, de grands meubles s’entassaient aux quatre coins. Épuisée par notre quête infructueuse, nous décidâmes de faire une pause sur un vieux fauteuil troué. Romain proposa de se rendre au rez-de-chaussée et de rapporter à boire. Lorsqu’il remonta, nous reprîmes nos places respectives. Malgré nos vêtements souillés, son odeur titilla mes narines. Un parfum frais et rassurant. J’avais tout à coup envie de me blottir dans ses bras. Un hochement de tête me ramena à la réalité. Qui sait quelles étaient ses raisons profondes pour chercher cette satanée boîte. Je ne devais pas me laisser dominer par mes sentiments de midinette en mal de petit copain. En plus, il avait une façon de m’horripiler qui surpassait l’entendement.

— Pourquoi ne m’as-tu pas téléphoné au lieu d’arriver sans prévenir ?

Il me détailla des pieds à la tête avant de formuler une réponse, surpris que je m’interroge. Je me sentis frissonner sous cette inspection. Ses yeux s’attardèrent sur ma bouche, ce qui eut pour effet de m’assécher la bouche.

— Tu lui ressembles tellement. Elle avait la même manie de s’humecter les lèvres lorsqu’elle était mal à l’aise.

— Ça ne répond pas à ma question, dis-je abruptement afin d’endiguer l’émoi qui me parcourait.

— Tu m’aurais envoyé balader. J’ai su qu’elle disait vrai dès que je t’ai vu dans mon bureau.
Je haussai les sourcils en signe d’incompréhension.

— Léonie et ta grand-mère s’étaient disputées, elles n’entretenaient plus aucune relation, mais ta mère voyait sa tante en cachette. Elle lui racontait comment tu étais, lui apportait des photos. Au premier coup d’œil, j’ai su que c’était vrai. Ton caractère de cochon n’est pas une légende.

— Je n’ai pas un….

J’allais répliquer quand soudain le contour d’une boîte se profila. L’objet brillait dans un coin du grenier, juste sous la soupente. Nous nous dirigeâmes de concert vers elle. Nos mains se frôlèrent en voulant la prendre. La sensation d’avoir déjà touché sa peau me vint comme une évidence.

— Violaine, murmura-t-il contre ma joue.

Nous étions agenouillés, les mains posées sur le rebord en argent. Ses lèvres s’approchèrent. Je fermai les yeux, prête à recevoir un baiser, mais il se tenait debout à présent.

— Donne-moi ça, martelai-je en lui arrachant le coffret. Il m’appartient.

— Je t’en prie.

Oh que son ton était déplaisant, condescendant. Comme si je me trouvais être une petite fille gâtée qui ne prête pas son jouet.

L’atmosphère changea instantanément quand nous découvrîmes ce que recelait la boîte. Des lettres vieilles de près de quatre-vingts ans. L’écriture à la plume nous ébranlâmes tant par sa calligraphie que par les mots que nous lisions. Ma grand-tante avait eu un amant pendant la Seconde Guerre. Elle était âgée de vingt ans. Son amoureux se nommait Vallemont, un soldat allemand. Il va sans dire que leur amour devait être impossible.

« Je vais mourir mon amour. Sache que je n’ai aimé que toi et je préfère me sacrifier que de tuer encore une fois un des tiens. Tu resteras à jamais ma petite juive. Mon étoile céleste. » disait la dernière phrase d’une longue complainte amoureuse.

Je ne comprenais pas pourquoi ma grand-tante Léonie nous avait désignés.

— La boîte n’était pas si cachée ?

— Attends, il y a un double fond.

Romain dégagea une enveloppe. Celle-ci semblait plus récente.

— Tiens, ouvre-la.

De l’électricité passa entre nous. Je n’arrivais pas à détacher mon regard de sa bouche. Entre la curiosité de savoir ce que renfermait la missive et l’envie de l’embrasser, je ne sus que choisir. Ce fut lui qui s’empara de ma bouche tendrement.

— Ouvre qu’on en finisse, articula-t-il péniblement. Je veux te donner un vrai baiser.

Avec mille précautions, je décachetai et dépliai la feuille.

« Soyez heureux mes enfants.
Tante Léonie. »

Nos rires fusèrent. Romain reprit ma bouche, cette fois pour de bon.

— Sacrée Léonie !

FIN

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6 thoughts on “La boîte à malice, par Stéphanie Soban

  1. Une nouvelle légère qui fait sourire 🙂

    On ne comprends pas trop ce qui l’énerve jusqu’à ce que monsieur le tombeur arrive, je ne sais pas si c’est voulu, ça m’a un peu dérangé. Le reste coule tout seul 😉

    • Je suis du même avis qu’Alice. Toutefois, une nouvelle bien menée 😉

  2. En effet, ce qui l’énerve, c’est lui ! Pour moi, ça a été les 4 heures de la nouvelle, autant dire que je n’ai pas eu le temps de développer les personnages. Je suis bien contente qu’elle vous ait sourire.

  3. le syno d’une jolie novella à développer peut-être ?
    Un ton léger et un caractère explosif qui me rappelle quelqu’un de proche. Née en colère la demoiselle ?
    Une gentille histoire à consommer sans modération. De quoi mettre du soleil dans la matinée 😀

  4. Ton écriture est fluide et légère. Je me suis trouvée plongée dans les lieux très rapidement.
    En revanche, le côté romance m’a moins emballée parce que pas assez surprenant à mon goût.

  5. Il va falloir m’expliquer où l’on peut trouver de si jeunes, beaux et fougueux notaires ? Tous ceux que j’ai côtoyés dans ma vie (bon, pas tant que ça non plus) étaient vieux et moches 🙁

    Le début m’a embarqué avec délice. Ton personnage de Violaine est très bien dessiné et l’on s’y accroche dès les premières lignes. La romance est un peu trop rapide à mon goût, mais j’imagine que c’est le coffret qui déchaîne tout ça ?

    Reste l’histoire de cette fortune promise par le notaire. Il s’est fait avoir aussi, lui ? Je ne suis pas certaine d’avoir compris.

    En tout cas, ça se lit très agréablement 🙂

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