Juste quelques gouttes…, par Nolwenn Prod’homme

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En cette belle après-midi d’été, la place était noire de monde. Tous les habitants de la ville semblaient s’être donné rendez-vous pour assister au décollage inaugural de la plus grande montgolfière de tous les temps. Une fanfare avait même été réquisitionnée pour l’occasion, et les vendeurs ambulants profitaient de l’aubaine pour écouler gourmandises et petits drapeaux.

Indifférent à l’allégresse générale, un individu traversait la foule, tête baissée. Dissimulé sous un chapeau à larges bords et une cape qui avait été – un jour fort lointain – couleur bleu-de-france, il se faufilait sans se faire remarquer. A la tension de ses muscles, on le devinait sur le qui-vive, prêt à dégainer son mousquet à la moindre anicroche. Il vérifia une dernière fois qu’il n’avait pas été suivi, puis pénétra dans un bâtiment orné d’une enseigne qui annonçait pompeusement : « Aux papilles gourmandes ».

A peine avait-il mis le bout des bottes dans le restaurant qu’il avait déjà repéré les lieux. Une famille attablée à droite ; déjeuner d’affaire au fond à gauche. Deux personnes se trouvaient seules à une table. Le premier, un pauvre quidam qui regardait sa montre à gousset d’un air désespéré en tenant un bouquet de fleurs, attendait probablement quelqu’un d’autre. Sans hésiter, le nouvel arrivant se dirigea droit vers la deuxième silhouette esseulée.

— Lady Savannah, je présume, souffla-t-il en soulevant imperceptiblement son chapeau.

Son interlocutrice le regarda avec une petite moue distinguée.

— Et vous devez être Mr Ragdoll…

Il hocha la tête et s’assit.

— Personne ne vous a suivi ? s’enquit Lady Savannah.

— Personne. Je connais mon affaire…

— Bien.

Ragdoll retira son chapeau tandis qu’une serveuse s’approchait. Ils passèrent rapidement commande pour un en-cas, et attendirent d’être seuls pour reprendre à voix basse.

— De quel genre de service avez-vous besoin ? interrogea Ragdoll.

Lady Savannah sourit.

— Droit au but ?

— Je n’aime pas les pertes de temps, répliqua l’autre.

Sans cesser de sourire, elle posa une enveloppe sur la table et la fit glisser vers lui.

— Voici l’objet que je recherche.

Il saisit l’enveloppe et l’entrouvrit. A l’intérieur, il trouva une liasse de documents avec, sur le dessus, une gravure représentant un flacon élégamment ouvragé.

— Une fiole de parfum ? s’étonna-t-il.

— Pas tout à fait…

Il s’interrompirent quand la serveuse revint leur apporter leur commande. Lady Savannah, consciente que son interlocuteur était avide d’obtenir des explications, prit un malin plaisir à humer doucement son bol, puis se pencha avec distinction pour le laper. Ragdoll agita doucement la queue pour montrer son agacement. Voilà pourquoi il n’aimait pas travailler avec les minettes de la haute société…

Elle se décida enfin à cesser son petit jeu, et tamponna délicatement son museau et ses moustaches avec une serviette pour en retirer les éventuelles gouttes de lait qui auraient pu s’y attarder.

— Ce flacon, voyez-vous, contient les dernières gouttes d’une fontaine magique découverte par l’illustre Walter Abyssin.

— L’explorateur fou ? s’étonna Ragdoll. Vous voulez que je parte sur les traces d’un matou gâteux à la recherche de trois gouttes d’eau ?

— Trois gouttes d’eau magique, Mr Ragdoll. Capable de procurer la jeunesse éternelle à celui qui la boit !

— La jeunesse éternelle, rien que ça ? ironisa Ragdoll.

— Tout à fait, répondit Lady Savannah, extrêmement sérieuse. Abyssin n’était pas aussi fou qu’on le dit. Et il se trouve que j’ai réussi à mettre la patte sur une copie de son journal, dans lequel il donne des indications sur l’endroit où il a caché ce mystérieux flacon.

Ragdoll grogna ; il n’aimait pas courir après les chimères. Les employeurs faisaient toujours des histoires quand il essayait de leur expliquer que ses recherches n’avaient pas abouti…

— On m’a dit que vous étiez le meilleur chasseur de trésors du pays, poursuivit Lady Savannah. Vous trouverez dans l’enveloppe toutes la documentation que j’ai pu réunir sur la cachette d’Abyssin, ainsi qu’une avance confortable pour couvrir vos frais. Avez-vous des questions ?

— Une seule, répondit Ragdoll. Si je ne trouve pas ce flacon…

— Vous serez naturellement récompensé à la hauteur de vos efforts, Mr Ragdoll.

Autrement dit, des clopinettes. Mais qu’à cela ne tienne, il y avait déjà assez de queues de souris dans l’enveloppe pour justifier une expédition. Ragdoll s’empressa de laper sa coupelle de lait, puis se leva, l’enveloppe sous la patte.

— Très bien, Lady Savannah, je vais tâcher de retrouver vote flacon. Je vous contacterai quand j’en saurai davantage.

La chatte ronronna de plaisir.

— Bonne chance, Mr Ragdoll.

Les babines du chasseur de trésor se retroussèrent en un rictus qui pouvait à l’occasion passer pour un sourire.

— La chance, ça me connaît. Ce n’est pas pour rien qu’on m’appelle Lucky Ragdoll.

*

Walter Munchkin soupire, le museau entre les pattes. Où en était-il, déjà ? Il a attendu trop longtemps, cette fois-ci. Les pertes de mémoire liées à la vieillesse risquent de lui être fatales. Quelle idée a-t-il eu de cacher son précieux flacon si loin ?

Il lape quelques gouttes de lait et se replonge dans l’étude de son journal. Mais pourquoi donc a-t-il codé toutes ces informations ? A l’époque, quand il était encore Walter Abyssin, le génial explorateur, il s’était dit que cela empêcherait quiconque à part lui d’accéder à son trésor. Il n’avait jamais envisagé qu’il pourrait oublier sa propre clé de codage !

Il faut dire aussi qu’à l’époque, il ignorait que l’eau n’avait qu’un effet temporaire. Et que la durée de cet effet irait en diminuant à chaque gorgée du merveilleux liquide ambré. Il ne sait pas trop si c’est son corps qui s’habitue à la substance, ou l’eau qui devient moins puissante ; toujours est-il qu’il lui faut maintenant retourner chaque année au sanctuaire, alors que la première gorgée lui avait procuré quinze années de renouveau. A ce rythme, le flacon sera vide avant vingt ans. Belle vie pour un chat de gouttière – mais il se désole à l’idée de manquer les cent ans d’un poil. Si seulement il n’avait pas détruit la fontaine !

Cette fois-ci, c’est décidé ; dès qu’il remettra la patte sur son flacon, il le ramènera au manoir. Les expéditions trop fréquentes vont le ruiner s’il continue comme ça – surtout si les prises continuent de se rapprocher. Il commandera un coffre fort dès son retour, en même temps que sa nouvelle identité.

Pensif, Munchkin tire sur le cordon de la cloche ; peut-être que le petit Will – l’un de ses lointains descendants, même s’il l’ignore évidemment – se souviendra d’un détail concernant le départ de Mr Bobtail, son dernier alias.

*

Ragdoll lapait consciencieusement un verre de lait, confortablement installé sur un vieux coussin élimé. Ses oreilles étaient pointées vers l’arrière boutique, à l’affût des moindres mouvements de son ami. Finalement, ce dernier revint vers lui, la face triomphante et le journal à la patte. Ragdoll redressa aussitôt la tête.

— Alors, Dunskoy ? Tu l’as eu ?

Le jeune chat hocha la tête.

— Le code était assez simple à décrypter. Cet imbécile d’Abyssin n’était pas très doué dans ce domaine. Bref, j’ai tout retranscrit.

Ragdoll sentit ses moustaches frétiller d’excitation.

— Et alors ?

— Prépare-toi à partir en Amazonie, Lucky ! répondit Dunskoy.

Nom d’un chat ! Toutes ses queues de souris allaient y passer !

*

Munchkin se lèche les coussinets, agacé. Mais qu’est-ce qui lui a pris de cacher son trésor au milieu de la jungle ? Il a l’impression de devoir passer son temps à se laver, encore et encore. Ça c’est sûr, il n’est pas un chat de la campagne !

Heureusement, il touche au but. S’il se souvient bien, il n’a plus qu’à soulever ce levier, là…

Le levier est plus difficile à actionner que dans ses souvenirs. Ses pattes tremblent. Misère, ce qu’il déteste la vieillesse ! C’est la première fois qu’il devient aussi vieux, et il ne compte pas renouveler l’expérience. C’est trop difficile à gérer.

Enfin, le levier se décide à bouger. Munchkin recule, prudent, et attend que l’ouverture de la grotte se dévoile. Doucement, un pan de rocher s’enfonce dans le tumulus apparemment naturel – mais Munchkin sait bien qu’il n’en est rien, c’est lui qui l’a fait construire, il y a quatre-vingt ans – qui s’étend en face de lui, couvert par la végétation. Au bout de quelques minutes, l’ouverture est enfin dégagée.

Munchkin entre doucement, une torche à la main. Il doit impérativement retrouver le système pour désarmer les pièges… Là ! Il abaisse la manette habilement déguisée en racine, et un déclic se fait entendre. Bien, il va pouvoir accéder à la salle au trésor sans danger. Il aurait été dommage de se faire perforer par ses propres piques en fer. A moins que… Est-ce qu’il ne doit pas la relever, d’habitude ? Saisi d’un doute, il consulte son journal. Oui, il faut la relever. Est-ce qu’il aurait oublié de réarmer les pièges la dernière fois ? Peut-être. Depuis quelque temps, il se sent assez confus après avoir bu sa gorgée d’eau de Jouvence.

Espérant que personne n’est venu entre-temps, il relève la manette, referme l’entrée derrière lui, puis s’enfonce dans le tunnel, les pattes tremblantes.

Il sent la fin venir, il doit se dépêcher !

*

Ragdoll vérifia à nouveau dans ses notes. La manette était censée être abaissée, pas relevée. A moins que ce vieux fou d’Abyssin se soit trompé ? Ou alors, il avait oublié de réarmer les pièges dissimulés dans l’architecture du complexe lors de son dernier passage… Il chassa de son esprit l’idée hautement improbable que le vieux matou soit comme fait exprès venu boire une gorgée pile en même temps. De toute façon, il peinait à croire aux capacités de cette eau soi-disant miraculeuse, malgré les « preuves » rassemblées par Lady Savannah. Abyssin était mort et enterré, depuis des décennies.

Le mousquet à la main, le chat avança prudemment dans le couloir, les oreilles tendues pour détecter le moindre bruit suspect. Il n’était pas devenu le chasseur de trésors le plus doué du pays en se jetant tête baissée dans les pièges…

*

Plus que quelques mètres !

Munchkin est à bout de forces. Il sent la vie le quitter par tous les pores de sa peau. Il se traîne par terre, incapable de tenir debout sur ses pattes. Mais pourquoi a-t-il attendu si longtemps ?

Il aperçoit le flacon, posé en évidence sur son socle, qui le nargue.

Il est si près du but, si seulement il réussissait à rassembler ses forces, juste assez pour atteindre son trésor. Il n’aurait qu’à laper quelques gouttes échappées du goulot pour se ragaillardir aussitôt.

Quelques mètres terriblement longs !

*

Ragdoll marqua un temps d’hésitation en arrivant dans la salle. Un squelette de chat gisait au pied d’un socle, la patte tendue vers le fameux flacon. En voilà un qui n’avait pas eu le temps de boire son eau de Jouvence avant de mourir… Y avait-il un dernier piège dans cette salle ?

Prudemment, le chasseur de trésor s’approcha du squelette et l’examina. Vieux de plusieurs années, au moins. Au milieu des lambeaux de vêtements, il ne trouva aucun vestige de flèche, pique ou autre arme susceptible d’être responsable de la mort du matou. En revanche, il découvrit un vieux livre poussiéreux. Ragdoll poussa un sifflement en réalisant qu’il s’agissait du journal d’Abyssin. L’original, avec une entrée datant de moins de cinq ans. Était-ce vraiment l’explorateur qui gisait là ?

— Ton eau magique ne t’a pas sauvé cette fois-ci, on dirait…

Mort de vieillesse avant d’avoir eu le temps de rajeunir à nouveau ? Peut-être. En attendant, cela expliquait la manette relevée à l’entrée.

Rassuré sur l’absence de pièges, Ragdoll s’approcha du socle et s’empara prudemment du flacon. Il était encore au quart rempli. Intrigué, le chat dévissa le bouchon et se versa une petite quantité de liquide dans la patte. Il avait une consistance un peu visqueuse, comme un sirop légèrement verdâtre.

Et si cette eau avait vraiment le pouvoir de le faire rajeunir ? Lady Savannah ne saurait jamais qu’il y avait goûté… Juste quelques gouttes…

Toute prudence oubliée, Ragdoll lapa le liquide sur sa patte. Aussitôt, il sentit une vague de chaleur le parcourir. Pris de tremblements, il s’effondra au sol. Il miaula de toutes ses forces, bien que convaincu que personne ne pourrait entendre son appel à l’aide. Le feu lui dévorait les entrailles, la douleur le rendait fou.

Il eut tout juste le temps de se maudire pour cette soudaine imprudence avant de mourir.

De toute évidence, l’eau de Jouvence avait une date de péremption…

FIN

Remarque : J’ai profité des 24H pour écrire une nouvelle qui répond aussi à un concours familial.

En plus de la contrainte des 24H, j’ai donc respecté les contraintes supplémentaires suivantes : présence d’un chat nommé Lucky ; insertion des mots « France » et « bleu » dans la même phrase, des mots « tire » et « bouchon » mais jamais dans la même phrase, ainsi que des mots « architecture », « montgolfière », « restaurant » et « gâteux ».

Crédits image : Sabino opalescent perfume bottle « les ondines » par Etienne publiée sous licence CC BY-NC 2.0

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10 thoughts on “Juste quelques gouttes…, par Nolwenn Prod’homme

  1. Un narrateur très original, j’ai beaucoup aimé ! Ce qui m’a particulièrement plus (outre le style, le ton qui est parfait), c’est cet entremêlement des deux époques du récit, sans que tu n’aies à préciser les dates des événements. Vraiment subtilement dosé. Et cette fin, hahaha, non, je ne m’y attendais pas ! (et pis, tu aimes les doubles contraintes, toi !) En tout cas, bravo 🙂

  2. Ha bravo pour cette chute étonnante 🙂
    Une très chouette histoire, bien menée et originale.
    Et tant de contraintes : chapeau !

  3. Amusante histoire. Le nom Ragdoll m’a fait penser à cette race de chats que l’on doit assister tant ils ont si peu de goût à se mouvoir.
    Un conte moderne mais dont il ne serait pas difficile de tirer 1 voire 2 morales, selon les besoins.
    Que les chercheurs de trésors prennent garde 😀

  4. Adorant les chats, les aventures, et les contraintes, j’ai été servi (j’adore également les codes et je me suis même demandé tout au long de la lecture si les mots en gras étaient un code quelconque – mais non ^^).
    Quoi qu’il en soit, chat c’était une très bonne nouvelle 🙂

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